“Yes Is a Pleasant Country” is a pleasant country

Ce soir, 8 septembre à 20h, au programme de Jazz à La Villette, il fallait choisir entre Melanie De Biasio dans la grande salle de la Cité de la musique ou Yes Is a Pleasant Country dans l’Auditorium du Musée de la musique. J’ai choisi… 

 

Auditorium du Musée de la musique, Jazz à La Villette, Paris (75), le 8 septembre 2014.

Yes Is a Pleasant Country : Jeanne Added (chant), Vincent Lê Quang (saxes ténor et soprano), Bruno Ruder (piano).

 

Evidemment, c’est un peu idiot de choisir. Je pourrais dire que ma préférence a été au lieu, ce merveilleux petit auditorium. Je pourrais aussi avouer une certaine réaction à notre époque qui ne voudrait plus percevoir le jazz que comme un objet lisse, forcément chanté, formaté en refrain, d’où le développement écrit ou improvisé devrait être exclu, comme si la capacité d’attention du monde contemporain n’était plus capable de faire face à l’abstraction instrumentale ni à l’imprévu. Dans le fond, je n’ai rien contre la chanson, j’adore ça. Je réagis à l’uniformisation et à l’exclusion progressive de ce qui lui échappe au nom de l’ouverture, du métissage, de la transe obligatoire et programmée.

 

On m’objectera qu’au lieu d’aller écouter un chanteuse, j’ai été en écouté une autre. Je répondrais que, non : Yes Is a Pleasant Country, ce n’est pas Jeanne Added plus deux accompagnateurs plus ou moins anonymes (même si c’est ce que beaucoup en ont retenu). Yes Is a Pleasant Country, c’est un trio, comme Jeanne Lee et Ran Blake sont un duo et non une chanteuse accompagnée. Et si Bruno Ruder a, me semble-t-il, peu à voir avec Ran Blake, ce trio est, qu’il le veuille ou non, le descendant du duo légendaire qui réinventa l’art de la chanson en remettant en cause les fonctions de la voix et de l’instrument, la hiérarchie qui régit leur relation ainsi que celle du texte et du son.

 

Ainsi, qu’ils chantent Yeats sur des musiques de Vincent Lê Quang, Reincarnation of a Lovebird de Charles Mingus sans paroles, Golden Earings ou Ain’t Misbehavin’, leurs trois voix sont à égalité, aucune d’entre elles n’est là pour servir la soupe à l’autre et tout peut arriver. Le trio qui a 12 ans d’existence vit certes sur ses acquis mais les libertés qu’il prend ont gagné une aisance folle. Les airs sont là, mais ils surgissent à l’improviste, dans la “voix” de l’un ou l’autre, disparaissent, se laissent deviner, se font désirer, les textes aussi qu’Added peut aborder en diseuse ou le plus souvent diluer dans le son de sa voix, hier particulièrement en beauté, en souplesse d’un registre à l’autre, privilégiant le “son” de la chanson tout en jouant le sens sans le décliner forcément mot à mot. Ainsi la voix se mêle-t-elle aux instruments, particulièrement aux admirables spectres sonores dessinés par le soprano de Lê Quang. Ainsi Bruno Ruder peut-il faire déborder le piano comme pour forcer l’âme d’une chanson. Ainsi les chansons glissent-elles de l’une à l’autre en un pot-pourri qui ne mérite pas son nom, tant ces glissements ne n’apparentent pas à ce que le genre a d’artificiel et de galvaudé. C’est un public très ému qui rappelle le trio à l’issue d’une heure quinze de concert.

 

Et tandis qu’ils reprennent Once Upon a Dream, me revient à l’esprit cette lettre en allemand de Samuel Beckett en 1937, dont je partageai, hier par mail avec une amie, la traduction d’André Topia récemment acquise dans Lettres, 1929-1940 (Gallimard). Le “vieux Sam”, alors âgé de 31 ans, écrivait ses lettres en allemand de retour d’un séjour en Allemagne et, s’inquiétant de ce que son interlocuteur préférerait peut-être qu’il écrive en « bon anglais », il se livre à un attaque contre le langage qui lui apparaît « comme un voile  qu’il faut déchirer pour parvenir aux choses (ou ce rien) qui se cache derrière […] Puisque nous ne pouvons pas le congédier d’un coup, au moins nous voulons ne rien négliger qui puisse contribuer à son discrédit. Y creuser un trou après l’autre jusqu’au moment où ce qui se cache derrière, que ce soit quelque chose ou rien, commencera à suinter – je ne peux imaginer de plus noble ambition pour l’écrivain d’aujourd’hui. Ou la littérature doit-elle être la seule à être laissée en arrière sur cette vieille route puante abandonnée depuis longtemps par la musique et la peinture? Y a-t-il quelque chose de sacré au charme paralysant contenu dans la nature dénaturée du mot, qui n’appartient pas aux éléments des autres arts? Y a-t-il une raison pour que cette matérialité épouvantablement arbitraire de la surface du mot ne soit pas dissoute, comme par exemple la surface sonore de la Septième Symphonie de Beethoven est dévorée par d’énormes pauses noires, de sorte que pendant des pages successives nous ne pouvons la percevoir que comme un déroulement vertigineux de sons qui relient d’insondables gouffres de silence? »

 

J’ai aimé ce soir voir, sur la scène de l’Auditorium, le voile du langage se déchirer, la surface des mots se dissoudre, ce qui se cache derrière commencer à suinter à leur surface… et nos yeux à se mouiller.

 

Demain, Jazz à La Villette se poursuit à la Grande Halle avec Kneebody et la réunion de Joshua Redman et The Bad Plus, tandis qu’à La Dynamo de Pantin Sylvain Rifflet et Jon Irabagon rendront hommage à Moondog.


Franck Bergerot

 

 

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