Jazz live
Publié le 26 Juin 2019

DAN TEPFER : ‘Natural Machines’ au Café de la Danse

À l’occasion de la parution de son disque ‘Natural Machines’ (Sunnyside / Socadisc), le pianiste franco-américain donnait à Paris un concert pour présenter ce très singulier travail où le piano acoustique à interface numérique, et les algorithmes concoctés par le pianiste, répondent à ses improvisation : musicalement riche, et fascinant.

DAN TEPFER (piano, mélodica , voix, programmation)

Paris, Café de la Danse, 25 juin 2019, 20h

Circonstances particulières, marquées par le drame et la tristesse. Une semaine plus tôt RebeccaTepfer, la maman de Dan, est morte dans un accident. Elle s’était beaucoup investie dans l’organisation de ce concert et le pianiste, par fidélité à sa mémoire, n’a pas eu le cœur d’annuler cet événement auquel elle tenait tant. Jouer, malgré tout, malgré sa peine et celle de son père David, c’était lui rendre le plus bel hommage qui soit, et le résultat fut à la hauteur de l’enjeu.

Le pianiste joue une bonne partie du programme du tout nouveau disque. En fait nulle redite : chaque algorithme conçu par ses soins (de formation scientifique, Dan Tepfer a élaboré les programmes avec une grande pertinence) donne lieu à une improvisation dans laquelle le piano, piloté par l’ordinateur, réagit en temps réel aux doigts (et à la musique !) du pianiste, lequel à son tour évolue selon les réactions du programme et de l’instrument. Les hauteurs, les rythmes , les accents, la dynamique…. sont autant de paramètres qui conditionnent les réactions du système. Derrière le pianiste, en fond de scène, un écran où l’on voit à droite les mains du pianiste (et aussi les touches jouées par la machine), et à gauche, sur la plus grande surface, des images géométriques générées par le programme selon la conception du musicien. Les notes du pianiste et celles de l’algorithme y ont des représentations différentes, qui évoluent en une sorte de ballet où le concret et le métaphorique se confondent. Dan Tepfer avait prévu à l’origine de fournir à chaque spectateur un dispositif de réalité virtuelle, comme l’expérience en a déjà été faite par le pianiste aux États-Unis. Mais compte tenu des circonstances particulières il a préféré s’abstenir, comme il nous l’a expliqué en cours de concert, pour éviter le stress dans ce moment où la sérénité était à retrouver.

Le concert commence autour de programmes qui jouent avec l’effet de canon, puis de canon inversé. Dès l’abord il est évident que l’artiste ne rejoue pas le disque mais se livre un jeu inédit avec la machine dont il a conditionné les réactions. Puis vient le temps de jouer avec les fractales : tandis que les images déploient ces univers singuliers où le réel se fond en arborescence, et que le piano émet des notes en relation avec cette réalité aussi visuelle que mathématique, Dan Tepfer improvise, au mélodica, autour de ces méandres.

Après un autre épisode où les lignes descendantes et ascendantes se croisent jusqu’au vertige, viennent des instants où, sur des mouvements torrentueux ou plus sereins, je devine le souvenir de Debussy et de Moussorgski. Peu après, à une note isolée, l’algorithme du piano répond par une phrase composée, puis par une sorte d’écho, avant que, sans intervention technologique, le pianiste ne conclue en une sorte de choral. Après nous avoir parlé de sa mère, de l’harmonie pythagoricienne et des images en 3D qu’elles produisent, et qui permirent d’élaborer des boucles d’oreilles que portaient sa maman, le pianiste joue pour nous Triadsculpture, sur l’algorithme qui engendre ces images en trois dimensions.

Il conclura le concert avec son algorithme favori, Constant Motion, qui nous entraîne dans une sorte de fascination hypnotique. Il le décrit comme une conjonction de l’organique et du mécanique. J’y entends, rythmiquement, des échos de Bartók et Stravinski. J’avais assisté en 2016, au festival de Radio France & Montpellier, à un concert de Dan Tepfer dont une partie présentait ce projet, et sa réalisation (compte rendu en suivant ce lien). Déjà convaincu par ce galop d’essai, je trouve aujourd’hui que la proposition artistique est désormais des plus abouties ; de surcroît elle laisse deviner la conquête, à venir, d’autres horizons.

En rappel Dan Tepfer a voulu se souvenir de la chanson qu’il chantait, enfant, avec Rebecca sa mère : My Funny Valentine. Émouvant, et très beau : mêlant sa voix au piano, il nous livre la quintessence de l’hommage.

Xavier Prévost

 

Sur Youtube les 11 vidéos correspondant aux 11 plages du disque

https://www.youtube.com/playlist?list=PLUzNnspxG1f5Bks6R8ckCzDSEn__psaO8

Et aussi le documentaire de la radio publique états-unienne, NPR, sur ce beau projet

https://www.youtube.com/watch?v=0L6tzG3FkcU