D’JAZZ NEVERS, 13 NOVEMBRE : ERIKA STUCKY, CLÉMENT GIBERT, SHAI MAESTRO

14 Nov 2019 #Festivals

Le festival se poursuit, entre l’incroyable duo ‘Ping Pong’ d’Erika Stucky, les ‘InDOLPHYlités’ de Clément Gibert, et le très fédérateur Shai Maestro.

 

Il fait assez beau ce 13 novembre, et même si je me rappelle que c’est ici qu’en 2015 j’ai appris ce même jour les attentats du Bataclan et de Saint-Denis, j’ai le cœur léger.

©Maxim François

ERIKA STUCKY ‘Ping Pong’

Erika Stucky (voix, accordéon, vidéo), Knut Jensen (ukulélé, voix, clavier, interface numérique)

Nevers, Théâtre municipal, 13 novembre 2019, 12h15

On commence très fort avec la chanteuse-accordéoniste suisse née en Californie. Tandis que son partenaire (son producteur depuis des années, mais aussi musicien), lance une boucle sur laquelle avec l’ukulélé il trace une broderie lancinante, de grands bruits se font entendre à l’une des portes de la salle : c’est la chanteuse, armée d’une pelle de chantier et coiffé d’un étrange ersatz de libellule, qui fait une entrée fracassante. Après nous avoir parlé de son grand-père suisse qui s’est établi en Californie en 1907, et des navettes effectuées par sa lignée entre l’Ancien et le Nouveau Monde, elle nous parle dans sa troisième langue, le français, avec des apartés en allemand vers son partenaire, tout en émaillant ses phrases d’anglo-américain. C’est vivant, ça bouge, le contact est établi avec la salle ! Et c’est parti pour une heure de folie baroque. Après une sorte de country-blues qui tourne au plus pur yodel des montagnes helvètes, nous voici embarqués à Shangai, avec en fond de scène des images par elles captées (à l’aide d’un téléphone).

©Maxim François

Tandis que Knut Jensen alimente le fil musical, elle mime une intervention sur l’image, le cheminement d’un cargo qui chemine devant un paysage de gratte-ciel. Elle chante comme elle joue de l’accordéon, avec expressivité, intensité, sans oublier l’humour qui sans cesse affleure. Toute les musiques se croisent dans ce paysage d’une enfance vécue en mode hippie (souvenir de Pink Floyd….). Surgissent aussi des sons échantillonnés du trombone de Ray Anderson et du tuba de Howard Johnson (qu’elle a côtoyés dans le big band de George Gruntz, où elle chantait du jazz).

©Maxim François

Dans cet univers suscité par la mémoire, le combat de Mohamed Ali contre George Foreman à Kinshasa en 1974 tient une place éminente, qui donne lieu à une vidéo parodique commentée par Erika Stucky avec la verve d’un commentateur sportif. Bref, en plus d’être un très bon concert, c’est aussi un formidable moment de théâtre musical.

©Maxim François

Knut Jensen chante une ballade qui apporte dans cet univers explosé une touche de nostalgie, et le concert spectacle dérive avec bonheur vers sa conclusion (un ultime yodel), sans jamais quitter les rives de la folie douce. Public conquis, chroniqueur inclus.

©Maxim François

Dans la rencontre avec le public qui suivra, Erika Stucky expliquera que ce projet singulier est né de la lassitude de tourner avec une lourde logistique. Ici simplement la voix, l’accordéon, la pelle (très importante !), un fauteuil, à portée de main une petite console qui permet d’envoyer les images, et pour Knut Jensen un ordinateur, une petite console, un tout petit clavier, et un ukulélé dont il a dû pour la circonstance apprendre à jouer, lui qui était guitariste. Voyager léger donc, pour un concert-spectacle qui vaut son pesant d’émotions.

 

©Maxim François

CLÉMENT GIBERT ‘InDOLPHYlités’

Clément Gibert (clarinette, clarinette basse, saxophone alto), Guillaume Grenard trompette, bugle, flûte), Mélissa Acchiardi (vibraphone), Christophe Gauvert (contrebasse), Christian Rollet (batterie)

Nevers, La Maison (de la culture….), petite salle, 13 novembre, 18h30

 

Belle idée que de faire revivre, mais de manière très originale, le répertoire de l’historique «Out to Lunch» d’Éric Dolphy (1964). On a tant entendu, depuis le début des années 90, une foule d’hommages à Miles Davis, pas toujours désintéressés, ni pertinents, ni dépourvus de mimétisme, que voir et entendre dans le giron de l’ARFI (Association à la recherche d’un Folklore Imaginaire) un tel projet nous procure une soudaine bouffée de fraîcheur.

©Maxim François

Pendant la balance, de gauche à droite, Guillaume Grenard, Christian Rollet, Clément Gibert

Sur scène un membre de l’ARFI-canal historique, Christian Rollet, entouré de plus jeunes générations sous la houlette du saxophoniste-clarinettiste Clément Gibert (fils d’un autre membre historique, aujourd’hui disparu, Alain Gibert). Aux côtés du trompettiste-flûtiste Guillaume Grenard, la vibraphoniste Mélissa Acchiardi et le contrebassiste Christophe Gaubert.

©Maxim François

Le parti pris est celui de liberté à l’égard du monument historique qu’est ce disque ultime de Dolphy. Le titre du projet se lit comme des infidélités à l’égard de Dolphy, infidélités irriguées d’amour et de passion. Le premier titre du concert (comme du disque), Hat and Beard, sera joué assez près de la version de référence, avec notamment l’importance primordiale dans l’intro du vibraphone joué par Mélissa Acchiardi.

©Maxim François

Puis c’est Gazzelloni. Là où Dolphy lâchait le sax alto et la clarinette basse pour la flûte, c’est ici le trompettiste qui devient flûtiste, épaulé par Clément Gibert à la clarinette. Vient ensuite Something Sweet, Something Tender, remanié avec liberté avec notamment une intro de vibra dont les lames sont frottées avec deux archets tandis que la basse joue également arco. Le lyrisme est là, nourri des écarts que permet une relecture très libre. Suivra une très intense composition du trompettiste Guillaume Grenard (Out To Touch, si j’ai bien entendu le titre), où la vibraphoniste va donner libre court à sa fougue. C’est un univers très segmenté, qui requiert une grande maîtrise. Et le trompettiste (que je n’avais jamais entendu sur scène) nous a conquis par son travail de compositeur après nous avoir impressionné en soliste. Puis c’est une composition de Clément Gibert, encore à la clarinette basse, qui est à fond dans le sujet : dans l’esprit, sans cette forme de servilité qui pousserait à restituer l’univers à la lettre. D’ailleurs tout le groupe fait montre de cette liberté qui était la marque de Dolphy. Les musiciens ne sont nullement dans la reproduction. Pour Out To Lunch, le thème titre, le chef de projet (comme il se désigne lui-même avec humour) prend le sax alto. Après une intro purement rythmique par tous les instruments, c’est un duo alto-batterie, rejoint ensuite par le groupe dans des unissons qui font monter la pression. L’effervescence est grande, fidèle à l’esprit de l’album évoqué. Pour Straight Up and Down, le trompettiste souffle dans son instrument un marmonnement digne des mumbles de Clark Terry, puis c’est l’évasion vers une terre de liberté collective où le balloche croiserait le free jazz. C’est intense, décapant, et d’une authentique musicalité. Public aux anges (alors que certains manifestement n’avaient pas encore approché cette forme de jazz). Et rappelé avec un très fort enthousiasme, le groupe a rejoué Hat and Beard, sans répliquer la version qui ouvrait le concert : le jazz évite de se baigner deux fois dans le même fleuve. Grand concert et très bon groupe, qu’on espère réécouter, sur scéne et sur disque.

 

SHAI MAESTRO TRIO

Shai Maestro (piano), Jorge Roeder (contrebasse), Ofri Nehemya (batterie)

Nevers, Théâtre municipal, 13 novembre 2019, 21h

 

Grande première pour moi : écouter en leader et sur scène ce pianiste que je n’avais entendu en concert qu’au côté du contrebassiste Avishai Cohen (il est connu que ma préférence va à son homonyme, le trompettiste, que j’admire profondément). Depuis que Shai Maestro fait carrière sous son nom, je ne l’avais entendu que sur disque, et au grand étonnement de quelques-un(e)s de mes ami(e)s qui sont fan, je n’étais pas convaincu. Donc mes oreilles sont attentives, sans intention malveillante, et je ne demande qu’à être conquis. Le concert commence par un medley au centre duquel on entend le thème titre de son dernier album («The Dream Thief», publié l’an dernier par ECM/Universal). Ce sont beaucoup de petite cellules mélodico-rythmique relativement simples, répétées en un jeu de ping pong avec la basse et la batterie, ce qui fait monter la tension et donne l’illusion de l’urgence ; avec aussi au passage une impro en la mineur, tonalité qui permet à un pianiste d’improviser en roue libre car elle tombe sous les doigts. Il y aura par la suite une sorte d’effet calypso, qui a la même fonction de provoquer l’effervescence, mais sans véritable prise de risque, harmonique ou rythmique. Sonny Rollins, en jouant le même jeu, peut me tenir en haleine pendant trente minutes et plus. Ici je suis assez vite lassé.

©Maxim François

Le premier rappel commence solo et se prolonge en trio. Le deuxième voit le trio s’investir enfin dans de vraies prises de risque. Mon plaisir d’auditeur va se révéler. Et en rappel ce sera une composition de Charlie Chaplin, en solo. Impression mitigée donc pour moi, après cette première écoute ‘sur le vif’. J’espère que mes ami(e)s me pardonneront ma tiédeur.

Xavier Prévost

Brève de jazz

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En 1957, un jeune journaliste et homme de radio nommé Daniel Filipacchi effectue un long séjour à New York. Entre...