Festival International de Jazz de Montréal (jour 4)

08 Jul 2019 #Le Jazz Live

On sort grognon du concert de Hichem Khalfa (trompettiste proposant une relecture générique de l’album « Hard Groove » de Roy Hargrove & the RH Factor, entre second degré, simplification des arrangements qui faisaient le sel de l’original et implication inégale des musiciens) et on retrouve sa bonne humeur sitôt entré au Club Soda, où les impros cinglantes du guitariste René Lussier nous accueillent.

René Lussier/Robbie Kuster

René Lussier (elg), Robbie Kuster (dm)

Club Soda, 30 juin

Ce duo du guitariste souvent associé à Fred Frith (il fit partie du Guitar Quartet du Britannique) avec le batteur Robbie Kuster jouait en première partie du groupe Voïvod, et l’on n’est pas surpris de la présence majoritaire d’un public manifestement amateur de métal, arborant tatouages, cheveux longs, ceintures à clous, bedaines à bière et t-shirts noirs à l’effigie de King Crimson. Ayant écouté Lussier non seulement chez Frith mais aussi sur ses propres albums (« Le Trésor de la Langue » et « Three Suite Piece » restent des expériences marquantes), j’étais ravi d’apercevoir enfin cette figure des musiques libres. Avec Frith, Lussier a en partage une soif d’expérimentation, une maîtrise des techniques obliques (préparation sur les cordes, guitare posée à plat, usage d’ustensiles variés), un sens de l’humour (plus encore que Frith), une sensibilité rock. Le batteur suisse Robbie Kuster, installé à Montréal depuis vingt ans et peu soucieux des cloisonnements entre les genres, n’est pas en reste, avec une culture jazz en prime, perceptible dans son jeu (entre Charles Hayward et Hamid Drake… reliez les points). Les cordes jouées à l’archet résonnent dans un ustensile résultant en une proximité troublante avec la voix humaine, complainte sépulcrale, comme des récriminations d’outre-tombe : l’effet est hilarant. Ensuite, il s’agit de faire participer le public (salle comble, fosse et balcons), chargé d’accompagner le duo par des « Ouah ! Ouah ! » au signal du général Kuster. Tordant, de même que les prises de parole de Lussier. Les québécois sont chanceux d’avoir un tel olibrius à domicile. Loin des ayatollahs de l’impro radicale, il injecte une telle dose de fun et de ludisme dans ses performances qu’un large public est prêt à le suivre dans les expériences les plus improbables.

Makaya McCraven

Irvin Pierce (ts), Matt Gold (elg), Gregory Newman Spero (cla, p), Jeremiah Hunt (elb), Makaya McCraven (dm)

Gesu, 30 juin

McCraven (de Chicago, et fils de Steve, longtemps associé à Archie Shepp) présente ses partenaires, dit sa joie d’être entouré d’une équipe soudée au gré de voyages parfois semés d’embûches. La récompense est d’être ici sur scène, et de partager sa musique avec un public qu’il remercie de s’être déplacé. Au programme, nouvelles compositions (A new movement, Hungarian lullaby) et extraits de « Universal Beings » : Young Genius, Atlantic Black. Si l’album manquait de gnaque, ce n’est pas le cas du concert. Ce jazz acoustique a intégré dans le canevas des compositions des éléments exogènes puisés dans le hip-hop, la drum’n’bass, le rock, soit les différents styles auxquels ces quasi-quadragénaires ont été exposés au cours de leur vie et formation. Outre les rythmes urbains concassés des décennies récentes, côté jazz leur inspiration se situerait dans le spiritual jazz des 70s, ou de l’idée qu’ils s’en font. Les morceaux promeuvent une idée d’unité, d’un monde meilleur.

Rapidement on monte en exaspération, drumming prolixe tandis qu’Irvin Pierce, jusqu’alors sage, se fend d’accents free de plus en plus affirmés, encouragé par McCraven. Le guitariste se fait plaisir avec des solos renvoyant aux riches heures du jazz-rock… Une direction approuvée par le public, le groupe ne se faisant pas prier pour demeurer dans les tours une fois celles-ci gravies. Un morceau d’aspect tribal retient l’attention. La sincérité de McCraven ne fait aucun doute, pour autant son répertoire tient encore du catalogue de rythmes. Il manque une idée-force pour que la sauce prenne, des nuances, du liant, une profondeur, qui viendront avec la maturité. A retrouver en interview dans Jazz Magazine de juillet (p. 16-17).

Comme les précédentes, cette quarantième édition fut riche de rencontres, découvertes de nouveaux lieux, lors de quatre journées ne paraissant pas leurs 24 heures. On a picoré selon notre cœur, contourné les stars telles que George Benson, Brad Mehldau, Erik Truffaz, Norah Jones, Melody Gardot et Joshua Redman au profit de talentueux québécois (Yannick Rieu, René Lussier), d’artistes aimés dans des configurations rares (Vijay Iyer & Craig Taborn) et d’oiseaux rares tout court (Sheila Jordan, Hailu Mergia) !

Photos : Frédérique Ménard-Aubin, Victor Diaz Lamich

Brève de jazz

Report du Festival Jazz Magazine

Compte-tenu de l’épidémie de Coronavirus et des décisions du gouvernement interdisant les réunions de plus de 100 personnes, nous sommes contraints de reporter le Festival Jazz Magazine, qui devait se tenir la semaine prochaine, les 19, 20 et 21 mars. Nous en sommes navrés, merci de votre compréhension et de votre soutien

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Il restera pour l’éternité l’un des pianistes les plus influents et respectés de l’histoire du jazz moderne, McCoy Tyner est mort vendredi 6 mars, et c’est le monde du jazz qui est en deuil. Jazz Magazine est triste, très triste.

Jazz Magazine de mars (N°725)

Ce mois-ci, Thomas Dutronc est rédacteur en chef invité de Jazz Magazine. Un numéro à retrouver en kiosque !

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20200601 - N° 728 - 100 pages

Après soixante ans de carrière et au moment où il vient de fêter son 80ème anniversaire, il était temps de...