FRED HERSCH : une classe de Maître au CNSM de Paris

14 Mar 2019 #Le Jazz Live

Classe de Maître, la bien nommée, au département jazz & musiques improvisées du Conservatoire national supérieur (de musique et de danse de Paris). Après son concert en solo à la Maison de la Radio le 9 mars, Fred Hersch est resté à Paris pour animer une master class de trois jours au CNSM.

Mercredi 13 mars 2019, 10h. J’arrive au ‘plateau jazz’, une salle dédiée à notre musique favorite, et à la mémoire de Jean-François Jenny-Clark qui fut ici un pédagogue important, en plus de sa considérable stature d’artiste. Les pianistes-pédagogues ‘maison’, Hervé Sellin et Pierre de Bethmann, sont là. On attend Fred Hersch, les étudiants arrivent : beaucoup de pianistes, mais pas que…. Voici Fred : il est encore affecté par une rude rhinite, comme pour le concert de samedi, mais il est vaillant et fidèle au poste. Après des ateliers de groupes les jours précédents, ce matin c’est plutôt le temps du piano. Un étudiant que le Maître n’a pas encore eu l’occasion d’écouter lors des deux jours précédents est sollicité pour ouvrir l’atelier. Fred Hersch lui propose de jouer un thème de son choix. L’étudiant se jette à l’eau, ce sera ‘Round Midnight : intro un peu solaloïde, et bel exposé, imaginatif et engagé sur les sentiers de la déconstruction. Le pédagogue l’écoute sans l’interrompre, puis commente : il faut jouer plus près du texte et de la dramaturgie propre à la structure du thème. L’étudiant se remet au piano, Fred Hersch l’interrompt à intervalles réguliers pour requérir le respect scrupuleux de la mélodie originelle, et la rigueur dans le déroulement de la forme, qui trouve son point maximal de tension dans les dernières mesures du pont. L’important, dit-il c’est la forme, et il s’installe au clavier, pour illustrer son point de vue. Il développe autour de Body and Soul. Il est important, dit-il, d’apprendre la mélodie dans ses détails, les harmonies originelles et, chose importante, le texte des chansons (couplet et refrain) : remarque très appréciée ici au département de jazz où l’on recommande aux étudiants de connaître les textes des standards pour les approcher de manière plus intime. Après avoir développé cet exercice de rigueur presque pointilliste, le pianiste, ouvre les chemins de la liberté : jouer scrupuleusement le thème de la main droite tandis que la gauche improvise, en explorant des voix intermédiaires ; l’approche est orchestrale. Puis en multipliant les voix il improvise une sorte de choral sur les harmonies du thème. Il ne faut pas, dit-il, jouer les changements d’accord sur le temps, mais rechercher des étapes intermédiaires, pour tirer la chanson vers le haut. Ne pas se contenter des voicings et des gammes, mais aller chercher plus loin : quand on joue un accord, avoir en vue le suivant vers lequel se diriger.

Il attaque ensuite I Fall In Love Too Easily, dans lequel il distille me semble-t-il des réminiscences de ‘Round Midnight : phantasme d’amateur tordu, ou d’écoute relâchée ? Peut-être…. Le piano se rebiffe sous ses doigts : «I hate this piano»,dit-il. Qu’à cela ne tienne, bien vite on s’active (professeur, étudiants) pour installer au premier plan le second instrument qui était en retrait.

Il est mieux accordé, et ne ‘zingue’ pas : tout rentre dans l’ordre. Fred Hersch joue maintenant, toujours en solo, dans la perspective d’un trio avec batterie : rythmes et accents plus marqués. Les étudiants l’interrogent, décèlent dans son jeu des influences. Lui développe les conseils sur la manière d’aborder le travail préalable : ne pas concocter à la maison des éléments pré-élaborés que l’on glisse ensuite dans sa prestation de concert, mais préserver un état de fraîcheur. Bien connaître le songbook dans le détail : mélodie, harmonies, paroles, pour ensuite faire ses choix librement ; bien choisir les voicings, rejeter les accords pourris (shitty chords) en se fiant à l’oreille. Chaque thème, dit-il, a ses secrets. Il faut les déceler et les révéler. La flexibilité est plus importante que la force,et les idées sont plus importantes que la technique ! C’est à ce moment que je dois, après une heure trente, quitter la salle pour courir à un rendez-vous que je n’ai pu déplacer.

Quand je reviens vers 17h, Fred Hersch joue en sextette avec les étudiants pour la répétition-balance du concert qu’ils vont donner à 19h dans la salle Maurice Fleuret. Je ne pourrai pas y assister car j’ai d’autres obligations. Riccardo Del Fra est là  pour veiller aux préparatifs : il a relayé Hervé Sellin qui est ce soir sur scène, au théâtre Marigny, le pianiste de la comédie musicale Guys and Dolls.

Ce fut un bonheur d’être pendant ces quelques moments le spectateur-auditeur de cette rencontre entre un artiste et ceux qui aspirent à cette noble fonction. Classe de Maître, assurément, et reprenant la coda de mon compte rendu, dans ces colonnes, du concert du 9 mars, je préciserai : classe de Grand Maitre !

Xavier Prévost

Brève de jazz

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

Palmarès.

C’est l’Auxane Trio du pianiste Auxane Cartigny avec le contrebassiste Samuel F’hima et le batteur Tiss Rodriguez qui a remporté l’édition 2018 du prix international Jazzymatmut dans le cadre des actions culturelles du Groupe Matmut. Le trio a touché un chèque de 8 000 €. 2ème prix : le quartette de Ludovic Ernault (5 000 €). 3ème prix : l’Eugène quintette (2 000 €). Auxane Cartigny avait ouvert la série de des 20 pianistes à suivre publiée tout au long du mois d’octobre dans les Bonus de jazzmagazine.com.

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20190301 - N° 714 - 100 pages

Il y quatre-vingts ans naissait Blue Note. Afin de célébrer comme il se doit cet anniversaire, Jazz Magazine consacre son...