Le naturel d'Enzo Carniel

14 May 2015 #Non classé

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Mercredi soir, le pianiste Enzo Carniel était comme à la maison. Il se produisait dans le studio d’enregistrement et sur le piano même de son premier disque paru voici quelques mois chez NoMad Music.

Enzo Carniel (piano), studio 4’33 à Vitry sur Seine , mercredi 6 mai 2015

Des jeunes pianistes surdoués, on en connaît un certain nombre. Mais  des pianistes surdoués, capables d’envisager que la technique n’est pas une fin en soi et que la virtuosité ne saurait tenir lieu de discours, on les compte sur les doigts d'une main, quand bien même se serait-on coupés quelques phalanges en jouant avec le sécateur.

Enzo Carniel appartient à cette catégorie. Voilà un jeune pianiste étonnant. Encore en dernière année du Conservatoire, il rassemble des qualités que bien des pianistes ne possèderont jamais qu’en rêve :   le toucher, la rapidité digitale, la virtuosité rythmique, qui permet par exemple de superposer un cinq temps à la main gauche, un onze temps à la main droite, et de se brosser les dents en même temps.

Toutes ces qualités, qu’il a su cultiver avec patience et abnégation, Carniel  les regarde de manière distanciée. Il a appelé son disque en solo Erosions (au pluriel), comme pour signifier que la beauté réside moins dans la perfection que dans la fragilité, le déséquilibre, la désagrégation. Le titre du disque impose une esthétique et une exigence. Il suppose la mise à nu du matériau harmonique comme du pianiste lui-même.  

Et c’est ce que l’on observe dès le premier morceau. Carniel, très recueilli, pose ses mains sur le clavier avec une douceur extrême. Un premier accord sombre et doré à la fois, dont il laisse planer la résonance comme une sorte de halo. Un deuxième accord. Silence. Un troisième accord. Il fait évoluer progressivement cet accord, et joue aussi avec des cloches tibétaines placées dans le piano qui donnent l’impression d’un glas. Le morceau s’appelle précisément Erosion, au singulier. Carniel expliquera que le fil rouge de son improvisation est de jouer sur l’usure du premier accord qu’il avait posé.

Après Erosion, il enchaîne sur une improvisation qui se situe dans le droit fil de ce premier morceau , utilisation des cloches, de la résonance, mais son jeu est cette fois plus débridé, il alterne quelques accords élégiaques avec des traits fulgurants, dissonants parfois, et utilise tout le spectre de son instrument, du murmure à la tempête.

Il enchaîne avec Joyspring, de Clifford Brown, qu’il approche par cercles concentriques, montrant au passage qu’il peut se couler à volonté dans la tradition bop. Il jouera quelques autres standards lors du concert, dont le très beau et méconnu Blackberry Winter, joué par Keith Jarrett sur Bop Be (album de 1977 avec Charlie Haden et Paul Motian, Dewey Redman). La mélodie est jouée avec une infinie délicatesse, en particulier lorsqu’il reprend le thème pour la deuxième fois, comme à mi-voix.

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Au fil des morceaux, ce qui fascine le plus chez ce jeune pianiste est son naturel. Il pose ses doigts sur le piano et délivre des phrases d’une fluidité impressionnantes, comme des phrases de soufflant. On tente de repère aussi ses influences, apparemment la sainte trinité de Carniel a pour nom Jarrett-Mehldau-Paul Bley, comme il le confiera après le concert. On admire aussi son goût pour la rupture, pour les changements de rythme, dans certains morceaux Carniel me fait penser à un gars qui joue au Rubik’s cube, avec la volonté d’examiner chaque morceau sous sa face blanche, bleue, ou verte.



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A la fin du concert, il invite le tromboniste Filippo Vignato à venir partager la scène.  On découvre une autre face d’Enzo carniel, dans le soutien efficace, carré, qu’il propose au tromboniste et qui permet à celui-ci de délivrer un chorus inventif et joyeux, explorant notamment les nuances pianissimo de son instrument, et tirant de réjouissant effets de baisers mouillés de sa sourdine.

Après quoi Carniel revient au piano pour un tout dernier morceau. Il ne sait pas très bien ce qu’il va faire. Très recueilli, il pose les mains sur le clavier. Et ses mains veulent jouer Body and Soul. Il donne une version délicieuse de ce standard,  joué tantôt avec un res
pect attendri, tantôt
  froissé délicatement.

Après le concert, j’échange quelques mots avec Pierre Malbos, crédité sur le disque de « piano technician » qui évoque ce lieu qu’il a conçu comme un écrin, boisé du sol au plafond, où Carniel a enregistré son disque. Il me montre les panneaux de bois non parallèles qui permettent de casser la réflexion du son (le son, comme chacun sait, a tendance à jouer au ping-pong si personne n’ose rien lui dire). Bref, ce studio est idéal pour les pianistes qui, comme Carniel, aiment jouer avec la résonance de l’instrument.

Carniel revient sur sa performance.: « Je n’ai pas fait tant de concerts en solo que ça, mais c’est la première fois que je sens que la musique sort toute seule sans que j’aie à réfléchir…j’ai laissé les choses se raconter d’elles-mêmes, sans rien forcer… ».

Il est direct, chaleureux, souriant.  Il vient de Marseille, a appris le piano à l’âge de cinq ans, ce qui n’est pas original, mais a fait trois ans de fac de médecine avant d’entrer au CNSM, ce qui l’est beaucoup plus.

Carniel raconte que sa volonté de jouer en solo tient aux circonstances  (la rencontre avec Hannelore Guittet, productrice de NoMad Music) mais aussi au désir de se confronter à une expérience réputée difficile pour tout pianiste : « Jouer en solo , c’est comme jouer de plusieurs instruments…Grâce à ce projet, j’ai pu me plonger vraiment dans le son du piano, aller plus loin dans le jeu avec la résonance, traiter aussi la pédale comme un outil essentiel qui donne du sens à un morceau, explorer de nouvelles possibilités de narration… ».

Il pointe la difficulté des morceaux lents, tout en accords, qu’il a joué au début du concert : « Les morceaux contemplatifs sont aussi difficiles à jouer que les morceaux véloces, il faut savoir jusqu’où laisser résonner le piano, et quand appuyer sur la touche au bon moment… ».

Il ne cache pas que le piano de ce studio représente pour lui une sorte d’instrument idéal. « C’est un piano qui répond » s’enthousiasme-t-il. Mais c’est sans doute qu’Enzo Carniel avait posé les bonnes questions.

Texte JF Mondot

Dessins AC Alvoët

 

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20191201 - N° 723 - 120 pages

En 1957, un jeune journaliste et homme de radio nommé Daniel Filipacchi effectue un long séjour à New York. Entre...