Marmande: Éric Seva :«  Gare au jazz ! »

12 Oct 2020 #

Il s’inquiète pour le sort de la SPEDIDAM institution au service du développement des projets musicaux que l’Europe vient de lâcher au profit des américains. Il s’interroge sur la baisse de boulot pour les musiciens à cause d’une pandémie de Covid toujours en cours. Pourtant Éric Seva, musicien, directeur artistique et mentor de Jazz et Garonne accueille le public pour cette première soirée avec de la chaleur dans la voix « Notre festival fête cette année son dixième anniversaire. Grâce à vous, public, notamment. Alors je veux vous dire que dans le contexte que vous connaissez aujourd’hui chaque fois que nous, musiciens, désormais nous montons sur scène, c’est une vraie fête. Ce festival doit continuer pour la vie des artistes, des techniciens, des bénévoles et votre plaisir d’écouter du jazz, de la musique vivante »

 

 

Il y a des jours comme ça…Sylvain Luc arrive de Nancy. Il y a joué la veille avec Bireli. 7 heures de train. Directement de la gare de Marmande au Comédia avec sa seule guitare acoustique. Pour jouer sur deux titres en invité d’Eric Séva il lui en faut une électrique. C’est prévu. Elle est là. Une Hagström demi caisse neuve même si poussiéreuse sur la tranche. Il la prend. L’examine « Déjà faut changer les cordes…et régler les micros » Il s’y emploie avec l’aide précieuse d’un technicien son, tournevis et pinces au menu. Il l’accorde l’instrument. Il enfile la sangle, rejoint ses copains sur scène. Branche l’ampli. Pas de son pas d’image musique. Il secoue l’instrument, craquouillis intense au menu. Un coup ça sonne, un coup ça s’en va. Rigolade dans l’orchestre. Un bénévole fonce au magasin pour en quérir une autre. Dix minutes. Il revient avec une Stratocaster noire flambant neuve. Sylvain Luc l’examine « Le manche me paraît bombé. Faut tendre la tige métal intérieure » Clé spéciale. Plus pince à nouveau pour faire force « Cette p… de tige me paraît foireuse… » Éric Seva, visage tendu, monte en inquiétude. Entre temps Sylvain Luc agacé à repris malgré tout  l’Hagström récalcitrante et intermittente, histoire de tester les deux morceau à répéter. La guitare va et vient. Mais le guitariste bayonnais fait avec comme si de rien n’était. Imperturbable lorsque le son résonne ses doigts filent sur les cordes comme s’il se l’était de toujours appropriée. Ses comparses le branchent, entre hilarité et désespérance communicative. Myriam l’ordonnatrice du festival intervient « Sylvain, ce soir tu en auras une autre. Une voiture est partie la chercher dans un magasin d’Agen. Tiens, prends mon téléphone, dis à la patronne celle que tu souhaites » Le guitariste s’exécute, fatigué mais rigolard « Bonjour…oui, merci madame. Vous savez, moi j’en veux simplement une qui marche lorsque je branche mon jack… » Il est arrivé depuis une heure. Il aura joué trois minutes chrono en répétition.

 


Jean Jacques Milteau (hca), Mïchael Robinson (voc), Jérémie Tepper (g), Gilles Michel (b)

9 octobre, Comedia

 

JJ Milteau


Jean-Jacques Milteau
pour entamer son concert, imprime dans le souffle chaud  de son harmonica  la mélodie de La Garonne popularisée par un certain Joe Dassin « Une chanson de circonstance » Il joue Milteau, mais parle aussi beaucoup au travers de ses présentations de morceau. Esprit blues, Rythm ‘n blues et soul music. Il fait voyager par les sonorités, fidèles restitutions, au pays de naissance de cette musique noire. Histoire, paysages et contextes. Défilent ainsi des noms, des épisodes « Esclavage…Trump…Memphis…Mississippi… » dans le tempo caractéristique de rythmes syncopés entre les sacro saintes douze mesures. La voix feutrée de Michael Robinson, singulièrement médium dans le registre soul, donne du sens. L’harmonica savante en ce langage marque le relief, replace cette  musique dans  son courant originel, celui qui file par exemple  coule Down In Mississippi entre Memphis et New Orleans. Et Milteau d’enfoncer le clou dans ce qui ressort comme un refrain aux accents politiques « La black music a filé un des plus grands coups de pieds au cul à l’Amérique bien pensante du XXe siècle » 

Keyvan Chemirani (zarb, darf, santour), Bijan Chemirani (zarb, darf, sarz), Maryam Chemirani (voc), Sylvain Barou (fl, duduk)

Comédia, 10 octobre

 

 

Keyvan Chemirani

Ils (et elle, avec sa voix timbrée sucre et sel ) improvisent sans que l’on ne s’en rende compte. Au naturel. C’est que, nées entre Tigre et Euphrate (références géographiques vieillottes peut être, mais qui ont la vertu d’échapper à des frontières trop strictes, sources de conflits qui à ce jour dans la zone n’en ont pas fini…) les mélodies dessinées par de drôles d’instrument,  finissent toujours par s’arrondir dans des courbes, glisser en mouvements circulaires comme si elles voulaient fuir les angles trop prononcés, les ponctuations en rupture. Dans la  musique plurielle de la famille Chemirani (en d’autres circonstances on avait écouté le savoir faire percussif ancestral du père, cette fois on se laisse séduire par la voix de la sœur, laquelle Maryam n’hésite pas  à suggérer à l’auditoire d’imaginer le chant d’un bourdon en support pour entamer le sien ! ) on décèle comme un air qui circule en permanence. S’y incrustent les sonorités boisées des flûtes et duduk de l’étonnant Sylvain Barou.

 

Sylvain Barou, flûtes boisées

Plus les rythmes -belle partie de manivelle à partir de tambours traditionnels des deux frères en duo cinq minutes durant au beau milieu du concert – en mode d’appel finement suggéré à la danse. Lignes musicales aux couleurs modales. On se laisserait facilement prendre par une pareille incantation poétique en diable.

 

Éric Seva (bars, ss), Daniel Mille (acco), Christophe  Cravero (p, elp), Christophe Wallemme (b), Zaza Desiderio (dm)

10 octobre Comédia, Marmande (47200)

 

Éric Seva, sax baryton en voyages

Il y a déjà chez lui cette sonorité propre identifiable entre beaucoup d’autres sur un instrument  pas si familier que cela dans le jazz hors pupitre de big band. Le jeu sur le  saxophone baryton s’exprime en rondeur, grain prononcé, avec cette amplitude donnée en écho dans le registre entier, du grave caverneux jusqu’aux aigus légèrement saturés (Oak’s song) Ainsi cet objet de cuivre massif parvient-t-il â déployer au besoin, envolées de notes graves, des notions d’espace pour évoquer le voyage (Travel Day) Le travail fait par Éric Seva sur son instrument de prédilection lui confère un sceau personnel, un poinçon d’orfèvre. Pourtant lorsque  on le questionne à propos de ce savoir faire sur ses sax, généralement  il passe rapidement à un autre sujet, abordant un autre versant de sa personnalité. Celle particulière de compositeur. Pour Mother of Pearl (CD Les Z’Arts de Garonne/L’autre distribution) présenté sur scène en cette soirée, sur ses terres et son festival, il revendique « un gros boulot de recherche en matière de composition sur l’ensemble des thèmes. J’ai d’ailleurs écrit chacun d’ente eux en pensant à l’avance le rôle des instruments et le profil du musicien choisi pour ce faire » Le titre éponyme élargi en configuration live  figure un bon révélateur de l’intention autant que de la méthode choisies Des lignes mélodiques suivies ou superposées, une complémentarité dans les timbres, dans la place laissée aux instruments, une volonté d’équilibre s’impose dans la construction des séquences. Et comme de bien entendu la Cordillère des Anches,-composition réalisée au retour de concerts en Argentine- sacralise le rapport, le dialogue nature entrepris entre accordéon (Daniel Mille ici, parfaitement à son affaire) et sax baryton.

 

Daniel Mille (acco), Christophe Cravero (p)

Point de lyrisme et d’une certaine chaleur conjugué : « Le projet de Mother of Pearl, je ne m’en cache pas, est né de la redécouverte de l’album Summit associant magnifiquement Gerry Mulligan et Astor Piazzolla » Dès lors l’intrusion sur deux thèmes dans cet environnement instrumental d’un invité de l’envergure de celle de Sylvain Luc, électron libre, ne peut que faire bouger les lignes. Entrée en douceur via une introduction en duo sax-guitare en appel réponse, écoute mutuelle intense en mode balade (Hope In Blue) pour finir sur un matériau(Ilha Grande) d’essence Brésil inflammable, incandescent, marqué successivement de des traits de guitare, sax soprano, piano (Christophe Cravero joker inspiré) comme zébrés d’éclairs.

 

Sylvain Luc, guest électrique (g)
Christophe Wallemme (b)

 

 

Sylvain Luc (g), Marylise Florid (g)

11 octobre, Église de Fourques sur Garonne (47200)

 

Marylise Florid

De la guitare célébrée au naturel dans le transept d’une (petite) église sise en bord du Canal dé Garonne. Un cadre qui aurait de quoi, déjà, sacraliser un dialogue de virtuoses. Le propos de Sylvain Luc (on le retrouve, lui, dans un rôle moins habituel) et Marylise Florid ne s’affiche pourtant pas seulement de cet ordre. L’objet est la découverte par un public difficilement définissable à l’avance d’une rencontre improbable…de musiques à priori différentes question catégorie. ELLE vient du « classique ». Lui du « jazz » et des « musiques cousines » comme Eric Seva se plaît à caractériser la nature de son festival. Elle expose les compositions. Lui improvise en direct sur ces canevas de « pièces » écrites. Elle offre un fort beau son de guitare (la sienne d’ailleurs, est rare, question modèle il faut le savoir)

Sylvain Luc, guitariste désacralisateur

Lui n’a pas d’idée préconçue dans le traitement du son comme des modes harmoniques ou rythmiques à invoquer au moment de pimenter son jeu. La vérité, la couleur dominante de ce concert délocalisé en ce dimanche du festival Jazz et Garonne passe par une écoute attentive revendiquée comme règle des deux instrumentistes, un dialogue mené au delà d’une seule première intention. Un respect absolu surtout du rôle et de la personnalité de chacun. Quelque soit le matériel musical abordé, Bach, Joaquin Rodrigo, René Bartoli ou même Agustín Barrios Mangorre -l’indien d’Amazonie inventeur de Chorros « ensauvagés » imposés à la bonne société carioca. La musique vit dans l’instant, passe directement dans l’air frisquet entre les vieilles pierres. Le (beau) son des guitares couplées se marie devant l’autel  sans plus de  cérémonie. À deux voix affirmées elles en viennent à friser le chant choral. Flotte ainsi sous la voûte  l’émotion simple, un lyrisme fin diffusé en surimpression. Et puis voici qu’à un instant donné, telle une pièce jetée dans le panier de la quête  dominicale, ELLE aussi se lance dans une libre entreprise d’improvisation. On l’aurait presque oublié: oreilles bien ouvertes, on se situe bel et bien dans le courant dominant de  Jazz et Garonne. Grâce soit rendue à deux guitares, corps de bois cordes nylon, vivant en couple de concert.

 

Mariage naturel de guitares

À signaler aussi l’expo photo originale titrée Musicien, je suis ta main. Vingt clichés de mains de musiciens en action de jeu tirés par deux photographes de l’asso bordelaise Action Jazz, Philippe Marzat, Alain Pelletier rehaussés de textes inspirés signés Solange Lemoine. Chouette boulot images et mots accouplés.

 

Robert Latxague

Brève de jazz

Report du Festival Jazz Magazine

Compte-tenu de l’épidémie de Coronavirus et des décisions du gouvernement interdisant les réunions de plus de 100 personnes, nous sommes contraints de reporter le Festival Jazz Magazine, qui devait se tenir la semaine prochaine, les 19, 20 et 21 mars. Nous en sommes navrés, merci de votre compréhension et de votre soutien

Adieu McCoy Tyner

Il restera pour l’éternité l’un des pianistes les plus influents et respectés de l’histoire du jazz moderne, McCoy Tyner est mort vendredi 6 mars, et c’est le monde du jazz qui est en deuil. Jazz Magazine est triste, très triste.

Jazz Magazine de mars (N°725)

Ce mois-ci, Thomas Dutronc est rédacteur en chef invité de Jazz Magazine. Un numéro à retrouver en kiosque !

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20201001 - N° 731 - 84 pages

Billie : ce bouleversant documentaire actuellement sur les écrans retrace la vie incroyable d’une des icônes féminines et des chanteuses...