Respire Jazz 10ème : l’hommage à Joni Mitchell

29 Jun 2018 #Le Jazz Live

Hier 29 juin débutait la 10ème édition du Respire Jazz Festival, festival tout bio et tout familial, autour de la famille Perchaud et de son équipe, au four et au moulin pendant 4 jours (pour ne parler que la partie visible de leur activité), où Pierre Perchaud rendait hier hommage à Joni Mitchell avec Isabel Sörling en première partie d’un intense concert de 117 Elements.

Habitué du festival depuis 2012, dont j’apprécie les dimensions humaines, de la scène principale à ses bœufs nocturnes, j’avais décidé de casser la routine cette année et de consacrer ce premier week end estival à d’autres lieux (le choix ne manque pas si l’on en juge d’après le Guide des festivals de l’été publié dans notre numéro de juin toujours disponible en kiosque au mois juillet). Jusqu’à ce mail de Roger Perchaud, père de Pierre le guitariste : « La dixième édition de Respire Jazz ne saurait se dérouler sans vous. La chambre de la mère supérieure vous attend comme chaque année. » Clin d’œil récurrent depuis nos premiers échanges et mes premiers comptes à Respire Jazz rendus en 2012, dont je m’étais promis de ne plus user… mais puisqu’on m’y invite, il me donne l’occasion de resituer géographiquement ce festival à l’invitation duquel je n’ai une nouvelle fois pas su résister et dont la scène se dresse en rase campagne en Sud-Charente, au pied de l’abside en cul de four de l’abbatiale Saint-Gilles sur la commune d’Aignes-et-Puypéroux. Cette année, après des éditions froides et pluvieuses, le ciel est clément et la douce odeur du foin sec des balles servant de bancs entre la scène et une petite structure en gradins, se mêle à d’entêtantes effluves de citronnelle dont les plus prudents se sont aspergés protégeant ainsi généreusement leurs voisins de l’agression du sanguinaire moustique. Paf ! J’en écrase un sur mon bras, gorgé de sang, tandis que nous parviennent, de la salle à manger sise derrière la scène, les échos d’une dernière répétition chorale de :

Isabel Sörling (chant, guitare électrique), Pierre Perchaud (guitare électrique, banjo, “guitare lune” chinoise, chœurs), Simon Tailleu (contrebasse, chœurs), Antoine Paganotti (batterie, chœurs) + invité : Christophe Panzani (sax ténor, chœurs).

Les voici qui entrent sur scène pour un “Hommage à Joni Mitchell” qui, plus encore que l’envie de partager la couche de la mère supérieure, m’a décidé à sacrifier le goût de l’inédit à ma routine charentaise. Car, pour l’avoir entendue l’an dernier en ce même lieu (mais à l’abri d’une grandiose bergerie pour cause de pluie) en compagnie de Paul Lay et Simon Tailleu, il ne fait pour moi aucun doute qu’Isabel Sörling est faite pour cet hommage. Je ne vais pas m’ériger en spécialiste de Joni Mitchell, ne sachant titrer un seul des morceaux qui seront interprétés ce soir, même ceux dont les premières notes électrisent ma mémoire. «…non seulement de grandes mélodies, précise Pierre Perchaud, mais aussi des textes splendides, pour ceux qui comprennent l’anglais, dommage pour les autres. » J’en fais partie, handicap impardonnable chez un rédacteur en chef de Jazz Magazine. Mais chaque fois que j’ai écouté Joni Mitchell, la curiosité m’a naturellement porté vers les transcriptions des paroles dans les livrets dont ma pratique de l’anglais écrit m’a permis d’apprécier le passionnel et l’épique.

Il fallait être un peu dingue pour imaginer pareilles mélodies et pareils textes ainsi noués les unes aux autres par cette compositrice qui réinvente l’harmonie à chaque chanson et qui est tout à la fois une prodigieuse diseuse. Isabel Sörling s’empare de cet art avec un naturel, une autorité et une passion telle que l’on ne sait bientôt plus dire si ce n’est pas elle qui “est emparée”, laissant filer toute sa personne dans l’abandon de ces amples refrains, se projetant corps et âme dans ces violents emportements, plongeant en apnée dans les climax de leurs folles abstractions, habitant / habitée par ces talking-songs dont la prosodie nous tient en équilibre instable et constant entre musique et art dramatique, avec de spectaculaires fusées vers l’aigu qu’Isabel Sörling réinvente comme en souvenir des appels de troupeaux qu’elle entendit dans les montagnes de sa Suède natale. Ailleurs, rêveuse, elle s’absente presque, se fredonnant pour elle-même quelque bribe tirée de l’oubli dont elle se berce comme on berce le sommeil d’un enfant ou le dernier soupir d’un mourant. Et si, dans cet embrasement, elle ne se laisse pas consumer par son sujet, c’est qu’elle maîtrise cette motricité rythmique un peu dingue qui autorisait Joni Mitchell à tutoyer la basse de Jaco Pastorius. Soudain, comme un flash, allez savoir pourquoi (moi je sais), m’est revenue en mémoire la folie douce du disque nouveau “Decade” de Lee Konitz en duo avec Dan Tepfer que je chroniquais dans le train roulant tout à l’heure vers Angoulême.

Christophe Panzani viendra sur scène pour se joindre au chœur constitué par les membres de l’orchestre autour du banjo de Pierre Perchaud qui cède sa guitare à la chanteuse le temps d’une chanson. Puis Panzani se saisira de son soprano, habité par le souvenir de Wayne Shorter, se coulera dans la poétique de Joni Sörling et Isabel Mitchell, par d’énigmatiques interjections glissées entre “leur chant”, puis vers la fin de la chanson, se mêlant aux fusées de la voix pour un grand bouquet artificier. Et l’orchestre ? Et bien, il est là, avec elle, d’une interaction discrète mais réelle et constante, qui n’a rien d’un accompagnement.

117 Elements : Christophe Panzani (sax ténor électrifié), Tony Paeleman (claviers), Benoît Lugué (basse électrique), Antoine Paganotti (batterie) + invité: Pierre Perchaud (guitarre électrique).

Deux remplaçants dans ce projet imaginé par Julien Herné et Tony Paeleman avec Christophe Panzani et le batteur Arnaud Renaville. Antoine Paganotti a déjà pratiqué le répertoire. Benoît Lugué le découvre, avec un aplomb saisissant. Car ce n’est pas rien que cette interaction aussi ludique qu’athlétique, maillée au millimètre, faite de petits motifs tout en boucles et variations, où même le lâcher prise, aussi intense soit-il, se délivre au compte-gouttes, le tout dans un son de groupe électrique et électrisant, compact et nerveux, délié tout en angles vifs. Pierre Perchaud s’y verra l’invité d’un morceau, invitation toute naturelle si l’on songe combien est dense le réseau de leurs complicités hors de ces 111 Eléments dont il ouvrira les mailles parfois un peu étouffantes.

Pas de Respire Jazz sans jam nocturne. C’est Isabel Sörling qui se lance sur un Leonard Cohen accompagné par Perchaud et Tailleu rejoints par un batteur que l’on nous présentera comme l’oncle de Mathis Pascaud, enfant du pays dont la guitare a commencé à se faire connaître à la capitale. Suivra un Come Together au cours duquel je rejoindrai la Mère supérieure. Jusque dans mon extase nocturne, me parviendront des bribes des Meters, de Stevie Wonder et, il paraît, bien d’autres qui m’auraient fort amuser (dont une imitation de Joe Satriani par Pierre Perchaud).

Le programme aujourd’hui ? À 14h, conférence du fameux fabricant de guitare Maurice Dupont ; à 15h30 la chanteuse Olinka Mitroshina, à 17h, Enrico Pieranunzi, Diego Imbert et André Ceccarelli ; à 20h30, le quintette de Jean-Pierre Como en première partie de Youn Sun Nah et son fidèle guitariste Ulf Wakenius. Demain : Capucine, Lucky Dog, un trio impromptu réunissant le pianiste Sebastian Sternal, Simon Tailleu et le batteur Jonas Burgwinkel et, en final, les frères Dousteyssier et le collectif Paris Swing sur un répertoire revisitant Armstrong, Bechet, Fats Waller et Benny Goodman. • Franck Bergerot

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