Jazz live
Publié le 15 Avr 2019

Terre de Jazz, 10e anniversaire. Un grand cru

Terre de Jazz fête cette année, du 6 au 14 avril, ses dix ans d’existence. Une performance pour ce festival qui a réussi la gageure de trouver – ou, plutôt, de conquérir – sa place entre deux manifestations consacrées, Jazz sur son 31 et Jazz en Comminges. La preuve, aussi, que cette musique trouve, dans la ruralité la plus profonde, un terreau fertile. A condition que la programmation soit au rendez-vous.

Il faut reconnaître que cette exigence de qualité n’a pas toujours été remplie. Lors d’éditions précédentes, certains concerts, sous couvert d’ouverture, ont présenté des affiches qui n’avaient qu’un très lointain rapport avec le jazz. Au risque de lasser les amateurs. Heureusement, la programmation de cette année témoigne d’un retour au bon sens. Ce changement de cap salutaire est dû à un homme passionné, grand connaisseur du jazz et de son histoire. Avec une ardeur inlassable,  il œuvre dans toute la région pour la bonne cause. Cet homme, c’est Hugues Foca. Il est juste de lui rendre hommage.

Bien qu’il essaime dans les villages voisins, le centre névralgique du festival demeure la Maison de la Terre, café associatif de Poucharramet, en Haute-Garonne. C’est là que se produisait, le 10 avril,  Lorenzo Naccarato.

 Lorenzo Naccarato (p), + Vincent Polotis (bugle).

Poucharramet, La Maison de la Terre, 10 avril.

Ses deux albums en trio, chez Laborie jazz, ont été unanimement louangés. A juste titre. Le jeune compositeur et pianiste fait preuve d’une telle originalité dans son approche de la musique qu’il est impossible de la rattacher à une école particulière – sinon celle des créateurs capables de transporter leur auditoire dans des ailleurs improbables. Doté d’une technique instrumentale sans faille, d’un toucher à la fois délicat et percussif, du sens de l’improvisation et d’une grande finesse harmonique, il déroule en solo compositions originales et thèmes empruntés aussi bien à Nino Rotta  (le Gelsomina tiré de « La Strada » de Fellini) qu’à Duke (In A Sentimental Mood distillé en tempo lent) ou à Rubén Gonzàles qui fit les beaux jours du Buena Vista Social Club. Sous ses doigts, chacun des morceaux est transfiguré, passé au crible de l’enthousiasme et de la sensibilité. Quand il invite à le rejoindre l’excellent bugliste Vincent Polotis, dont le phrasé évoque celui de Lee Morgan, c’est pour une plongée dans l’univers du hard bop, celle des Messengers (Moanin’, Dat Dere de Bobby Timmons, Daahoud de Clifford Brown). Autant de thèmes sur lesquels les deux complices rivalisent d’imagination. Une stimulation réciproque à la fois fertile et réjouissante.

Amaury Faye Trio

Amaury Faye (p), Louis Navarro (b), Théo Lanau (dm) + Carla Gaudré (ss).

Sainte-Foy-de-Peyrolières, Salle des fêtes, 12 avril

Une autre valeur montante du piano, Amaury Faye. Son dernier disque, en trio, « Live In Brussels » (Hyponote Records), a obtenu dans notre magazine quatre étoiles assorties d’un commentaire élogieux.  Issu, comme Naccarato, de Toulouse où il a suivi ses études de musicologie à l’Université avant de rejoindre le prestigieux  Berklee College de Boston, ce disciple de Joanne Brackeen a entamé une carrière internationale qui le place déjà parmi les musiciens les plus prometteurs du jazz actuel.

Dire qu’il possède une technique parfaite relèverait presque de la tautologie : quasiment tous les jeunes jazzmen issus des conservatoires sont dans le même cas. Il manifeste bien d’autres qualités, à commencer par l’art d’improviser de longs soli qui manifestent tous une riche inventivité. Caractéristique à cet égard celui qu’il dispensa en ouverture de son concert, avant qu’interviennent ses deux partenaires. Ceux-ci se coulent dans le moule avec une aisance parfaite, forgée par une longue collaboration. Si bien que chacune des pièces de leur répertoire, qui fait une large place à l’improvisation, frappe par sa cohérence.

Le jeu d’Amaury Faye, entre Keith Jarrett et Brad Mehldau (s’il fallait lui trouver des repères évocateurs), s’accorde à merveille avec celui de Carla Gaudré. Laquelle s’intègre avec naturel dans cet univers où les références au jazz se marient à celles de la musique contemporaine. Ainsi son duo avec Louis Navarro – superbe phrasé à l’archet –  permet-il de découvrir une saxophoniste  soprano qui fait, de façon fugitive, penser à Steve Lacy et manifeste une parfaite maîtrise. Ce que l’on retient avant tout de ce concert, outre la valeur intrinsèque des interprètes, c’est la communauté d’inspiration qui les anime et leur capacité d’empathie réciproque. D’où l’intérêt constant que suscite leur prestation.

Hommage à Guy Lafitte

Swing Bones & Paul Chéron

 Jérôme Capdepont, Baptiste Techer, Rémi Vidal (tb), Olivier Lachurie (btb), Thierry Gonzalez (p), Julien Duthu (b), Guillaume Nouaux (dm) + Paul Chéron (ts)

Sainte-Foy-de-Peyrolières, Salle des fêtes, 13 avril.

Un concert en deux parties. Dans la première, les Swing Bones, cet ensemble créé en 2016 à l’initiative d’Olivier Lachurie sur le modèle d’un des ensembles phares des années 1970-1980, les Four Bones de François Guin , célèbrent celui-auquel ils ont rendu hommage dans un album qui a assis l’an dernier leur réputation. François Guin, l’auteur ou l’arrangeur de quasiment tous les morceaux qui figurent à leur répertoire, est, du reste, présent dans la salle. A quelque quatre-vingts printemps, il a conservé intactes l’infatigable énergie et la passion qui le maintiennent sur la brèche.  C’est dire qu’il apprécie l’interprétation pleine de flamme et d’enthousiasme de ses jeunes émules.

Le programme puise donc dans la matière du CD. Des compositions telles qu’Adriano y voisinent avec Et maintenant de Gilbert Bécaud. Effet de la maturité ? Présence stimulante de leur modèle ? Les deux, sans doute. Quoi qu’il en soit, Toutes les qualités du septette – cohésion, swing, valeur des solistes, son d’ensemble –  paraissent encore magnifiées par rapport à ce qu’il nous avait déjà été donné d’entendre. Inutile de ressasser des louanges que l’accueil du nombreux public suffit à justifier. Dans le genre, celui d’une musique qui connut son apogée dans la seconde moitié de l’autre siècle, mais n’a pas pris une ride, difficile de faire mieux.

La seconde partie est dévolue, elle aussi, à un hommage. Avec l’appoint de Paul Chéron, qui fut son élève et demeure l’un de ses meilleurs continuateurs, c’est Guy Lafitte qu’il s’agit de mettre à l’honneur à travers un album, « Sugar and Spices », que ce dernier enregistra avec les Four Bones en 1972. Guy a disparu il y a juste vingt ans. Il résida longtemps dans cette région du Savès à laquelle il demeura toujours très attaché. Le disque enregistré avec la formation de François Guin était l’un des rares que ce critique impitoyable de lui-même considérait comme une réussite.

Des pièces comme Wild and Spicy, I’ll Be Seeing You, Sweet and Lovely ou encore Teemoo, le Chloe de Duke, le Blue and Sentimental du Count  retrouvent l’éclat du neuf sans qu’il s’agisse à aucun moment d’une copie servile. A preuve l’étincelant dialogue entre Paul Chéron et Jérôme Capdepont sur un Blue Lou arrangé par le saxophoniste. Deux rappels, dont un Swanee River revisité par François Guin. Guillaume Nouaux, impérial du début à la fin, clôt sa prestation par un solo où éclate tout son brio. Chacun  a eu à cœur de donner le meilleur de lui-même. Sans conteste, l’un des sommets, sinon le sommet, de ce festival dont la dixième édition restera dans les annales.

 

Jacques Aboucaya