Thomas de Pourquery et son Supersonic au Quartz de Brest

16 Oct 2018 #Le Jazz Live

Toute première fois, le 31 octobre 2006, je découvrais sur la scène du Vauban, pas si vaste, Thomas de Pourquery et Laurent Bardainne à la tête de Rigolus, leur nouvelle formation gorgée de Roland Kirk, de swing des Balkans et de quelque chose d’autre qui me fait hésiter entre Les Nonnes Troppo et Elmer Food Beat. Drôle de fanfare, au parfum funk et de vésanie – pour employer un mot en disgrâce.

Thomas de Pourquery aura mis douze ans pour traverser l’avenue Georges-Clémenceau en nageant, toujours à contre-courant de l’ennui, et atteindre la scène, plutôt vaste, du Quartz. Convoyé cette fois par les cinq membres de son Supersonic, bien justement nommé. Douze ans, c’est long mais doubledieu que c’est bon. Car pendant tout ce temps, il eut le tact et le bon goût d’épanouir nos oreilles onduleuses de projets épatamment obliques.

 

Thomas de Pourquery. Photographie : Walden Gauthier

 

Venu de Grupa Palotaï (où il s’était entraîné aux mélanges), il allait, d’un pas toujours dansant, intriquer des aventures plus swiftiennes les unes que les autres à des explorations d’un tellurisme, d’un cosmisme, parfois même d’un comique, hors du commun et des canons – pas de ça chez lui !

Notamment avec DPL & The Holy Synths, puis VKNG, où en se rapprochant du Red Star Orchestra. Jamais il ne perdrait notre temps avec des tentatives barbantes – bien que portant une barbe comme la plupart de ses contemporains. Bondynois d’origine (ou si vous préférez citoyen de Bondy, Seine-Saint-Denis), Thomas de Pourquery est devenu au fil de cette longue traversée un bondissant saxophoniste-chanteur-compositeur-expert du troisième degré. Un rieur, un lover, un souffleur-envoûteur, un crooner à voix de fausset, un propagandiste de joies capable de lever toute une salle. Comme on élève un amour.

Avec des pièces extraites de cette mine d’or qu’est Sons Of Love (Label Bleu, 2017), disque étincelant et surtout inusable. Il brille encore après sa sortie. Il brillera toujours lorsque nous aurons rejoint Sun Ra sur Saturne – nous autres adorateurs et godelureaux de l’infini. On notera à la volée que le Maître de l’Arkestra publia, en 1956, Super-Sonic Jazz. Clin d’œil.

 

Thomas de Pourquery & Supersonic. Photographie : Walden Gauthier

 

L’infini devant soi, nous en avions le son et l’image ce samedi 13 octobre 2018. Une date qu’il convient de marquer d’une pierre d’éternité, la chrysopée des alchimistes. Je veux tout simplement ici parler de jazz philosophal. Cette musique, celle de Thomas de Pourquery, qui a absorbé toutes les autres, depuis le blues, les odes soufies, jusqu’à la transe pop en passant par les mystiques gospel et surf, le doo-wop et ses harmonies vocales. En passant, en traversant les avenues de la soul (Curtis Mayfield, Bootsy Collins, Sly and The Family Stone), du boogaloo et, peut-être, de la rumba congolaise.

Car justement, ce soir-là, Supersonic revenait du Congo, donc un peu de Papa Wemba et de Koffi Olomide, du lingala qui leur avait inspiré des transmutations chamanes, d’autres élans transfrontaliers, jouettes et croustilleux. Leur répertoire résonnait de vibrations africaines répétitives qui ne devaient rien à Terry Riley, rien à Philip Glass, un peu tout de même à Moondog – le Viking. Les poils se dressaient comme héliotropes au soleil.

Walden, mon fils, me fait remarquer après Planet To Planet, que tout se déroule comme un conte musical. Pas faux. L’ardent jazzman est un griot, un combattant de l’amour. Il nous rappelle, sans dogmes ni implorations, que le jazz est un répulsif contre l’épileptique grisaille, le chagrin constaté du matin au soir, la prétendue fin des utopies. Supersonic est une utopie en réalité, un rêve réalisé. Le bonheur est pour lui la seule véritable insurrection.

 

Thomas de Pourquery et Fabrice Martinez. Photographie : Walden Gauthier

 

Et c’est par accumulation d’enchantements, addition de félicités, que le sextet s’impose sur scène. Un sextet où chaque individualité a son euphorie à dire. Le trio d’époustouflants soufflants (de Pourquery, Laurent Bardainne, Fabrice Martinez) n’aurait pu gonfler les coeurs sans le duo passionnel Edward Perraud – Frederick Galiay, et l’infini n’aurait jamais été devant nous si Arnaud Roulin (son piano, ses claviers synthétiques, ses effets, sa sensibilité post-Debussy/Aphex Twin) n’avait hissé le Supersonic et son public vers des régions extrasolaires. Et c’est ainsi que Supersonic est grand.

 

Fabrice Martinez. Photographie : Walden Gauthier

 

Mieux, Thomas de Pourquery est trismégiste, trois fois grand (bien que de taille modeste), et c’est sans doute, comme disait le poète René Char, le seul artiste que l’on puisse regretter de son vivant. Il nous a fallu douze ans pour traverser l’avenue qui sépare le Vauban du Quartz. Nous avons tout notre temps. À Brest, on sait attendre : le retour des marins partis pêcher aux frontières du ciel et l’arrivée du jazz en 1917 … En 2006, déjà sous les auspices de l’Atlantique Jazz Festival, Rigolus matchait contre les Tristus, aujourd’hui l’ouragan Supersonic souffle si fort qu’il n’y a plus de barrières entre le band et son public. Ils chantent désormais d’une seule voix « Simple Forces », autre façon de dire que l’Amour fait la force ● Guy Darol

 

Thomas de Pourquery & Supersonic. Photographie : Walden Gauthier

 

 

Thomas de Pourquery & Supersonic

Thomas de Pourquery (saxophone alto, chant), Arnaud Roulin (piano, effets éléctroniques, percussions), Fabrice Martinez (trompette, bugle, percussions, chant), Laurent Bardainne (saxophone ténor, synthétiseurs, chant), Edward Perrault (batterie, effets électroniques, orchésographie, chant), Frederick Galiay (basse, archet, chant).

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