Jazz live
Publié le 25 Jan 2015

Angelina, Alexandra et les Dragons

Le 22 janvier, sortant d’un concert de Ramblin’ (Michel Benita, Manu Codjia, plus Vincent Peirani) au Triton, dont Frédéric Goaty nous a déjà rendu compte (mais dont je dirai quelques mots portés par la nostalgie d’une époque), j’avais rendez-vous avec les doux Dragons d’Alexandra Grimal dans le cadre du mois French Quarter au Duc qui fait la part belle aux musiciens français. Des dragons qui ont pour noms Jozef Dumoulin, Nelson Veras et Dré Pallemaerts.

 

Duc des Lombards, Paris (75), le 22 janvier 2015.

 

Dragons : Alexandra Grimal (sax ténor, compositions), Jozef Dumoulin (piano), Nelson Veras (guitare nylon), Dré Pallemaerts (batterie).

 

D’abord la beauté du son individuel et collectif de ce petit orchestre de chambre, la précision de l’écriture… Mince, j’ai déjà commencé comme ça mes comptes rendus des concerts de la veille à la Dynamo de Pantin. Il faut dire que le son collectif, la remise en cause des formats du jazz et l’importance de l’écriture sont devenus des tartes à la crème et leurs qualificatifs ne sont pas loin de remplacer, en tout cas sous ma plume, les antiques « un orchestre qui swingue vraiment porté par un batteur discret mais efficace. » J’aurais aussi pu axer mon introduction sur le son et le rythme. Depuis Miles Davis, ces deux paramètres sont devenus d’importants moteurs du jazz, non que le trompettiste ait négligé l’harmonie et la mélodie mais il les a fondues au feu du rythme pour les couler dans le creuset du son.

 

Un autre ancêtre, plus récent, s’impose à l’écoute de cette musique, quoique ça ne saute pas aux oreilles, tant le mimétisme n’est pas là le propos : Steve Coleman, que l’on a souvent tendance à réduire à un héritage rythmique, voire à réduire cet héritage rythmique à quelques gimmicks polyrythmiques. Or Nelson Veras, Jozef Dumoulin et Dré Pallemaerts ont fait partie d’Octurn et donc de cette famille franco-belge qui a creusé l’héritage de Coleman par-delà les apparences, qui l’a emmené ailleurs, en prenant en compte la dimension mélodique et harmonique du saxophoniste. Une façon de penser la musique que je retrouve dans mon souvenir d’une première rencontre avec Alexandra Grimal, chez elle, où elle m’avait commenté ses partitions. Les questions rythmiques et harmoniques là aussi se fondent dans le son. Ecoutons Dumoulin, que l’on réduit souvent à l’usage du Fender dont il jouait d’ailleurs dans les premières moutures de Dragon… Quel brasseur de clavier, mais cette fois-ci le vrai piano en bois d’arbre, sans la panoplie d’effets qu’on lui connaît, quelle belle fusion des paramètres musicaux dans ce son qu’il tire du piano ! Dré Pallemaerts n’est lui aussi que son, c’est-à-dire que tout son savoir rythmique et assimilé par le son de sa batterie et plus encore au sein de l’orchestre où il se répand. Accoudé au bar à mon côté, Hervé Martin, le réparateur de saxophones, s’extasie devant la colonne d’air d’Alexandra… là encore une affaire de son. C’est impressionnant. Je reste toujours un peu frustré par Nelson Veras. J’attends toujours plus d’accents, de dynamique, de contraste timbral, mais c’est à prendre ou à laisser, cette rétention au profit de la couleur rythmico-harmonique qu’il fait couler comme un eau aux reflets changeants, offrant une espèce de trame continue qui traverse et irrigue le son de Dragons.

 

Cette rétention de l’expression, qui évoque aussi Mark Turner, elle est commune également, d’une manière ou d’une autre, aux deux orchestres entendus la veille à la Dynamo. Petite Moutarde, au sujet duquel j’invoquais Stravinsky pour ce refus de l’expression au seul profit de la forme et de l’énergie. Mais on pourrait en dire autant des compositions de Dizzy Gillespie reprise au cours du même concert de la veille par Un Pocco Loco, ce répertoire bop qui tourna le dos au sentimentalisme des chansons de Broadway et au pathos du blues jusqu’à multiplier les signes d’allégence à Stravinsky (souvenons-nous de Things to Come de Gillespie, Cubana Be Cubana Bop et Igor in a Yarbird Nest de George Russell respectivement pour Gillespie et Buddy DeFranco, Boyd Met Stravinsky d’Eddie Finckel pour Boyd Raeburn, Repetition de Neal Hefti dont Charlie Parker qui passait par là reprend à la volée la citation du Sacre encore vêtu de son manteau, Stravinsky en retour s’intéressant au son de l’orchestre Woody Herman au point de lui destiner son Ebony Concerto…). Toutes ces références non pas pour décrire une musique, mais saluer une démarche, ce travail de la forme et de l’énergie qui nous fascinait hier dans un Duc des Lombards pas très plein, mais d’une attention fervente, en un époque où l’abstraction musicale est guettée par les gentils censeurs du sens commun, pour qui toute musique qui ne se rapporterait pas à un refrain chanté ou aux vertus thérapeutiques du fun seraient suspecte.

 

Un peu de nostalgie

Quel contraste avec le répertoire qu’avant de rejoindre le Duc des Lombards pour le deuxième set, j’avais été écouter en début de soirée au Triton où le duo Ramblin’ de Michel Benita et Manu Codjia invitait Vincent Peirani. Frédéric Goaty en a déjà rendu compte sur ce même blog, mais je ne résiste pas au plaisir d’évoquer les frissons qui me parcouraient hier à son écoute, non que j’ai été précisément familier de ces airs empruntés à Bob Dylan et Neil Young, mais c’est cette couleur de l’Amérique découverte, alors que s’ouvrait la chrysalide de mon adolescence, à l’écoute de Dylan et d’autres : Arlo Guthrie, Pete Seeger, Deroll Adams, les New Lost City Ramblers, Jean Ritchie (dont la version du traditionnel Nottanum Town inspira Masters of War à Bob Dylan), Doc Watson, Roscoe Holcomb, les disques de collectage de chez Folkways (merci au passage au deux frères Vercambre : François le guitariste-banjoïste, Laurent le guitariste-violoniste-multi-instrumentistes, mes initiateurs).


Tout un monde qui s’offrait à moi (dont je retrouverais plus tard les traces chez Ornette Coleman, Charlie Haden, Gary Burton, Steve Swallow, Pat Metheny, John Scofield, évidemment Bill Frisell… et aujourd’hui Ramblin’) et dont le territoire (au travers des Folkways et autres labels voisins comme Arhoolie ou Folklyrics) s’étendaient des shanties de l’Ontario au son huasteco de ce Mexique où Benita et Codjia ont eu la bonté de nous entraîner, le temps d’une chanson, certes par d’autre
s biais. Quant aux shanties de la frugalité desquels le récital de Ramblin’ est resté éloigné, Benita et Codjia savent-ils que Frank Zappa en écouta les reprises par les pères du folk revival anglais, Ewan McCall et A.L. Lloyd, leur empruntant pour ses Mothers le traditionnel The Handsome Cabin Boy (également au répertoire de Kate Bush). Déroulons la pelote qui s’offre à nous, car le passage du folk revival américain aux Iles britanniques est rapide si l’on songe à l’influence qu’eut sur le jeune Bob Dylan, le chanteur-guitariste Martin Carthy. Ce dernier n’est pas au répertoire de Ramblin’, mais l’un de ses disciples y figure, Bert Jansch, à travers la chanson The First Time Ever I Saw Your Face, chanson engagée qu’Ewan McCall composa pour Peggy Seeger, demie sœur de Pete Seeger.

 

Il ne manquait plus que la bande son des manifestations contre la guerre au Vietnam venant se superposer au début de Farewell Angelina dans l’interprétation de Ramblin’ pour me rajeunir d’une quarantaine d’années. La nostalgie est quelque chose que l’on ne saurait bouder, surtout en cette époque de montée des obscurantismes alors que nous rêvions de les abolir. Franck Bergerot

 

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Le 22 janvier, sortant d’un concert de Ramblin’ (Michel Benita, Manu Codjia, plus Vincent Peirani) au Triton, dont Frédéric Goaty nous a déjà rendu compte (mais dont je dirai quelques mots portés par la nostalgie d’une époque), j’avais rendez-vous avec les doux Dragons d’Alexandra Grimal dans le cadre du mois French Quarter au Duc qui fait la part belle aux musiciens français. Des dragons qui ont pour noms Jozef Dumoulin, Nelson Veras et Dré Pallemaerts.

 

Duc des Lombards, Paris (75), le 22 janvier 2015.

 

Dragons : Alexandra Grimal (sax ténor, compositions), Jozef Dumoulin (piano), Nelson Veras (guitare nylon), Dré Pallemaerts (batterie).

 

D’abord la beauté du son individuel et collectif de ce petit orchestre de chambre, la précision de l’écriture… Mince, j’ai déjà commencé comme ça mes comptes rendus des concerts de la veille à la Dynamo de Pantin. Il faut dire que le son collectif, la remise en cause des formats du jazz et l’importance de l’écriture sont devenus des tartes à la crème et leurs qualificatifs ne sont pas loin de remplacer, en tout cas sous ma plume, les antiques « un orchestre qui swingue vraiment porté par un batteur discret mais efficace. » J’aurais aussi pu axer mon introduction sur le son et le rythme. Depuis Miles Davis, ces deux paramètres sont devenus d’importants moteurs du jazz, non que le trompettiste ait négligé l’harmonie et la mélodie mais il les a fondues au feu du rythme pour les couler dans le creuset du son.

 

Un autre ancêtre, plus récent, s’impose à l’écoute de cette musique, quoique ça ne saute pas aux oreilles, tant le mimétisme n’est pas là le propos : Steve Coleman, que l’on a souvent tendance à réduire à un héritage rythmique, voire à réduire cet héritage rythmique à quelques gimmicks polyrythmiques. Or Nelson Veras, Jozef Dumoulin et Dré Pallemaerts ont fait partie d’Octurn et donc de cette famille franco-belge qui a creusé l’héritage de Coleman par-delà les apparences, qui l’a emmené ailleurs, en prenant en compte la dimension mélodique et harmonique du saxophoniste. Une façon de penser la musique que je retrouve dans mon souvenir d’une première rencontre avec Alexandra Grimal, chez elle, où elle m’avait commenté ses partitions. Les questions rythmiques et harmoniques là aussi se fondent dans le son. Ecoutons Dumoulin, que l’on réduit souvent à l’usage du Fender dont il jouait d’ailleurs dans les premières moutures de Dragon… Quel brasseur de clavier, mais cette fois-ci le vrai piano en bois d’arbre, sans la panoplie d’effets qu’on lui connaît, quelle belle fusion des paramètres musicaux dans ce son qu’il tire du piano ! Dré Pallemaerts n’est lui aussi que son, c’est-à-dire que tout son savoir rythmique et assimilé par le son de sa batterie et plus encore au sein de l’orchestre où il se répand. Accoudé au bar à mon côté, Hervé Martin, le réparateur de saxophones, s’extasie devant la colonne d’air d’Alexandra… là encore une affaire de son. C’est impressionnant. Je reste toujours un peu frustré par Nelson Veras. J’attends toujours plus d’accents, de dynamique, de contraste timbral, mais c’est à prendre ou à laisser, cette rétention au profit de la couleur rythmico-harmonique qu’il fait couler comme un eau aux reflets changeants, offrant une espèce de trame continue qui traverse et irrigue le son de Dragons.

 

Cette rétention de l’expression, qui évoque aussi Mark Turner, elle est commune également, d’une manière ou d’une autre, aux deux orchestres entendus la veille à la Dynamo. Petite Moutarde, au sujet duquel j’invoquais Stravinsky pour ce refus de l’expression au seul profit de la forme et de l’énergie. Mais on pourrait en dire autant des compositions de Dizzy Gillespie reprise au cours du même concert de la veille par Un Pocco Loco, ce répertoire bop qui tourna le dos au sentimentalisme des chansons de Broadway et au pathos du blues jusqu’à multiplier les signes d’allégence à Stravinsky (souvenons-nous de Things to Come de Gillespie, Cubana Be Cubana Bop et Igor in a Yarbird Nest de George Russell respectivement pour Gillespie et Buddy DeFranco, Boyd Met Stravinsky d’Eddie Finckel pour Boyd Raeburn, Repetition de Neal Hefti dont Charlie Parker qui passait par là reprend à la volée la citation du Sacre encore vêtu de son manteau, Stravinsky en retour s’intéressant au son de l’orchestre Woody Herman au point de lui destiner son Ebony Concerto…). Toutes ces références non pas pour décrire une musique, mais saluer une démarche, ce travail de la forme et de l’énergie qui nous fascinait hier dans un Duc des Lombards pas très plein, mais d’une attention fervente, en un époque où l’abstraction musicale est guettée par les gentils censeurs du sens commun, pour qui toute musique qui ne se rapporterait pas à un refrain chanté ou aux vertus thérapeutiques du fun seraient suspecte.

 

Un peu de nostalgie

Quel contraste avec le répertoire qu’avant de rejoindre le Duc des Lombards pour le deuxième set, j’avais été écouter en début de soirée au Triton où le duo Ramblin’ de Michel Benita et Manu Codjia invitait Vincent Peirani. Frédéric Goaty en a déjà rendu compte sur ce même blog, mais je ne résiste pas au plaisir d’évoquer les frissons qui me parcouraient hier à son écoute, non que j’ai été précisément familier de ces airs empruntés à Bob Dylan et Neil Young, mais c’est cette couleur de l’Amérique découverte, alors que s’ouvrait la chrysalide de mon adolescence, à l’écoute de Dylan et d’autres : Arlo Guthrie, Pete Seeger, Deroll Adams, les New Lost City Ramblers, Jean Ritchie (dont la version du traditionnel Nottanum Town inspira Masters of War à Bob Dylan), Doc Watson, Roscoe Holcomb, les disques de collectage de chez Folkways (merci au passage au deux frères Vercambre : François le guitariste-banjoïste, Laurent le guitariste-violoniste-multi-instrumentistes, mes initiateurs).


Tout un monde qui s’offrait à moi (dont je retrouverais plus tard les traces chez Ornette Coleman, Charlie Haden, Gary Burton, Steve Swallow, Pat Metheny, John Scofield, évidemment Bill Frisell… et aujourd’hui Ramblin’) et dont le territoire (au travers des Folkways et autres labels voisins comme Arhoolie ou Folklyrics) s’étendaient des shanties de l’Ontario au son huasteco de ce Mexique où Benita et Codjia ont eu la bonté de nous entraîner, le temps d’une chanson, certes par d’autre
s biais. Quant aux shanties de la frugalité desquels le récital de Ramblin’ est resté éloigné, Benita et Codjia savent-ils que Frank Zappa en écouta les reprises par les pères du folk revival anglais, Ewan McCall et A.L. Lloyd, leur empruntant pour ses Mothers le traditionnel The Handsome Cabin Boy (également au répertoire de Kate Bush). Déroulons la pelote qui s’offre à nous, car le passage du folk revival américain aux Iles britanniques est rapide si l’on songe à l’influence qu’eut sur le jeune Bob Dylan, le chanteur-guitariste Martin Carthy. Ce dernier n’est pas au répertoire de Ramblin’, mais l’un de ses disciples y figure, Bert Jansch, à travers la chanson The First Time Ever I Saw Your Face, chanson engagée qu’Ewan McCall composa pour Peggy Seeger, demie sœur de Pete Seeger.

 

Il ne manquait plus que la bande son des manifestations contre la guerre au Vietnam venant se superposer au début de Farewell Angelina dans l’interprétation de Ramblin’ pour me rajeunir d’une quarantaine d’années. La nostalgie est quelque chose que l’on ne saurait bouder, surtout en cette époque de montée des obscurantismes alors que nous rêvions de les abolir. Franck Bergerot

 

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Le 22 janvier, sortant d’un concert de Ramblin’ (Michel Benita, Manu Codjia, plus Vincent Peirani) au Triton, dont Frédéric Goaty nous a déjà rendu compte (mais dont je dirai quelques mots portés par la nostalgie d’une époque), j’avais rendez-vous avec les doux Dragons d’Alexandra Grimal dans le cadre du mois French Quarter au Duc qui fait la part belle aux musiciens français. Des dragons qui ont pour noms Jozef Dumoulin, Nelson Veras et Dré Pallemaerts.

 

Duc des Lombards, Paris (75), le 22 janvier 2015.

 

Dragons : Alexandra Grimal (sax ténor, compositions), Jozef Dumoulin (piano), Nelson Veras (guitare nylon), Dré Pallemaerts (batterie).

 

D’abord la beauté du son individuel et collectif de ce petit orchestre de chambre, la précision de l’écriture… Mince, j’ai déjà commencé comme ça mes comptes rendus des concerts de la veille à la Dynamo de Pantin. Il faut dire que le son collectif, la remise en cause des formats du jazz et l’importance de l’écriture sont devenus des tartes à la crème et leurs qualificatifs ne sont pas loin de remplacer, en tout cas sous ma plume, les antiques « un orchestre qui swingue vraiment porté par un batteur discret mais efficace. » J’aurais aussi pu axer mon introduction sur le son et le rythme. Depuis Miles Davis, ces deux paramètres sont devenus d’importants moteurs du jazz, non que le trompettiste ait négligé l’harmonie et la mélodie mais il les a fondues au feu du rythme pour les couler dans le creuset du son.

 

Un autre ancêtre, plus récent, s’impose à l’écoute de cette musique, quoique ça ne saute pas aux oreilles, tant le mimétisme n’est pas là le propos : Steve Coleman, que l’on a souvent tendance à réduire à un héritage rythmique, voire à réduire cet héritage rythmique à quelques gimmicks polyrythmiques. Or Nelson Veras, Jozef Dumoulin et Dré Pallemaerts ont fait partie d’Octurn et donc de cette famille franco-belge qui a creusé l’héritage de Coleman par-delà les apparences, qui l’a emmené ailleurs, en prenant en compte la dimension mélodique et harmonique du saxophoniste. Une façon de penser la musique que je retrouve dans mon souvenir d’une première rencontre avec Alexandra Grimal, chez elle, où elle m’avait commenté ses partitions. Les questions rythmiques et harmoniques là aussi se fondent dans le son. Ecoutons Dumoulin, que l’on réduit souvent à l’usage du Fender dont il jouait d’ailleurs dans les premières moutures de Dragon… Quel brasseur de clavier, mais cette fois-ci le vrai piano en bois d’arbre, sans la panoplie d’effets qu’on lui connaît, quelle belle fusion des paramètres musicaux dans ce son qu’il tire du piano ! Dré Pallemaerts n’est lui aussi que son, c’est-à-dire que tout son savoir rythmique et assimilé par le son de sa batterie et plus encore au sein de l’orchestre où il se répand. Accoudé au bar à mon côté, Hervé Martin, le réparateur de saxophones, s’extasie devant la colonne d’air d’Alexandra… là encore une affaire de son. C’est impressionnant. Je reste toujours un peu frustré par Nelson Veras. J’attends toujours plus d’accents, de dynamique, de contraste timbral, mais c’est à prendre ou à laisser, cette rétention au profit de la couleur rythmico-harmonique qu’il fait couler comme un eau aux reflets changeants, offrant une espèce de trame continue qui traverse et irrigue le son de Dragons.

 

Cette rétention de l’expression, qui évoque aussi Mark Turner, elle est commune également, d’une manière ou d’une autre, aux deux orchestres entendus la veille à la Dynamo. Petite Moutarde, au sujet duquel j’invoquais Stravinsky pour ce refus de l’expression au seul profit de la forme et de l’énergie. Mais on pourrait en dire autant des compositions de Dizzy Gillespie reprise au cours du même concert de la veille par Un Pocco Loco, ce répertoire bop qui tourna le dos au sentimentalisme des chansons de Broadway et au pathos du blues jusqu’à multiplier les signes d’allégence à Stravinsky (souvenons-nous de Things to Come de Gillespie, Cubana Be Cubana Bop et Igor in a Yarbird Nest de George Russell respectivement pour Gillespie et Buddy DeFranco, Boyd Met Stravinsky d’Eddie Finckel pour Boyd Raeburn, Repetition de Neal Hefti dont Charlie Parker qui passait par là reprend à la volée la citation du Sacre encore vêtu de son manteau, Stravinsky en retour s’intéressant au son de l’orchestre Woody Herman au point de lui destiner son Ebony Concerto…). Toutes ces références non pas pour décrire une musique, mais saluer une démarche, ce travail de la forme et de l’énergie qui nous fascinait hier dans un Duc des Lombards pas très plein, mais d’une attention fervente, en un époque où l’abstraction musicale est guettée par les gentils censeurs du sens commun, pour qui toute musique qui ne se rapporterait pas à un refrain chanté ou aux vertus thérapeutiques du fun seraient suspecte.

 

Un peu de nostalgie

Quel contraste avec le répertoire qu’avant de rejoindre le Duc des Lombards pour le deuxième set, j’avais été écouter en début de soirée au Triton où le duo Ramblin’ de Michel Benita et Manu Codjia invitait Vincent Peirani. Frédéric Goaty en a déjà rendu compte sur ce même blog, mais je ne résiste pas au plaisir d’évoquer les frissons qui me parcouraient hier à son écoute, non que j’ai été précisément familier de ces airs empruntés à Bob Dylan et Neil Young, mais c’est cette couleur de l’Amérique découverte, alors que s’ouvrait la chrysalide de mon adolescence, à l’écoute de Dylan et d’autres : Arlo Guthrie, Pete Seeger, Deroll Adams, les New Lost City Ramblers, Jean Ritchie (dont la version du traditionnel Nottanum Town inspira Masters of War à Bob Dylan), Doc Watson, Roscoe Holcomb, les disques de collectage de chez Folkways (merci au passage au deux frères Vercambre : François le guitariste-banjoïste, Laurent le guitariste-violoniste-multi-instrumentistes, mes initiateurs).


Tout un monde qui s’offrait à moi (dont je retrouverais plus tard les traces chez Ornette Coleman, Charlie Haden, Gary Burton, Steve Swallow, Pat Metheny, John Scofield, évidemment Bill Frisell… et aujourd’hui Ramblin’) et dont le territoire (au travers des Folkways et autres labels voisins comme Arhoolie ou Folklyrics) s’étendaient des shanties de l’Ontario au son huasteco de ce Mexique où Benita et Codjia ont eu la bonté de nous entraîner, le temps d’une chanson, certes par d’autre
s biais. Quant aux shanties de la frugalité desquels le récital de Ramblin’ est resté éloigné, Benita et Codjia savent-ils que Frank Zappa en écouta les reprises par les pères du folk revival anglais, Ewan McCall et A.L. Lloyd, leur empruntant pour ses Mothers le traditionnel The Handsome Cabin Boy (également au répertoire de Kate Bush). Déroulons la pelote qui s’offre à nous, car le passage du folk revival américain aux Iles britanniques est rapide si l’on songe à l’influence qu’eut sur le jeune Bob Dylan, le chanteur-guitariste Martin Carthy. Ce dernier n’est pas au répertoire de Ramblin’, mais l’un de ses disciples y figure, Bert Jansch, à travers la chanson The First Time Ever I Saw Your Face, chanson engagée qu’Ewan McCall composa pour Peggy Seeger, demie sœur de Pete Seeger.

 

Il ne manquait plus que la bande son des manifestations contre la guerre au Vietnam venant se superposer au début de Farewell Angelina dans l’interprétation de Ramblin’ pour me rajeunir d’une quarantaine d’années. La nostalgie est quelque chose que l’on ne saurait bouder, surtout en cette époque de montée des obscurantismes alors que nous rêvions de les abolir. Franck Bergerot

 

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Le 22 janvier, sortant d’un concert de Ramblin’ (Michel Benita, Manu Codjia, plus Vincent Peirani) au Triton, dont Frédéric Goaty nous a déjà rendu compte (mais dont je dirai quelques mots portés par la nostalgie d’une époque), j’avais rendez-vous avec les doux Dragons d’Alexandra Grimal dans le cadre du mois French Quarter au Duc qui fait la part belle aux musiciens français. Des dragons qui ont pour noms Jozef Dumoulin, Nelson Veras et Dré Pallemaerts.

 

Duc des Lombards, Paris (75), le 22 janvier 2015.

 

Dragons : Alexandra Grimal (sax ténor, compositions), Jozef Dumoulin (piano), Nelson Veras (guitare nylon), Dré Pallemaerts (batterie).

 

D’abord la beauté du son individuel et collectif de ce petit orchestre de chambre, la précision de l’écriture… Mince, j’ai déjà commencé comme ça mes comptes rendus des concerts de la veille à la Dynamo de Pantin. Il faut dire que le son collectif, la remise en cause des formats du jazz et l’importance de l’écriture sont devenus des tartes à la crème et leurs qualificatifs ne sont pas loin de remplacer, en tout cas sous ma plume, les antiques « un orchestre qui swingue vraiment porté par un batteur discret mais efficace. » J’aurais aussi pu axer mon introduction sur le son et le rythme. Depuis Miles Davis, ces deux paramètres sont devenus d’importants moteurs du jazz, non que le trompettiste ait négligé l’harmonie et la mélodie mais il les a fondues au feu du rythme pour les couler dans le creuset du son.

 

Un autre ancêtre, plus récent, s’impose à l’écoute de cette musique, quoique ça ne saute pas aux oreilles, tant le mimétisme n’est pas là le propos : Steve Coleman, que l’on a souvent tendance à réduire à un héritage rythmique, voire à réduire cet héritage rythmique à quelques gimmicks polyrythmiques. Or Nelson Veras, Jozef Dumoulin et Dré Pallemaerts ont fait partie d’Octurn et donc de cette famille franco-belge qui a creusé l’héritage de Coleman par-delà les apparences, qui l’a emmené ailleurs, en prenant en compte la dimension mélodique et harmonique du saxophoniste. Une façon de penser la musique que je retrouve dans mon souvenir d’une première rencontre avec Alexandra Grimal, chez elle, où elle m’avait commenté ses partitions. Les questions rythmiques et harmoniques là aussi se fondent dans le son. Ecoutons Dumoulin, que l’on réduit souvent à l’usage du Fender dont il jouait d’ailleurs dans les premières moutures de Dragon… Quel brasseur de clavier, mais cette fois-ci le vrai piano en bois d’arbre, sans la panoplie d’effets qu’on lui connaît, quelle belle fusion des paramètres musicaux dans ce son qu’il tire du piano ! Dré Pallemaerts n’est lui aussi que son, c’est-à-dire que tout son savoir rythmique et assimilé par le son de sa batterie et plus encore au sein de l’orchestre où il se répand. Accoudé au bar à mon côté, Hervé Martin, le réparateur de saxophones, s’extasie devant la colonne d’air d’Alexandra… là encore une affaire de son. C’est impressionnant. Je reste toujours un peu frustré par Nelson Veras. J’attends toujours plus d’accents, de dynamique, de contraste timbral, mais c’est à prendre ou à laisser, cette rétention au profit de la couleur rythmico-harmonique qu’il fait couler comme un eau aux reflets changeants, offrant une espèce de trame continue qui traverse et irrigue le son de Dragons.

 

Cette rétention de l’expression, qui évoque aussi Mark Turner, elle est commune également, d’une manière ou d’une autre, aux deux orchestres entendus la veille à la Dynamo. Petite Moutarde, au sujet duquel j’invoquais Stravinsky pour ce refus de l’expression au seul profit de la forme et de l’énergie. Mais on pourrait en dire autant des compositions de Dizzy Gillespie reprise au cours du même concert de la veille par Un Pocco Loco, ce répertoire bop qui tourna le dos au sentimentalisme des chansons de Broadway et au pathos du blues jusqu’à multiplier les signes d’allégence à Stravinsky (souvenons-nous de Things to Come de Gillespie, Cubana Be Cubana Bop et Igor in a Yarbird Nest de George Russell respectivement pour Gillespie et Buddy DeFranco, Boyd Met Stravinsky d’Eddie Finckel pour Boyd Raeburn, Repetition de Neal Hefti dont Charlie Parker qui passait par là reprend à la volée la citation du Sacre encore vêtu de son manteau, Stravinsky en retour s’intéressant au son de l’orchestre Woody Herman au point de lui destiner son Ebony Concerto…). Toutes ces références non pas pour décrire une musique, mais saluer une démarche, ce travail de la forme et de l’énergie qui nous fascinait hier dans un Duc des Lombards pas très plein, mais d’une attention fervente, en un époque où l’abstraction musicale est guettée par les gentils censeurs du sens commun, pour qui toute musique qui ne se rapporterait pas à un refrain chanté ou aux vertus thérapeutiques du fun seraient suspecte.

 

Un peu de nostalgie

Quel contraste avec le répertoire qu’avant de rejoindre le Duc des Lombards pour le deuxième set, j’avais été écouter en début de soirée au Triton où le duo Ramblin’ de Michel Benita et Manu Codjia invitait Vincent Peirani. Frédéric Goaty en a déjà rendu compte sur ce même blog, mais je ne résiste pas au plaisir d’évoquer les frissons qui me parcouraient hier à son écoute, non que j’ai été précisément familier de ces airs empruntés à Bob Dylan et Neil Young, mais c’est cette couleur de l’Amérique découverte, alors que s’ouvrait la chrysalide de mon adolescence, à l’écoute de Dylan et d’autres : Arlo Guthrie, Pete Seeger, Deroll Adams, les New Lost City Ramblers, Jean Ritchie (dont la version du traditionnel Nottanum Town inspira Masters of War à Bob Dylan), Doc Watson, Roscoe Holcomb, les disques de collectage de chez Folkways (merci au passage au deux frères Vercambre : François le guitariste-banjoïste, Laurent le guitariste-violoniste-multi-instrumentistes, mes initiateurs).


Tout un monde qui s’offrait à moi (dont je retrouverais plus tard les traces chez Ornette Coleman, Charlie Haden, Gary Burton, Steve Swallow, Pat Metheny, John Scofield, évidemment Bill Frisell… et aujourd’hui Ramblin’) et dont le territoire (au travers des Folkways et autres labels voisins comme Arhoolie ou Folklyrics) s’étendaient des shanties de l’Ontario au son huasteco de ce Mexique où Benita et Codjia ont eu la bonté de nous entraîner, le temps d’une chanson, certes par d’autre
s biais. Quant aux shanties de la frugalité desquels le récital de Ramblin’ est resté éloigné, Benita et Codjia savent-ils que Frank Zappa en écouta les reprises par les pères du folk revival anglais, Ewan McCall et A.L. Lloyd, leur empruntant pour ses Mothers le traditionnel The Handsome Cabin Boy (également au répertoire de Kate Bush). Déroulons la pelote qui s’offre à nous, car le passage du folk revival américain aux Iles britanniques est rapide si l’on songe à l’influence qu’eut sur le jeune Bob Dylan, le chanteur-guitariste Martin Carthy. Ce dernier n’est pas au répertoire de Ramblin’, mais l’un de ses disciples y figure, Bert Jansch, à travers la chanson The First Time Ever I Saw Your Face, chanson engagée qu’Ewan McCall composa pour Peggy Seeger, demie sœur de Pete Seeger.

 

Il ne manquait plus que la bande son des manifestations contre la guerre au Vietnam venant se superposer au début de Farewell Angelina dans l’interprétation de Ramblin’ pour me rajeunir d’une quarantaine d’années. La nostalgie est quelque chose que l’on ne saurait bouder, surtout en cette époque de montée des obscurantismes alors que nous rêvions de les abolir. Franck Bergerot