Jazz live
Publié le 5 Août 2013

Enrico Rava et Stefano Bollani, du rire aux larmes

 

Dernière soirée de concert du Tremplin Jazz d’Avignon en cette nuit du 4 août avec le trompettiste Enrico Rava et le pianiste Stefano Bollani.

 

Quelques à-côtés…


Soirée d’adieu. Les co-présidents Jean-Michel Ambrosino et Robert Quaglierini  font applaudir leur équipe de bénévoles. On applaudit aussi, exercice répétitif et convenu de festival en festival et dont on voudrait épargner le lecteur qui pourrait  s’en lasser. Et pourtant, il faut mesurer combien ces festivals petits et grands reposent sur leurs bénévoles, aux motivations étonamment disparates, avec des résultats très contrastés. À Avignon, l’avis des musiciens programmés et des candidats au Tremplin est quasi unanime (le quasi par simple précaution). Les premiers qui reviennent de Vannes comparent “l’amateurisme” en matière d’accueil et d’organisation du festival breton à l’efficacité et à la convivialité des Avignonnais (j’écris ceci dans le TGV au moment même où une passagère qui n’a pas trouvé sa place déjà attribuée à un autre voyageur s’exclame : « Avec les Méridionnaux, c’est toujours le bordel  »), les seconds se consolent à Avignon du déplorable accueil du Concours de la Défense qui n’est plus qu’une après-midi d’animation gratuite casée au chausse-pied entre deux concerts du festival.


Les lecteurs s’agaceront également des commentaires sur l’accueil royal des membres du jury à Avignon comme ils s’agacent souvent de voir des “privilèges” accordés aux journalistes lorsque ceux-ci font part des conditions parfois exceptionnelles dans lesquelles ils sont reçus par les festivals. N’exagérons rien : le jury d’Avignon est un jury de bénévoles et la vie de journaux de jazz a toujours reposé sur un bénévolat partiel sinon intégral (c’est le régime de ce blog et des comptes rendus que nos collaborateurs alimentent de leur propre initiative et pour le seul plaisir du récit).


Ce qui n’est rien dire des conditions d’accueil des musiciens… Je me souviens, jeune routard écervelé, avoir partagé avec d’autres de sarcastiques réflexions sur les exigences des musiciens. Lorsqu’on les voit arriver à Avignon, le visage creusé par la fatigue à l’issue d’un mois de juillet d’intenses tournées à courir d’un train à un avion, surveillant leurs bagages, leurs instruments (si facilement égarés ou dégradés), jonglant avec les annulations et les retards, les oublis de réservation et les négligences d’organisateurs incompétents, négociant avec les sciatiques et les tendinites d’origine professionnelle et incompatibles avec le poids des bagages qu’ils traînent de gares en hôtels, on comprend mieux les exigences qui s’imposent avec l’âge et la notoriété…


Nous n’aurions rien dit ici de ces à-côtés si Sophie Bauret (journaliste fan de jazz, ancienne élève de Christiane Legrand au Cim)  n’avait pris l’habitude, dans l’édition vauclusienne du Dauphiné libéré, d’y rendre compte d’un Quiz jazz et vin organisé chaque année pour les membres du jury dans les vieilles caves du prestigieux hôtel de la Mirande derrière le Palais des Papes. Ce Quiz est l’initiative de l’âme du Tremplin, Michel Eymenier (grand collectionneur des disques de Lester Young) et de René Sachelli (as de la communication qui permit au Tremplin de mettre en place un réseau de partenariat, l’autre clef de l’accueil exceptionnel réservé aux musiciens). Ce dernier a consacré sa retraite à l’œnologie et fait partie de la confrérie des Compagnons des Côtes du Rhône. Il nous ouvre donc chaque année quelques-uns de ses meilleurs flacons qu’il nous fait déguster à l’aveugle, tandis que Michel Eymenier associe à la dégustation de chacun de ces vins un enregistrement qu’il nous donne à identifier, exercice bien connu sous le nom de blindfold test. L’un des plus mémorables de ces blindfold test fut celui dominé par Laurent Coq qui nous avait ébloui par sa culture jazzistique et son oreille, reconnaissant – parmi bien d’autres choses – en quelques mesures Paul Bley dans l’un de ses tous premiers enregistrements. Et je me souviens que Sophie Chambon de Citizen Jazz avait remonté l’identification d’un Bandol jusqu’au nom de son récoltant. Cette année, Jazzmag s’est illustré qui a vu Philippe Vincent remporter la première place, devant Pascal Anquetil et Alfred Sordoillet ex-aequo, sur une dégustation commencée sur un blanc de Jasnières sec, Cuvée Calligramme 2009 du Domaine de Bellivière dégusté sur une très inattendue version d’It Never Entered My Mind par Hugh Masekela (“Almost Like Being in Jazz” (2005)  et qui s’était terminée par un vin doux corse du Cap corse (Clos Nicrosi, Cuvée Rappu 2011) qui m’a rappelé les odeurs d’alambic de décembre à Baulme-la-Roche et qui fut associé à Cannon, hommage d’Hermeto Pascoal à Cannonball Adderley sur l’album “Slaves Mass” (1977).


Cloître des Carmes, Tremplin jazz d’Avignon (84), le 4 août 2013.

 

Enrico Rava (trompette), Stefano Bollani (piano).

 

Enrico Rava, j’ai dû le voir trois fois en concert, pas plus. Et pourtant, c’est un son qui m’accompagne depuis qu’en 1976 je fis l’acquisition de son disque “The Pilgrim and the Stars” (ECM, 1975, avec John Abercrombie, Palle Danielson et Jon Christensen). Je ne suis pas sûr que ce soit son meilleur disque, en tout cas pas le plus révélateur, mais je le réécoute toujours avec bonheur, notamment le morceau Bella qui reste pour moi la quintessence de l’art de Rava. Est-ce une question de tournure de phrases ? D’intervalles ? Un son que j’ai assimilé à cette espèce de “fausse valse” aux saveurs felliniennes ? Aux quatre coins de ce concert avignonnais, j’ai été habité par le souvenir de ce “pélerin aux étoiles” dont me revenaient les bribes au détour des phrases. Le son de Rava est une merveille, quelque chose qui s’est fait entre Chet et Miles, avec une malléabilité qui penche aujourd’hui plutôt vers Miles (celui du troisième chorus de trompette Blue Haze, qui s’épanouit pleinement dans les premières années 60, lors de la tournée avec Coltrane), mais qui nous renvoie aussi à tout une généalogie de Rex Stewart à Lester Bowie. Elle a blanchi, elle s’est ridée et, tout en même temps, elle s’est arrondie, trouvant un équilibre très ludique entre les angles et les aspérités de ses années free et le romantisme qui le rapproche de
Chet.


Face à lui, un pianiste comme je sais les détester. Des doigts partout, une multitude de doigts qui multiplie par autant le nombre de touches. Mais par bonheur, il ne connaît pas l’eau tiède de ce piano qui se croit billevansien parce qu’il charge la barque harmonique, il joue les extrêmes, bascule du torrent de lave au calme des fjords, de la giffle à la caresse, de l’espace au trop-plein, multipliant un kaléidoscope affolé parmi les figures desquelles Enrico Rava se faufile, travestissant Heaven ou Dear Old Stockholm pour ne les rendre plus reconnaissable autrement que par une espèce de saveur. Parfois, Rava s’arrête, écoute son pianiste d’un air moqueur, s’impatiente de ses excès, lui montre sa montre, et c’est un sketsch de la comedia dell arte qui s’installe, le trompettiste s’affranchissant de l’ambiance bergmanienne de ses disques ECM au profit de son penchant fellinien… qu’il affiche soudain en avouant un pastiche de Nino Rota en hommage au compositeur. On rit aux éclats, puis l’on pleure lorsque sonnent les premières notes de My Funny Valentine qui conclue le concert, mais on pleure sans pathos. Et lorsque, revenant pour un premier rappel, il entame Bella, je m’abandonne à ces saveurs qui me tournaient autour depuis le début du concert en d’insaisissables effluves et que j’inspire désormais à pleins poumons.


Franck Bergerot

 

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Dernière soirée de concert du Tremplin Jazz d’Avignon en cette nuit du 4 août avec le trompettiste Enrico Rava et le pianiste Stefano Bollani.

 

Quelques à-côtés…


Soirée d’adieu. Les co-présidents Jean-Michel Ambrosino et Robert Quaglierini  font applaudir leur équipe de bénévoles. On applaudit aussi, exercice répétitif et convenu de festival en festival et dont on voudrait épargner le lecteur qui pourrait  s’en lasser. Et pourtant, il faut mesurer combien ces festivals petits et grands reposent sur leurs bénévoles, aux motivations étonamment disparates, avec des résultats très contrastés. À Avignon, l’avis des musiciens programmés et des candidats au Tremplin est quasi unanime (le quasi par simple précaution). Les premiers qui reviennent de Vannes comparent “l’amateurisme” en matière d’accueil et d’organisation du festival breton à l’efficacité et à la convivialité des Avignonnais (j’écris ceci dans le TGV au moment même où une passagère qui n’a pas trouvé sa place déjà attribuée à un autre voyageur s’exclame : « Avec les Méridionnaux, c’est toujours le bordel  »), les seconds se consolent à Avignon du déplorable accueil du Concours de la Défense qui n’est plus qu’une après-midi d’animation gratuite casée au chausse-pied entre deux concerts du festival.


Les lecteurs s’agaceront également des commentaires sur l’accueil royal des membres du jury à Avignon comme ils s’agacent souvent de voir des “privilèges” accordés aux journalistes lorsque ceux-ci font part des conditions parfois exceptionnelles dans lesquelles ils sont reçus par les festivals. N’exagérons rien : le jury d’Avignon est un jury de bénévoles et la vie de journaux de jazz a toujours reposé sur un bénévolat partiel sinon intégral (c’est le régime de ce blog et des comptes rendus que nos collaborateurs alimentent de leur propre initiative et pour le seul plaisir du récit).


Ce qui n’est rien dire des conditions d’accueil des musiciens… Je me souviens, jeune routard écervelé, avoir partagé avec d’autres de sarcastiques réflexions sur les exigences des musiciens. Lorsqu’on les voit arriver à Avignon, le visage creusé par la fatigue à l’issue d’un mois de juillet d’intenses tournées à courir d’un train à un avion, surveillant leurs bagages, leurs instruments (si facilement égarés ou dégradés), jonglant avec les annulations et les retards, les oublis de réservation et les négligences d’organisateurs incompétents, négociant avec les sciatiques et les tendinites d’origine professionnelle et incompatibles avec le poids des bagages qu’ils traînent de gares en hôtels, on comprend mieux les exigences qui s’imposent avec l’âge et la notoriété…


Nous n’aurions rien dit ici de ces à-côtés si Sophie Bauret (journaliste fan de jazz, ancienne élève de Christiane Legrand au Cim)  n’avait pris l’habitude, dans l’édition vauclusienne du Dauphiné libéré, d’y rendre compte d’un Quiz jazz et vin organisé chaque année pour les membres du jury dans les vieilles caves du prestigieux hôtel de la Mirande derrière le Palais des Papes. Ce Quiz est l’initiative de l’âme du Tremplin, Michel Eymenier (grand collectionneur des disques de Lester Young) et de René Sachelli (as de la communication qui permit au Tremplin de mettre en place un réseau de partenariat, l’autre clef de l’accueil exceptionnel réservé aux musiciens). Ce dernier a consacré sa retraite à l’œnologie et fait partie de la confrérie des Compagnons des Côtes du Rhône. Il nous ouvre donc chaque année quelques-uns de ses meilleurs flacons qu’il nous fait déguster à l’aveugle, tandis que Michel Eymenier associe à la dégustation de chacun de ces vins un enregistrement qu’il nous donne à identifier, exercice bien connu sous le nom de blindfold test. L’un des plus mémorables de ces blindfold test fut celui dominé par Laurent Coq qui nous avait ébloui par sa culture jazzistique et son oreille, reconnaissant – parmi bien d’autres choses – en quelques mesures Paul Bley dans l’un de ses tous premiers enregistrements. Et je me souviens que Sophie Chambon de Citizen Jazz avait remonté l’identification d’un Bandol jusqu’au nom de son récoltant. Cette année, Jazzmag s’est illustré qui a vu Philippe Vincent remporter la première place, devant Pascal Anquetil et Alfred Sordoillet ex-aequo, sur une dégustation commencée sur un blanc de Jasnières sec, Cuvée Calligramme 2009 du Domaine de Bellivière dégusté sur une très inattendue version d’It Never Entered My Mind par Hugh Masekela (“Almost Like Being in Jazz” (2005)  et qui s’était terminée par un vin doux corse du Cap corse (Clos Nicrosi, Cuvée Rappu 2011) qui m’a rappelé les odeurs d’alambic de décembre à Baulme-la-Roche et qui fut associé à Cannon, hommage d’Hermeto Pascoal à Cannonball Adderley sur l’album “Slaves Mass” (1977).


Cloître des Carmes, Tremplin jazz d’Avignon (84), le 4 août 2013.

 

Enrico Rava (trompette), Stefano Bollani (piano).

 

Enrico Rava, j’ai dû le voir trois fois en concert, pas plus. Et pourtant, c’est un son qui m’accompagne depuis qu’en 1976 je fis l’acquisition de son disque “The Pilgrim and the Stars” (ECM, 1975, avec John Abercrombie, Palle Danielson et Jon Christensen). Je ne suis pas sûr que ce soit son meilleur disque, en tout cas pas le plus révélateur, mais je le réécoute toujours avec bonheur, notamment le morceau Bella qui reste pour moi la quintessence de l’art de Rava. Est-ce une question de tournure de phrases ? D’intervalles ? Un son que j’ai assimilé à cette espèce de “fausse valse” aux saveurs felliniennes ? Aux quatre coins de ce concert avignonnais, j’ai été habité par le souvenir de ce “pélerin aux étoiles” dont me revenaient les bribes au détour des phrases. Le son de Rava est une merveille, quelque chose qui s’est fait entre Chet et Miles, avec une malléabilité qui penche aujourd’hui plutôt vers Miles (celui du troisième chorus de trompette Blue Haze, qui s’épanouit pleinement dans les premières années 60, lors de la tournée avec Coltrane), mais qui nous renvoie aussi à tout une généalogie de Rex Stewart à Lester Bowie. Elle a blanchi, elle s’est ridée et, tout en même temps, elle s’est arrondie, trouvant un équilibre très ludique entre les angles et les aspérités de ses années free et le romantisme qui le rapproche de
Chet.


Face à lui, un pianiste comme je sais les détester. Des doigts partout, une multitude de doigts qui multiplie par autant le nombre de touches. Mais par bonheur, il ne connaît pas l’eau tiède de ce piano qui se croit billevansien parce qu’il charge la barque harmonique, il joue les extrêmes, bascule du torrent de lave au calme des fjords, de la giffle à la caresse, de l’espace au trop-plein, multipliant un kaléidoscope affolé parmi les figures desquelles Enrico Rava se faufile, travestissant Heaven ou Dear Old Stockholm pour ne les rendre plus reconnaissable autrement que par une espèce de saveur. Parfois, Rava s’arrête, écoute son pianiste d’un air moqueur, s’impatiente de ses excès, lui montre sa montre, et c’est un sketsch de la comedia dell arte qui s’installe, le trompettiste s’affranchissant de l’ambiance bergmanienne de ses disques ECM au profit de son penchant fellinien… qu’il affiche soudain en avouant un pastiche de Nino Rota en hommage au compositeur. On rit aux éclats, puis l’on pleure lorsque sonnent les premières notes de My Funny Valentine qui conclue le concert, mais on pleure sans pathos. Et lorsque, revenant pour un premier rappel, il entame Bella, je m’abandonne à ces saveurs qui me tournaient autour depuis le début du concert en d’insaisissables effluves et que j’inspire désormais à pleins poumons.


Franck Bergerot

 

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Dernière soirée de concert du Tremplin Jazz d’Avignon en cette nuit du 4 août avec le trompettiste Enrico Rava et le pianiste Stefano Bollani.

 

Quelques à-côtés…


Soirée d’adieu. Les co-présidents Jean-Michel Ambrosino et Robert Quaglierini  font applaudir leur équipe de bénévoles. On applaudit aussi, exercice répétitif et convenu de festival en festival et dont on voudrait épargner le lecteur qui pourrait  s’en lasser. Et pourtant, il faut mesurer combien ces festivals petits et grands reposent sur leurs bénévoles, aux motivations étonamment disparates, avec des résultats très contrastés. À Avignon, l’avis des musiciens programmés et des candidats au Tremplin est quasi unanime (le quasi par simple précaution). Les premiers qui reviennent de Vannes comparent “l’amateurisme” en matière d’accueil et d’organisation du festival breton à l’efficacité et à la convivialité des Avignonnais (j’écris ceci dans le TGV au moment même où une passagère qui n’a pas trouvé sa place déjà attribuée à un autre voyageur s’exclame : « Avec les Méridionnaux, c’est toujours le bordel  »), les seconds se consolent à Avignon du déplorable accueil du Concours de la Défense qui n’est plus qu’une après-midi d’animation gratuite casée au chausse-pied entre deux concerts du festival.


Les lecteurs s’agaceront également des commentaires sur l’accueil royal des membres du jury à Avignon comme ils s’agacent souvent de voir des “privilèges” accordés aux journalistes lorsque ceux-ci font part des conditions parfois exceptionnelles dans lesquelles ils sont reçus par les festivals. N’exagérons rien : le jury d’Avignon est un jury de bénévoles et la vie de journaux de jazz a toujours reposé sur un bénévolat partiel sinon intégral (c’est le régime de ce blog et des comptes rendus que nos collaborateurs alimentent de leur propre initiative et pour le seul plaisir du récit).


Ce qui n’est rien dire des conditions d’accueil des musiciens… Je me souviens, jeune routard écervelé, avoir partagé avec d’autres de sarcastiques réflexions sur les exigences des musiciens. Lorsqu’on les voit arriver à Avignon, le visage creusé par la fatigue à l’issue d’un mois de juillet d’intenses tournées à courir d’un train à un avion, surveillant leurs bagages, leurs instruments (si facilement égarés ou dégradés), jonglant avec les annulations et les retards, les oublis de réservation et les négligences d’organisateurs incompétents, négociant avec les sciatiques et les tendinites d’origine professionnelle et incompatibles avec le poids des bagages qu’ils traînent de gares en hôtels, on comprend mieux les exigences qui s’imposent avec l’âge et la notoriété…


Nous n’aurions rien dit ici de ces à-côtés si Sophie Bauret (journaliste fan de jazz, ancienne élève de Christiane Legrand au Cim)  n’avait pris l’habitude, dans l’édition vauclusienne du Dauphiné libéré, d’y rendre compte d’un Quiz jazz et vin organisé chaque année pour les membres du jury dans les vieilles caves du prestigieux hôtel de la Mirande derrière le Palais des Papes. Ce Quiz est l’initiative de l’âme du Tremplin, Michel Eymenier (grand collectionneur des disques de Lester Young) et de René Sachelli (as de la communication qui permit au Tremplin de mettre en place un réseau de partenariat, l’autre clef de l’accueil exceptionnel réservé aux musiciens). Ce dernier a consacré sa retraite à l’œnologie et fait partie de la confrérie des Compagnons des Côtes du Rhône. Il nous ouvre donc chaque année quelques-uns de ses meilleurs flacons qu’il nous fait déguster à l’aveugle, tandis que Michel Eymenier associe à la dégustation de chacun de ces vins un enregistrement qu’il nous donne à identifier, exercice bien connu sous le nom de blindfold test. L’un des plus mémorables de ces blindfold test fut celui dominé par Laurent Coq qui nous avait ébloui par sa culture jazzistique et son oreille, reconnaissant – parmi bien d’autres choses – en quelques mesures Paul Bley dans l’un de ses tous premiers enregistrements. Et je me souviens que Sophie Chambon de Citizen Jazz avait remonté l’identification d’un Bandol jusqu’au nom de son récoltant. Cette année, Jazzmag s’est illustré qui a vu Philippe Vincent remporter la première place, devant Pascal Anquetil et Alfred Sordoillet ex-aequo, sur une dégustation commencée sur un blanc de Jasnières sec, Cuvée Calligramme 2009 du Domaine de Bellivière dégusté sur une très inattendue version d’It Never Entered My Mind par Hugh Masekela (“Almost Like Being in Jazz” (2005)  et qui s’était terminée par un vin doux corse du Cap corse (Clos Nicrosi, Cuvée Rappu 2011) qui m’a rappelé les odeurs d’alambic de décembre à Baulme-la-Roche et qui fut associé à Cannon, hommage d’Hermeto Pascoal à Cannonball Adderley sur l’album “Slaves Mass” (1977).


Cloître des Carmes, Tremplin jazz d’Avignon (84), le 4 août 2013.

 

Enrico Rava (trompette), Stefano Bollani (piano).

 

Enrico Rava, j’ai dû le voir trois fois en concert, pas plus. Et pourtant, c’est un son qui m’accompagne depuis qu’en 1976 je fis l’acquisition de son disque “The Pilgrim and the Stars” (ECM, 1975, avec John Abercrombie, Palle Danielson et Jon Christensen). Je ne suis pas sûr que ce soit son meilleur disque, en tout cas pas le plus révélateur, mais je le réécoute toujours avec bonheur, notamment le morceau Bella qui reste pour moi la quintessence de l’art de Rava. Est-ce une question de tournure de phrases ? D’intervalles ? Un son que j’ai assimilé à cette espèce de “fausse valse” aux saveurs felliniennes ? Aux quatre coins de ce concert avignonnais, j’ai été habité par le souvenir de ce “pélerin aux étoiles” dont me revenaient les bribes au détour des phrases. Le son de Rava est une merveille, quelque chose qui s’est fait entre Chet et Miles, avec une malléabilité qui penche aujourd’hui plutôt vers Miles (celui du troisième chorus de trompette Blue Haze, qui s’épanouit pleinement dans les premières années 60, lors de la tournée avec Coltrane), mais qui nous renvoie aussi à tout une généalogie de Rex Stewart à Lester Bowie. Elle a blanchi, elle s’est ridée et, tout en même temps, elle s’est arrondie, trouvant un équilibre très ludique entre les angles et les aspérités de ses années free et le romantisme qui le rapproche de
Chet.


Face à lui, un pianiste comme je sais les détester. Des doigts partout, une multitude de doigts qui multiplie par autant le nombre de touches. Mais par bonheur, il ne connaît pas l’eau tiède de ce piano qui se croit billevansien parce qu’il charge la barque harmonique, il joue les extrêmes, bascule du torrent de lave au calme des fjords, de la giffle à la caresse, de l’espace au trop-plein, multipliant un kaléidoscope affolé parmi les figures desquelles Enrico Rava se faufile, travestissant Heaven ou Dear Old Stockholm pour ne les rendre plus reconnaissable autrement que par une espèce de saveur. Parfois, Rava s’arrête, écoute son pianiste d’un air moqueur, s’impatiente de ses excès, lui montre sa montre, et c’est un sketsch de la comedia dell arte qui s’installe, le trompettiste s’affranchissant de l’ambiance bergmanienne de ses disques ECM au profit de son penchant fellinien… qu’il affiche soudain en avouant un pastiche de Nino Rota en hommage au compositeur. On rit aux éclats, puis l’on pleure lorsque sonnent les premières notes de My Funny Valentine qui conclue le concert, mais on pleure sans pathos. Et lorsque, revenant pour un premier rappel, il entame Bella, je m’abandonne à ces saveurs qui me tournaient autour depuis le début du concert en d’insaisissables effluves et que j’inspire désormais à pleins poumons.


Franck Bergerot

 

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Dernière soirée de concert du Tremplin Jazz d’Avignon en cette nuit du 4 août avec le trompettiste Enrico Rava et le pianiste Stefano Bollani.

 

Quelques à-côtés…


Soirée d’adieu. Les co-présidents Jean-Michel Ambrosino et Robert Quaglierini  font applaudir leur équipe de bénévoles. On applaudit aussi, exercice répétitif et convenu de festival en festival et dont on voudrait épargner le lecteur qui pourrait  s’en lasser. Et pourtant, il faut mesurer combien ces festivals petits et grands reposent sur leurs bénévoles, aux motivations étonamment disparates, avec des résultats très contrastés. À Avignon, l’avis des musiciens programmés et des candidats au Tremplin est quasi unanime (le quasi par simple précaution). Les premiers qui reviennent de Vannes comparent “l’amateurisme” en matière d’accueil et d’organisation du festival breton à l’efficacité et à la convivialité des Avignonnais (j’écris ceci dans le TGV au moment même où une passagère qui n’a pas trouvé sa place déjà attribuée à un autre voyageur s’exclame : « Avec les Méridionnaux, c’est toujours le bordel  »), les seconds se consolent à Avignon du déplorable accueil du Concours de la Défense qui n’est plus qu’une après-midi d’animation gratuite casée au chausse-pied entre deux concerts du festival.


Les lecteurs s’agaceront également des commentaires sur l’accueil royal des membres du jury à Avignon comme ils s’agacent souvent de voir des “privilèges” accordés aux journalistes lorsque ceux-ci font part des conditions parfois exceptionnelles dans lesquelles ils sont reçus par les festivals. N’exagérons rien : le jury d’Avignon est un jury de bénévoles et la vie de journaux de jazz a toujours reposé sur un bénévolat partiel sinon intégral (c’est le régime de ce blog et des comptes rendus que nos collaborateurs alimentent de leur propre initiative et pour le seul plaisir du récit).


Ce qui n’est rien dire des conditions d’accueil des musiciens… Je me souviens, jeune routard écervelé, avoir partagé avec d’autres de sarcastiques réflexions sur les exigences des musiciens. Lorsqu’on les voit arriver à Avignon, le visage creusé par la fatigue à l’issue d’un mois de juillet d’intenses tournées à courir d’un train à un avion, surveillant leurs bagages, leurs instruments (si facilement égarés ou dégradés), jonglant avec les annulations et les retards, les oublis de réservation et les négligences d’organisateurs incompétents, négociant avec les sciatiques et les tendinites d’origine professionnelle et incompatibles avec le poids des bagages qu’ils traînent de gares en hôtels, on comprend mieux les exigences qui s’imposent avec l’âge et la notoriété…


Nous n’aurions rien dit ici de ces à-côtés si Sophie Bauret (journaliste fan de jazz, ancienne élève de Christiane Legrand au Cim)  n’avait pris l’habitude, dans l’édition vauclusienne du Dauphiné libéré, d’y rendre compte d’un Quiz jazz et vin organisé chaque année pour les membres du jury dans les vieilles caves du prestigieux hôtel de la Mirande derrière le Palais des Papes. Ce Quiz est l’initiative de l’âme du Tremplin, Michel Eymenier (grand collectionneur des disques de Lester Young) et de René Sachelli (as de la communication qui permit au Tremplin de mettre en place un réseau de partenariat, l’autre clef de l’accueil exceptionnel réservé aux musiciens). Ce dernier a consacré sa retraite à l’œnologie et fait partie de la confrérie des Compagnons des Côtes du Rhône. Il nous ouvre donc chaque année quelques-uns de ses meilleurs flacons qu’il nous fait déguster à l’aveugle, tandis que Michel Eymenier associe à la dégustation de chacun de ces vins un enregistrement qu’il nous donne à identifier, exercice bien connu sous le nom de blindfold test. L’un des plus mémorables de ces blindfold test fut celui dominé par Laurent Coq qui nous avait ébloui par sa culture jazzistique et son oreille, reconnaissant – parmi bien d’autres choses – en quelques mesures Paul Bley dans l’un de ses tous premiers enregistrements. Et je me souviens que Sophie Chambon de Citizen Jazz avait remonté l’identification d’un Bandol jusqu’au nom de son récoltant. Cette année, Jazzmag s’est illustré qui a vu Philippe Vincent remporter la première place, devant Pascal Anquetil et Alfred Sordoillet ex-aequo, sur une dégustation commencée sur un blanc de Jasnières sec, Cuvée Calligramme 2009 du Domaine de Bellivière dégusté sur une très inattendue version d’It Never Entered My Mind par Hugh Masekela (“Almost Like Being in Jazz” (2005)  et qui s’était terminée par un vin doux corse du Cap corse (Clos Nicrosi, Cuvée Rappu 2011) qui m’a rappelé les odeurs d’alambic de décembre à Baulme-la-Roche et qui fut associé à Cannon, hommage d’Hermeto Pascoal à Cannonball Adderley sur l’album “Slaves Mass” (1977).


Cloître des Carmes, Tremplin jazz d’Avignon (84), le 4 août 2013.

 

Enrico Rava (trompette), Stefano Bollani (piano).

 

Enrico Rava, j’ai dû le voir trois fois en concert, pas plus. Et pourtant, c’est un son qui m’accompagne depuis qu’en 1976 je fis l’acquisition de son disque “The Pilgrim and the Stars” (ECM, 1975, avec John Abercrombie, Palle Danielson et Jon Christensen). Je ne suis pas sûr que ce soit son meilleur disque, en tout cas pas le plus révélateur, mais je le réécoute toujours avec bonheur, notamment le morceau Bella qui reste pour moi la quintessence de l’art de Rava. Est-ce une question de tournure de phrases ? D’intervalles ? Un son que j’ai assimilé à cette espèce de “fausse valse” aux saveurs felliniennes ? Aux quatre coins de ce concert avignonnais, j’ai été habité par le souvenir de ce “pélerin aux étoiles” dont me revenaient les bribes au détour des phrases. Le son de Rava est une merveille, quelque chose qui s’est fait entre Chet et Miles, avec une malléabilité qui penche aujourd’hui plutôt vers Miles (celui du troisième chorus de trompette Blue Haze, qui s’épanouit pleinement dans les premières années 60, lors de la tournée avec Coltrane), mais qui nous renvoie aussi à tout une généalogie de Rex Stewart à Lester Bowie. Elle a blanchi, elle s’est ridée et, tout en même temps, elle s’est arrondie, trouvant un équilibre très ludique entre les angles et les aspérités de ses années free et le romantisme qui le rapproche de
Chet.


Face à lui, un pianiste comme je sais les détester. Des doigts partout, une multitude de doigts qui multiplie par autant le nombre de touches. Mais par bonheur, il ne connaît pas l’eau tiède de ce piano qui se croit billevansien parce qu’il charge la barque harmonique, il joue les extrêmes, bascule du torrent de lave au calme des fjords, de la giffle à la caresse, de l’espace au trop-plein, multipliant un kaléidoscope affolé parmi les figures desquelles Enrico Rava se faufile, travestissant Heaven ou Dear Old Stockholm pour ne les rendre plus reconnaissable autrement que par une espèce de saveur. Parfois, Rava s’arrête, écoute son pianiste d’un air moqueur, s’impatiente de ses excès, lui montre sa montre, et c’est un sketsch de la comedia dell arte qui s’installe, le trompettiste s’affranchissant de l’ambiance bergmanienne de ses disques ECM au profit de son penchant fellinien… qu’il affiche soudain en avouant un pastiche de Nino Rota en hommage au compositeur. On rit aux éclats, puis l’on pleure lorsque sonnent les premières notes de My Funny Valentine qui conclue le concert, mais on pleure sans pathos. Et lorsque, revenant pour un premier rappel, il entame Bella, je m’abandonne à ces saveurs qui me tournaient autour depuis le début du concert en d’insaisissables effluves et que j’inspire désormais à pleins poumons.


Franck Bergerot