Jazz live
Publié le 8 Août 2014

Jazz in Marciac. Cris et chuchotements

Ces dernières nuits, pluie d’étoiles du jazz vocal sous le chapiteau de Marciac. Supernovae, étoiles montantes ou de première grandeur. Etoiles dont on ne saurait dire si elles sont filantes ou solidement installées au firmament d’une spécialité qui conserve toute la faveur du public, comme l’ont montré les soirées des 6 et 7 août.

 

Cécile McLorin Salvant (voc), Aaron Diehl (p), Paul Skivie (b), Jaminson Ross (dm)

 

Dee Dee Bridgewater (voc), Theo Crocker (tp), Irvin Hall (as), Mixhael King (p, elp, org), Erix Wheelerv (b), Kassa Overall (dm).

Chapieau, 6 août

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’apparition dans la galaxie jazz de Cécile McLorin Salvant a été fulgurante. Rarement chanteuse de jazz aura suscité une telle unanimité dans le dithyrambe. Encensée, louangée, parée de toutes les vertus, elle fait sa première apparition à Marciac précédée d’une telle réputation que nul faux pas ne lui est permis. Situation plutôt inconfortable pour une jeune chanteuse de quelque vingt-cinq printemps. Son passage fugitif l’an dernier, dans le shaw fourre-tout de Jacky Terrasson ne nous avait pas permis de jauger sa valeur. Elle avait, du reste, l’air de s’ennuyer prodigieusement, ce qui n’est certes pas le cas ce soir, bien qu’elle cultive une certaine impassibilité. Un statisme qui contraste avec l’exubérance de certaines de ses consoeurs.


Jugeons donc sur pièce si les qualités manifestées dans son album « WomanChild », sorti l’an dernier, doivent quelque chose aux artifices de l’enregistrement ou si le live permettra de les retrouver intactes. Pour ce qui est de la voix, aucun doute : elle est remarquable. Par le timbre et l’étendue du registre. Par la capacité de passer du grave le plus profond aux hauteurs presque stratosphériques de l’aigu sans perdre une once de musicalité. Elle est, de plus, accompagnée par un trio d’où émerge un Aaron Diehl superlatif, c’est à dire égal à lui-même.


Quant au répertoire, il témoigne d’un souci de se démarquer du choix habituel des vocalistes qui puisent dans le vaste vivier de Broadway, par le recours à des extraits de comédies musicales peu connues, signées Bert Williams, (Nobody), Rogers et Hart (I Don(t Know What It Was) ou encore Growlin’ Dan que composa Blanche Calloway.. De quoi déconcerter. D’aytant que, pour faire bonne mesure, s’y ajoutent, en français, une chanson tirée du répertoire de Damia, méo larmoyant chanté sans aucune « distanciation », et, de Barbara, Le Mal de vivre, pour terminer sur une note douce-amère. D’aucuns déplorent que, hormis What A Little Moonlight Can Do, elle n’ait inscrit à son programme aucun grand standard, histoire de se confronter aux divas patentées. Rien ne prsse. Elle a tout son temps.


Dee Dee Bridgewater retrouve un public qu’elle connaît bien et qui l’apprécie depuis longtemps. Autant Cécile McLorin-Salvant était figée, autant cette denière joue, à son habitude, la carte de l’exubérance. Une « bête de scène » telle qu’on l’a toujours connue, généreuse, dynamique, qui empoigne l’assistance à bras le corps pour ne plus la lâcher. Avec, toutefois, plus de retenue que par le passé. Si elle scatte toujours en mimant le trombone ou la contrebasse, elle a abandonné le paroxysme permanent dont elle avait fait sa marque propre pour accorder une place, dans ses interprétations, à des nuances auxquelles elle ne nous avait pas habitués.


Parallèlement, renonçant à des incursions hasardeuses dans des territoires où il lui est arrivée de se fourvoyer et qui ne lui convenaient guère, la musique de Kurt Weil ou la chanson française, elle est revenue à un répertoire plus « classique » sur lequel font merveille son swing naturel et sa voix à l’expressivité intacte. Elle avait terminé son concert de 2008 sous le chapiteau par un Afro Blues qu’elle reprend d’entrée de jeu avant d’enchaîner sur Blue Monk et des standards, dont le God Bless The Child de Billie Holiday. Elle reprend des titres qui ont fait la réputation de ses illustres devancières, Betty Carter (I Can’t Help It)., Abbey Lincoln (Music Is The Magic), rend hommage à Horace Silver récemment disparu en choisissant une de ses compositions peu connues, Saint Vitus Dance, termine sur All Of Me. Les jeunes musiciens qui l’accompagnent sont remarquables, singulièrement Theo Crocker, trompettiste au punch étonnant, doté, de surcroît, d’une belle sonorité.

 

Stacey Kent (voc, g), Jim Tomlinson (ts, ss, fl, g), Graham Hervey (p), Jeremy Brown (b), Josh Morrison (dm)

 

Jamie Cullum (p, voc), Rory Simmons (tp), Tom Richards (ts), Loz Garratt (b, elb), Brad Webb (dm)

Chapiteau, 7 août

 

Le lendemain, une autre habituée de Marciac, Stacey Kent. Inchangée, tout comme son mari et mentor Jim Tomlinson. Lequel se multiplie sur plusieurs instruments, dont le ténor où il s’affirme plus que jamais disciple de Stan Getz. Stacey pour sa part, a toujours cette affabilité naturelle, cette discrétion qui lui vaut la faveur du public. Son domaine est celui de la confidence feutrée. Sa diction est parfaite, qu’elle chante en portugais, en français ou en anglais, et le quintette qui l’entoure est tout ce qu’il y a d’honorable – j’ai failli écrire respectable, tant leur componction fait penser à celle d’une réunion de gentlemen britanniques dans un club de la City.


Stacey accorde une large place à la bossa, celle de Jobim dont elle reprend Insensitive et d’autres mélodies brésiliennes devenues des standards. Elle garde pour la bonne bouche, autrement dit les deux rappels qu’elle accorde au public, les morceaux que tout le monde attend, Le Jardin d’hiver et Que reste-t-il de nos amours ? Tout cela, proprement exécuté. Sans la moindre faute de goût. Sans éclats, sans dérapage. Un concert contrôlé de bout en bout. Avouerai-je que, les premiers moments passés et la vaine attente du grain de folie qui aurait pu mettre le feu aux poudres, la lassitude m’a gagné ? J’aimerais pourtant être gentil jusqu’au bout.  Stacey Kent est éminemment sympathique, et même charmante. Elle n’est pas dépourvue des qualités qui font les bonnes chanteuses de variétés (pour le jazz, c’est autre chose, il lui manque le swing).. Sympathique, mais guindée.

 

Ce n’est pas elle qui se livrerait au strip tease savamment gradué qui fait partie du numéro habituel de Jamie Cullum. Numéro, car son shaw s’apparente à un spectacle de cirque dont tous les ressorts seraient usés jusqu’à la corde. Saut du haut de son piano, balade dans le public, rien qui ne soit déjà vu, réglé au millimètre.. Pas la moindre improvisation chez ce bateleur trépidant qui passe des claviers au piano ou à la caisse claire sans le moindre répit, tourbillonnant à travers la scène, donnant du geste et de la voix. Bien timbrée, celle-ci, avec des inflexions de baryton.

 

Cullum a, sans conteste, de réelles qualités de musicien qu’il choisit de ne pas exploiter Sa technique pianistique lui permettrait de tenir la dragée haute à ses pairs, s’il lui prenait envie de jouer sérieusement. Au lieu de quoi, des esquisses de blues ou de standards, un étalage de virtuosité gratuite entre deux pirouettes et une pitrerie. De swing, pas plus que Stacey Kent, et pour des raisons opposées. Et ne parlons pas de musicalité, puisque ce n’est pas à cette aune que le chanteur pianiste s’attend à être jugé.


J’ai fui avant d’être submergé par la foule chauffée à blanc qui se ruait au pied de la scène, en dépit des efforts d’un service d’ordre incapable de la contenir longtemps. Déjà, devant moi, une demoiselle donnait depuis un moment tous les signes habituellement associés à l’hystérie. Le paroxysme était imminent. J’en ai  cauchemardé  tout le reste de la nuit.

 

Jacques Aboucaya.

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Ces dernières nuits, pluie d’étoiles du jazz vocal sous le chapiteau de Marciac. Supernovae, étoiles montantes ou de première grandeur. Etoiles dont on ne saurait dire si elles sont filantes ou solidement installées au firmament d’une spécialité qui conserve toute la faveur du public, comme l’ont montré les soirées des 6 et 7 août.

 

Cécile McLorin Salvant (voc), Aaron Diehl (p), Paul Skivie (b), Jaminson Ross (dm)

 

Dee Dee Bridgewater (voc), Theo Crocker (tp), Irvin Hall (as), Mixhael King (p, elp, org), Erix Wheelerv (b), Kassa Overall (dm).

Chapieau, 6 août

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’apparition dans la galaxie jazz de Cécile McLorin Salvant a été fulgurante. Rarement chanteuse de jazz aura suscité une telle unanimité dans le dithyrambe. Encensée, louangée, parée de toutes les vertus, elle fait sa première apparition à Marciac précédée d’une telle réputation que nul faux pas ne lui est permis. Situation plutôt inconfortable pour une jeune chanteuse de quelque vingt-cinq printemps. Son passage fugitif l’an dernier, dans le shaw fourre-tout de Jacky Terrasson ne nous avait pas permis de jauger sa valeur. Elle avait, du reste, l’air de s’ennuyer prodigieusement, ce qui n’est certes pas le cas ce soir, bien qu’elle cultive une certaine impassibilité. Un statisme qui contraste avec l’exubérance de certaines de ses consoeurs.


Jugeons donc sur pièce si les qualités manifestées dans son album « WomanChild », sorti l’an dernier, doivent quelque chose aux artifices de l’enregistrement ou si le live permettra de les retrouver intactes. Pour ce qui est de la voix, aucun doute : elle est remarquable. Par le timbre et l’étendue du registre. Par la capacité de passer du grave le plus profond aux hauteurs presque stratosphériques de l’aigu sans perdre une once de musicalité. Elle est, de plus, accompagnée par un trio d’où émerge un Aaron Diehl superlatif, c’est à dire égal à lui-même.


Quant au répertoire, il témoigne d’un souci de se démarquer du choix habituel des vocalistes qui puisent dans le vaste vivier de Broadway, par le recours à des extraits de comédies musicales peu connues, signées Bert Williams, (Nobody), Rogers et Hart (I Don(t Know What It Was) ou encore Growlin’ Dan que composa Blanche Calloway.. De quoi déconcerter. D’aytant que, pour faire bonne mesure, s’y ajoutent, en français, une chanson tirée du répertoire de Damia, méo larmoyant chanté sans aucune « distanciation », et, de Barbara, Le Mal de vivre, pour terminer sur une note douce-amère. D’aucuns déplorent que, hormis What A Little Moonlight Can Do, elle n’ait inscrit à son programme aucun grand standard, histoire de se confronter aux divas patentées. Rien ne prsse. Elle a tout son temps.


Dee Dee Bridgewater retrouve un public qu’elle connaît bien et qui l’apprécie depuis longtemps. Autant Cécile McLorin-Salvant était figée, autant cette denière joue, à son habitude, la carte de l’exubérance. Une « bête de scène » telle qu’on l’a toujours connue, généreuse, dynamique, qui empoigne l’assistance à bras le corps pour ne plus la lâcher. Avec, toutefois, plus de retenue que par le passé. Si elle scatte toujours en mimant le trombone ou la contrebasse, elle a abandonné le paroxysme permanent dont elle avait fait sa marque propre pour accorder une place, dans ses interprétations, à des nuances auxquelles elle ne nous avait pas habitués.


Parallèlement, renonçant à des incursions hasardeuses dans des territoires où il lui est arrivée de se fourvoyer et qui ne lui convenaient guère, la musique de Kurt Weil ou la chanson française, elle est revenue à un répertoire plus « classique » sur lequel font merveille son swing naturel et sa voix à l’expressivité intacte. Elle avait terminé son concert de 2008 sous le chapiteau par un Afro Blues qu’elle reprend d’entrée de jeu avant d’enchaîner sur Blue Monk et des standards, dont le God Bless The Child de Billie Holiday. Elle reprend des titres qui ont fait la réputation de ses illustres devancières, Betty Carter (I Can’t Help It)., Abbey Lincoln (Music Is The Magic), rend hommage à Horace Silver récemment disparu en choisissant une de ses compositions peu connues, Saint Vitus Dance, termine sur All Of Me. Les jeunes musiciens qui l’accompagnent sont remarquables, singulièrement Theo Crocker, trompettiste au punch étonnant, doté, de surcroît, d’une belle sonorité.

 

Stacey Kent (voc, g), Jim Tomlinson (ts, ss, fl, g), Graham Hervey (p), Jeremy Brown (b), Josh Morrison (dm)

 

Jamie Cullum (p, voc), Rory Simmons (tp), Tom Richards (ts), Loz Garratt (b, elb), Brad Webb (dm)

Chapiteau, 7 août

 

Le lendemain, une autre habituée de Marciac, Stacey Kent. Inchangée, tout comme son mari et mentor Jim Tomlinson. Lequel se multiplie sur plusieurs instruments, dont le ténor où il s’affirme plus que jamais disciple de Stan Getz. Stacey pour sa part, a toujours cette affabilité naturelle, cette discrétion qui lui vaut la faveur du public. Son domaine est celui de la confidence feutrée. Sa diction est parfaite, qu’elle chante en portugais, en français ou en anglais, et le quintette qui l’entoure est tout ce qu’il y a d’honorable – j’ai failli écrire respectable, tant leur componction fait penser à celle d’une réunion de gentlemen britanniques dans un club de la City.


Stacey accorde une large place à la bossa, celle de Jobim dont elle reprend Insensitive et d’autres mélodies brésiliennes devenues des standards. Elle garde pour la bonne bouche, autrement dit les deux rappels qu’elle accorde au public, les morceaux que tout le monde attend, Le Jardin d’hiver et Que reste-t-il de nos amours ? Tout cela, proprement exécuté. Sans la moindre faute de goût. Sans éclats, sans dérapage. Un concert contrôlé de bout en bout. Avouerai-je que, les premiers moments passés et la vaine attente du grain de folie qui aurait pu mettre le feu aux poudres, la lassitude m’a gagné ? J’aimerais pourtant être gentil jusqu’au bout.  Stacey Kent est éminemment sympathique, et même charmante. Elle n’est pas dépourvue des qualités qui font les bonnes chanteuses de variétés (pour le jazz, c’est autre chose, il lui manque le swing).. Sympathique, mais guindée.

 

Ce n’est pas elle qui se livrerait au strip tease savamment gradué qui fait partie du numéro habituel de Jamie Cullum. Numéro, car son shaw s’apparente à un spectacle de cirque dont tous les ressorts seraient usés jusqu’à la corde. Saut du haut de son piano, balade dans le public, rien qui ne soit déjà vu, réglé au millimètre.. Pas la moindre improvisation chez ce bateleur trépidant qui passe des claviers au piano ou à la caisse claire sans le moindre répit, tourbillonnant à travers la scène, donnant du geste et de la voix. Bien timbrée, celle-ci, avec des inflexions de baryton.

 

Cullum a, sans conteste, de réelles qualités de musicien qu’il choisit de ne pas exploiter Sa technique pianistique lui permettrait de tenir la dragée haute à ses pairs, s’il lui prenait envie de jouer sérieusement. Au lieu de quoi, des esquisses de blues ou de standards, un étalage de virtuosité gratuite entre deux pirouettes et une pitrerie. De swing, pas plus que Stacey Kent, et pour des raisons opposées. Et ne parlons pas de musicalité, puisque ce n’est pas à cette aune que le chanteur pianiste s’attend à être jugé.


J’ai fui avant d’être submergé par la foule chauffée à blanc qui se ruait au pied de la scène, en dépit des efforts d’un service d’ordre incapable de la contenir longtemps. Déjà, devant moi, une demoiselle donnait depuis un moment tous les signes habituellement associés à l’hystérie. Le paroxysme était imminent. J’en ai  cauchemardé  tout le reste de la nuit.

 

Jacques Aboucaya.

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Ces dernières nuits, pluie d’étoiles du jazz vocal sous le chapiteau de Marciac. Supernovae, étoiles montantes ou de première grandeur. Etoiles dont on ne saurait dire si elles sont filantes ou solidement installées au firmament d’une spécialité qui conserve toute la faveur du public, comme l’ont montré les soirées des 6 et 7 août.

 

Cécile McLorin Salvant (voc), Aaron Diehl (p), Paul Skivie (b), Jaminson Ross (dm)

 

Dee Dee Bridgewater (voc), Theo Crocker (tp), Irvin Hall (as), Mixhael King (p, elp, org), Erix Wheelerv (b), Kassa Overall (dm).

Chapieau, 6 août

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’apparition dans la galaxie jazz de Cécile McLorin Salvant a été fulgurante. Rarement chanteuse de jazz aura suscité une telle unanimité dans le dithyrambe. Encensée, louangée, parée de toutes les vertus, elle fait sa première apparition à Marciac précédée d’une telle réputation que nul faux pas ne lui est permis. Situation plutôt inconfortable pour une jeune chanteuse de quelque vingt-cinq printemps. Son passage fugitif l’an dernier, dans le shaw fourre-tout de Jacky Terrasson ne nous avait pas permis de jauger sa valeur. Elle avait, du reste, l’air de s’ennuyer prodigieusement, ce qui n’est certes pas le cas ce soir, bien qu’elle cultive une certaine impassibilité. Un statisme qui contraste avec l’exubérance de certaines de ses consoeurs.


Jugeons donc sur pièce si les qualités manifestées dans son album « WomanChild », sorti l’an dernier, doivent quelque chose aux artifices de l’enregistrement ou si le live permettra de les retrouver intactes. Pour ce qui est de la voix, aucun doute : elle est remarquable. Par le timbre et l’étendue du registre. Par la capacité de passer du grave le plus profond aux hauteurs presque stratosphériques de l’aigu sans perdre une once de musicalité. Elle est, de plus, accompagnée par un trio d’où émerge un Aaron Diehl superlatif, c’est à dire égal à lui-même.


Quant au répertoire, il témoigne d’un souci de se démarquer du choix habituel des vocalistes qui puisent dans le vaste vivier de Broadway, par le recours à des extraits de comédies musicales peu connues, signées Bert Williams, (Nobody), Rogers et Hart (I Don(t Know What It Was) ou encore Growlin’ Dan que composa Blanche Calloway.. De quoi déconcerter. D’aytant que, pour faire bonne mesure, s’y ajoutent, en français, une chanson tirée du répertoire de Damia, méo larmoyant chanté sans aucune « distanciation », et, de Barbara, Le Mal de vivre, pour terminer sur une note douce-amère. D’aucuns déplorent que, hormis What A Little Moonlight Can Do, elle n’ait inscrit à son programme aucun grand standard, histoire de se confronter aux divas patentées. Rien ne prsse. Elle a tout son temps.


Dee Dee Bridgewater retrouve un public qu’elle connaît bien et qui l’apprécie depuis longtemps. Autant Cécile McLorin-Salvant était figée, autant cette denière joue, à son habitude, la carte de l’exubérance. Une « bête de scène » telle qu’on l’a toujours connue, généreuse, dynamique, qui empoigne l’assistance à bras le corps pour ne plus la lâcher. Avec, toutefois, plus de retenue que par le passé. Si elle scatte toujours en mimant le trombone ou la contrebasse, elle a abandonné le paroxysme permanent dont elle avait fait sa marque propre pour accorder une place, dans ses interprétations, à des nuances auxquelles elle ne nous avait pas habitués.


Parallèlement, renonçant à des incursions hasardeuses dans des territoires où il lui est arrivée de se fourvoyer et qui ne lui convenaient guère, la musique de Kurt Weil ou la chanson française, elle est revenue à un répertoire plus « classique » sur lequel font merveille son swing naturel et sa voix à l’expressivité intacte. Elle avait terminé son concert de 2008 sous le chapiteau par un Afro Blues qu’elle reprend d’entrée de jeu avant d’enchaîner sur Blue Monk et des standards, dont le God Bless The Child de Billie Holiday. Elle reprend des titres qui ont fait la réputation de ses illustres devancières, Betty Carter (I Can’t Help It)., Abbey Lincoln (Music Is The Magic), rend hommage à Horace Silver récemment disparu en choisissant une de ses compositions peu connues, Saint Vitus Dance, termine sur All Of Me. Les jeunes musiciens qui l’accompagnent sont remarquables, singulièrement Theo Crocker, trompettiste au punch étonnant, doté, de surcroît, d’une belle sonorité.

 

Stacey Kent (voc, g), Jim Tomlinson (ts, ss, fl, g), Graham Hervey (p), Jeremy Brown (b), Josh Morrison (dm)

 

Jamie Cullum (p, voc), Rory Simmons (tp), Tom Richards (ts), Loz Garratt (b, elb), Brad Webb (dm)

Chapiteau, 7 août

 

Le lendemain, une autre habituée de Marciac, Stacey Kent. Inchangée, tout comme son mari et mentor Jim Tomlinson. Lequel se multiplie sur plusieurs instruments, dont le ténor où il s’affirme plus que jamais disciple de Stan Getz. Stacey pour sa part, a toujours cette affabilité naturelle, cette discrétion qui lui vaut la faveur du public. Son domaine est celui de la confidence feutrée. Sa diction est parfaite, qu’elle chante en portugais, en français ou en anglais, et le quintette qui l’entoure est tout ce qu’il y a d’honorable – j’ai failli écrire respectable, tant leur componction fait penser à celle d’une réunion de gentlemen britanniques dans un club de la City.


Stacey accorde une large place à la bossa, celle de Jobim dont elle reprend Insensitive et d’autres mélodies brésiliennes devenues des standards. Elle garde pour la bonne bouche, autrement dit les deux rappels qu’elle accorde au public, les morceaux que tout le monde attend, Le Jardin d’hiver et Que reste-t-il de nos amours ? Tout cela, proprement exécuté. Sans la moindre faute de goût. Sans éclats, sans dérapage. Un concert contrôlé de bout en bout. Avouerai-je que, les premiers moments passés et la vaine attente du grain de folie qui aurait pu mettre le feu aux poudres, la lassitude m’a gagné ? J’aimerais pourtant être gentil jusqu’au bout.  Stacey Kent est éminemment sympathique, et même charmante. Elle n’est pas dépourvue des qualités qui font les bonnes chanteuses de variétés (pour le jazz, c’est autre chose, il lui manque le swing).. Sympathique, mais guindée.

 

Ce n’est pas elle qui se livrerait au strip tease savamment gradué qui fait partie du numéro habituel de Jamie Cullum. Numéro, car son shaw s’apparente à un spectacle de cirque dont tous les ressorts seraient usés jusqu’à la corde. Saut du haut de son piano, balade dans le public, rien qui ne soit déjà vu, réglé au millimètre.. Pas la moindre improvisation chez ce bateleur trépidant qui passe des claviers au piano ou à la caisse claire sans le moindre répit, tourbillonnant à travers la scène, donnant du geste et de la voix. Bien timbrée, celle-ci, avec des inflexions de baryton.

 

Cullum a, sans conteste, de réelles qualités de musicien qu’il choisit de ne pas exploiter Sa technique pianistique lui permettrait de tenir la dragée haute à ses pairs, s’il lui prenait envie de jouer sérieusement. Au lieu de quoi, des esquisses de blues ou de standards, un étalage de virtuosité gratuite entre deux pirouettes et une pitrerie. De swing, pas plus que Stacey Kent, et pour des raisons opposées. Et ne parlons pas de musicalité, puisque ce n’est pas à cette aune que le chanteur pianiste s’attend à être jugé.


J’ai fui avant d’être submergé par la foule chauffée à blanc qui se ruait au pied de la scène, en dépit des efforts d’un service d’ordre incapable de la contenir longtemps. Déjà, devant moi, une demoiselle donnait depuis un moment tous les signes habituellement associés à l’hystérie. Le paroxysme était imminent. J’en ai  cauchemardé  tout le reste de la nuit.

 

Jacques Aboucaya.

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Ces dernières nuits, pluie d’étoiles du jazz vocal sous le chapiteau de Marciac. Supernovae, étoiles montantes ou de première grandeur. Etoiles dont on ne saurait dire si elles sont filantes ou solidement installées au firmament d’une spécialité qui conserve toute la faveur du public, comme l’ont montré les soirées des 6 et 7 août.

 

Cécile McLorin Salvant (voc), Aaron Diehl (p), Paul Skivie (b), Jaminson Ross (dm)

 

Dee Dee Bridgewater (voc), Theo Crocker (tp), Irvin Hall (as), Mixhael King (p, elp, org), Erix Wheelerv (b), Kassa Overall (dm).

Chapieau, 6 août

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’apparition dans la galaxie jazz de Cécile McLorin Salvant a été fulgurante. Rarement chanteuse de jazz aura suscité une telle unanimité dans le dithyrambe. Encensée, louangée, parée de toutes les vertus, elle fait sa première apparition à Marciac précédée d’une telle réputation que nul faux pas ne lui est permis. Situation plutôt inconfortable pour une jeune chanteuse de quelque vingt-cinq printemps. Son passage fugitif l’an dernier, dans le shaw fourre-tout de Jacky Terrasson ne nous avait pas permis de jauger sa valeur. Elle avait, du reste, l’air de s’ennuyer prodigieusement, ce qui n’est certes pas le cas ce soir, bien qu’elle cultive une certaine impassibilité. Un statisme qui contraste avec l’exubérance de certaines de ses consoeurs.


Jugeons donc sur pièce si les qualités manifestées dans son album « WomanChild », sorti l’an dernier, doivent quelque chose aux artifices de l’enregistrement ou si le live permettra de les retrouver intactes. Pour ce qui est de la voix, aucun doute : elle est remarquable. Par le timbre et l’étendue du registre. Par la capacité de passer du grave le plus profond aux hauteurs presque stratosphériques de l’aigu sans perdre une once de musicalité. Elle est, de plus, accompagnée par un trio d’où émerge un Aaron Diehl superlatif, c’est à dire égal à lui-même.


Quant au répertoire, il témoigne d’un souci de se démarquer du choix habituel des vocalistes qui puisent dans le vaste vivier de Broadway, par le recours à des extraits de comédies musicales peu connues, signées Bert Williams, (Nobody), Rogers et Hart (I Don(t Know What It Was) ou encore Growlin’ Dan que composa Blanche Calloway.. De quoi déconcerter. D’aytant que, pour faire bonne mesure, s’y ajoutent, en français, une chanson tirée du répertoire de Damia, méo larmoyant chanté sans aucune « distanciation », et, de Barbara, Le Mal de vivre, pour terminer sur une note douce-amère. D’aucuns déplorent que, hormis What A Little Moonlight Can Do, elle n’ait inscrit à son programme aucun grand standard, histoire de se confronter aux divas patentées. Rien ne prsse. Elle a tout son temps.


Dee Dee Bridgewater retrouve un public qu’elle connaît bien et qui l’apprécie depuis longtemps. Autant Cécile McLorin-Salvant était figée, autant cette denière joue, à son habitude, la carte de l’exubérance. Une « bête de scène » telle qu’on l’a toujours connue, généreuse, dynamique, qui empoigne l’assistance à bras le corps pour ne plus la lâcher. Avec, toutefois, plus de retenue que par le passé. Si elle scatte toujours en mimant le trombone ou la contrebasse, elle a abandonné le paroxysme permanent dont elle avait fait sa marque propre pour accorder une place, dans ses interprétations, à des nuances auxquelles elle ne nous avait pas habitués.


Parallèlement, renonçant à des incursions hasardeuses dans des territoires où il lui est arrivée de se fourvoyer et qui ne lui convenaient guère, la musique de Kurt Weil ou la chanson française, elle est revenue à un répertoire plus « classique » sur lequel font merveille son swing naturel et sa voix à l’expressivité intacte. Elle avait terminé son concert de 2008 sous le chapiteau par un Afro Blues qu’elle reprend d’entrée de jeu avant d’enchaîner sur Blue Monk et des standards, dont le God Bless The Child de Billie Holiday. Elle reprend des titres qui ont fait la réputation de ses illustres devancières, Betty Carter (I Can’t Help It)., Abbey Lincoln (Music Is The Magic), rend hommage à Horace Silver récemment disparu en choisissant une de ses compositions peu connues, Saint Vitus Dance, termine sur All Of Me. Les jeunes musiciens qui l’accompagnent sont remarquables, singulièrement Theo Crocker, trompettiste au punch étonnant, doté, de surcroît, d’une belle sonorité.

 

Stacey Kent (voc, g), Jim Tomlinson (ts, ss, fl, g), Graham Hervey (p), Jeremy Brown (b), Josh Morrison (dm)

 

Jamie Cullum (p, voc), Rory Simmons (tp), Tom Richards (ts), Loz Garratt (b, elb), Brad Webb (dm)

Chapiteau, 7 août

 

Le lendemain, une autre habituée de Marciac, Stacey Kent. Inchangée, tout comme son mari et mentor Jim Tomlinson. Lequel se multiplie sur plusieurs instruments, dont le ténor où il s’affirme plus que jamais disciple de Stan Getz. Stacey pour sa part, a toujours cette affabilité naturelle, cette discrétion qui lui vaut la faveur du public. Son domaine est celui de la confidence feutrée. Sa diction est parfaite, qu’elle chante en portugais, en français ou en anglais, et le quintette qui l’entoure est tout ce qu’il y a d’honorable – j’ai failli écrire respectable, tant leur componction fait penser à celle d’une réunion de gentlemen britanniques dans un club de la City.


Stacey accorde une large place à la bossa, celle de Jobim dont elle reprend Insensitive et d’autres mélodies brésiliennes devenues des standards. Elle garde pour la bonne bouche, autrement dit les deux rappels qu’elle accorde au public, les morceaux que tout le monde attend, Le Jardin d’hiver et Que reste-t-il de nos amours ? Tout cela, proprement exécuté. Sans la moindre faute de goût. Sans éclats, sans dérapage. Un concert contrôlé de bout en bout. Avouerai-je que, les premiers moments passés et la vaine attente du grain de folie qui aurait pu mettre le feu aux poudres, la lassitude m’a gagné ? J’aimerais pourtant être gentil jusqu’au bout.  Stacey Kent est éminemment sympathique, et même charmante. Elle n’est pas dépourvue des qualités qui font les bonnes chanteuses de variétés (pour le jazz, c’est autre chose, il lui manque le swing).. Sympathique, mais guindée.

 

Ce n’est pas elle qui se livrerait au strip tease savamment gradué qui fait partie du numéro habituel de Jamie Cullum. Numéro, car son shaw s’apparente à un spectacle de cirque dont tous les ressorts seraient usés jusqu’à la corde. Saut du haut de son piano, balade dans le public, rien qui ne soit déjà vu, réglé au millimètre.. Pas la moindre improvisation chez ce bateleur trépidant qui passe des claviers au piano ou à la caisse claire sans le moindre répit, tourbillonnant à travers la scène, donnant du geste et de la voix. Bien timbrée, celle-ci, avec des inflexions de baryton.

 

Cullum a, sans conteste, de réelles qualités de musicien qu’il choisit de ne pas exploiter Sa technique pianistique lui permettrait de tenir la dragée haute à ses pairs, s’il lui prenait envie de jouer sérieusement. Au lieu de quoi, des esquisses de blues ou de standards, un étalage de virtuosité gratuite entre deux pirouettes et une pitrerie. De swing, pas plus que Stacey Kent, et pour des raisons opposées. Et ne parlons pas de musicalité, puisque ce n’est pas à cette aune que le chanteur pianiste s’attend à être jugé.


J’ai fui avant d’être submergé par la foule chauffée à blanc qui se ruait au pied de la scène, en dépit des efforts d’un service d’ordre incapable de la contenir longtemps. Déjà, devant moi, une demoiselle donnait depuis un moment tous les signes habituellement associés à l’hystérie. Le paroxysme était imminent. J’en ai  cauchemardé  tout le reste de la nuit.

 

Jacques Aboucaya.