Jazz live
Publié le 12 Juil 2014

Têtes de jazz ! (II), "Kind Of Pink", L'Étranger/"Réminiscences", Théo Ceccaldi Trio

 

Avignon, ce jour, place de l’Horloge, café « Lou Mistrau ». Wi-Fi et donc possibilité d’écrire et de publier ce post. Charlie Haden est mort, peu de temps après Christian Nogaro, deux hommes qui n’ont pas du se rencontrer souvent, mais qui étaient liés par cet instrument qui fait tant parler de lui dans le jazz et alentours : la contrebasse. L’Horloge…

 

Dans le quartier d’Aurore, rue de la Carreterie, en face de l’arrêt du bus « Les Italiens » qui vous conduit place Pie (gratuit pendant l’été), un jeune boulanger va bientôt cuire ses fougasses du jour (aux olives, aux anchois), elles sont sublimes. Un peu plus loin m’attend une autre boulangerie, où l’on peut prendre très tôt un café Mélitta des familles, avec un croissant, pour une somme très modique. Avignon offre ça – à qui se lève tôt. Des rues qui s’éveillent, et ces affiches pendues un peu partout, abimées, lavées par les orages, ballotées par le vent. Les titre des pièces ainsi offertes au passant sont souvent d’une sorte de « Lacan de campagne » (comme dirait Marmande) de petite volée. L’ensemble, qui touche à un réel très difficile à supporter, se trouve en quelque sorte résumé en une : au théâtre du balcon, on joue « En avoir ou pas ». Du monde, évidemment. Et aussi, « du monde au balcon » cette fadaise grivoise qui n’est pas sans évoquer le fond souterrain de ce « off », qui est vraiment trop l’image, en effet, du rejet. Quant au « in » je n’en dirais rien car je n’en suis pas. Voilà : être dedans, ou dehors.

 

Kind Of Pink : Philippe Laloy (as, fl, bass-fl, voc), Arne Van Dongen (b), Manu Baily (g, voc)

 

L’Étranger/Réminiscences : Pierre-Jean Peters (interprétation, mise en scène), Adrien Dennefeld (g), Guillaume Séguron (b), Jean-Pierre Jullian (perc)

 

Théo Ceccaldi Trio : Théo Ceccaldi (vln, alto), Guillaume Aknine (g), Valentin Ceccaldi (cello)

 

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                          Manu Baily (g)

 

Cette « sorte de rose », allusion claire au titre de l’album le plus vendu de l’histoire du jazz, et surtout à l’un des groupes les plus fameux du XX° siècle (Pink Floyd), est proposé par un trio de facture classique, dans une esthétique générale acoustique axée sur une aura californienne (Philippe Laloy me fait penser souvent à Bud Shank), et propose une reprise des thèmes fameux du groupe anglais emblématique des années 70. Un parcours très sensitif, balisé par les parties vocales que Philippe Laloy lui-même interprète avec un grand talent, une sorte de douceur étonnante, et des solos inspirés tant à l’alto qu’aux diverses flûtes. Impeccablement soutenu par un Arne Van Dongen (né dans la même village que le célèbre peintre) solide et souple, un Manu Baily également excellent vocaliste, il peut ainsi à la fois rendre justice à une belle musique, et à un père récemment décédé qui était un grand amateur des « Pink ». Du « rock-jazz de chambre » très adroitement peaufiné, émouvant et sensible.

 

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Guillaume Séguron (b), Pierre-Jean Peters

 

Ceux qui me lisent savent combien la question des rapports entre les arts me titille, mais aussi combien je suis méfiant vis à vis de la mise en oeuvre effective des ces relations. Peu de spectacles réussissent à maintenir l’équilibre entre des expressions diversement sensibles, diversement « branchées » sur des sens (nos sens), qui n’ont, en eux-mêmes, strictement rien à se dire, sinon à s’exercer en même temps. Autrement dit, pour moi, il y a la musique, et puis ailleurs d’autres expressions de l’esprit, et les mélanges refendent un sujet déjà suffisamment barré. Et qu’on ne me demande pas de choisir. 

 

Basé sur « L’Étranger » de Camus, « Réminiscences » offre au moins cette qualité que ce n’est pas un monologue accompagné de ci et de là par un trio de musiciens, mais le résultat du travail d’un quartet. On assiste au procès de Meursault à travers sa propre voix mais aussi à travers les voix des autres personnages du roman. Bien découpé, le texte est soutenu magnifiquement par l’auteur du projet, et ponctué par une musique forte, dense, qui a toute sa part dans la dramaturgie. Un « work in progress » promis à de belles évolutions encore.

 

IMG 7968

 

Théo Ceccaldi, son frère Valentin et Guillaume Aknine s’amusent beaucoup à me voir les suivre ainsi (hasard des calendriers, succès de ce beau trio), du Mans à Rome et de Rome en Avignon. Et que dire de plus ? Sinon que je n’ai pas trouvé encore la clé qui ouvre les portes de la fabrique de cette musique, à la fois manifestement écrite et ouverte sur l’improvisation, l’invention du moment, et une joie manifeste de parcourir encore et encore les fils qui s’entrecroisent pour produire ce « jazz de chambre » tellement intense. Et tellement actuel, qu’on regrette que cet adjectif équivoque donc intéressant ait été utilisé en France par le législateur pour désigner administrativement des musiques (jazz, rock, musiques traditionnelles) autres que la dite « classique ». Détourné au profit de ce que tout un chacun peut préférer (souvent le rock, la pop, mais ailleurs les musiques dites « du monde », en fait tout et n’importe quoi), l’adjectif a fait mal. On le constate aujourd’hui, par exemple dans la récente mise au réduit du jazz à Radio-France, mais aussi dans les programmations des SMAC, et autres scènes qui se prétendent axées sur le vif du sujet, et ne se préoccupent en fait que du remplissage de leurs salles, ou du jeunisme de leur programmation. 

 

Avec le trio de Théo Ceccaldi, on oublie tout ça. Avec la richesse actuelle (!) de la scène du jazz vif en France (il n’en est pas partout ainsi, et si j’ose le dire c’est que je commence à avoir une idée de ce qui se passe, ou ne se passe par dans d’autres pays) c’est une aube (et une aubaine) fort réjouissante, qu’il ne faut pas laisser sans suite. Est-il encore temps ? Je ne sais, car le point d’où j’observe tout ça (Bordeaux, la région Aquitaine) a anticipé sur l’histoire, je l’ai vu, j’en ai fait les frais. Le résultat est, selon moi, catastrophique. Mais de quel droit en juger ainsi ?

 

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         Valentin Ceccaldi

 

Philippe Méziat

|

 

Avignon, ce jour, place de l’Horloge, café « Lou Mistrau ». Wi-Fi et donc possibilité d’écrire et de publier ce post. Charlie Haden est mort, peu de temps après Christian Nogaro, deux hommes qui n’ont pas du se rencontrer souvent, mais qui étaient liés par cet instrument qui fait tant parler de lui dans le jazz et alentours : la contrebasse. L’Horloge…

 

Dans le quartier d’Aurore, rue de la Carreterie, en face de l’arrêt du bus « Les Italiens » qui vous conduit place Pie (gratuit pendant l’été), un jeune boulanger va bientôt cuire ses fougasses du jour (aux olives, aux anchois), elles sont sublimes. Un peu plus loin m’attend une autre boulangerie, où l’on peut prendre très tôt un café Mélitta des familles, avec un croissant, pour une somme très modique. Avignon offre ça – à qui se lève tôt. Des rues qui s’éveillent, et ces affiches pendues un peu partout, abimées, lavées par les orages, ballotées par le vent. Les titre des pièces ainsi offertes au passant sont souvent d’une sorte de « Lacan de campagne » (comme dirait Marmande) de petite volée. L’ensemble, qui touche à un réel très difficile à supporter, se trouve en quelque sorte résumé en une : au théâtre du balcon, on joue « En avoir ou pas ». Du monde, évidemment. Et aussi, « du monde au balcon » cette fadaise grivoise qui n’est pas sans évoquer le fond souterrain de ce « off », qui est vraiment trop l’image, en effet, du rejet. Quant au « in » je n’en dirais rien car je n’en suis pas. Voilà : être dedans, ou dehors.

 

Kind Of Pink : Philippe Laloy (as, fl, bass-fl, voc), Arne Van Dongen (b), Manu Baily (g, voc)

 

L’Étranger/Réminiscences : Pierre-Jean Peters (interprétation, mise en scène), Adrien Dennefeld (g), Guillaume Séguron (b), Jean-Pierre Jullian (perc)

 

Théo Ceccaldi Trio : Théo Ceccaldi (vln, alto), Guillaume Aknine (g), Valentin Ceccaldi (cello)

 

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                          Manu Baily (g)

 

Cette « sorte de rose », allusion claire au titre de l’album le plus vendu de l’histoire du jazz, et surtout à l’un des groupes les plus fameux du XX° siècle (Pink Floyd), est proposé par un trio de facture classique, dans une esthétique générale acoustique axée sur une aura californienne (Philippe Laloy me fait penser souvent à Bud Shank), et propose une reprise des thèmes fameux du groupe anglais emblématique des années 70. Un parcours très sensitif, balisé par les parties vocales que Philippe Laloy lui-même interprète avec un grand talent, une sorte de douceur étonnante, et des solos inspirés tant à l’alto qu’aux diverses flûtes. Impeccablement soutenu par un Arne Van Dongen (né dans la même village que le célèbre peintre) solide et souple, un Manu Baily également excellent vocaliste, il peut ainsi à la fois rendre justice à une belle musique, et à un père récemment décédé qui était un grand amateur des « Pink ». Du « rock-jazz de chambre » très adroitement peaufiné, émouvant et sensible.

 

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Guillaume Séguron (b), Pierre-Jean Peters

 

Ceux qui me lisent savent combien la question des rapports entre les arts me titille, mais aussi combien je suis méfiant vis à vis de la mise en oeuvre effective des ces relations. Peu de spectacles réussissent à maintenir l’équilibre entre des expressions diversement sensibles, diversement « branchées » sur des sens (nos sens), qui n’ont, en eux-mêmes, strictement rien à se dire, sinon à s’exercer en même temps. Autrement dit, pour moi, il y a la musique, et puis ailleurs d’autres expressions de l’esprit, et les mélanges refendent un sujet déjà suffisamment barré. Et qu’on ne me demande pas de choisir. 

 

Basé sur « L’Étranger » de Camus, « Réminiscences » offre au moins cette qualité que ce n’est pas un monologue accompagné de ci et de là par un trio de musiciens, mais le résultat du travail d’un quartet. On assiste au procès de Meursault à travers sa propre voix mais aussi à travers les voix des autres personnages du roman. Bien découpé, le texte est soutenu magnifiquement par l’auteur du projet, et ponctué par une musique forte, dense, qui a toute sa part dans la dramaturgie. Un « work in progress » promis à de belles évolutions encore.

 

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Théo Ceccaldi, son frère Valentin et Guillaume Aknine s’amusent beaucoup à me voir les suivre ainsi (hasard des calendriers, succès de ce beau trio), du Mans à Rome et de Rome en Avignon. Et que dire de plus ? Sinon que je n’ai pas trouvé encore la clé qui ouvre les portes de la fabrique de cette musique, à la fois manifestement écrite et ouverte sur l’improvisation, l’invention du moment, et une joie manifeste de parcourir encore et encore les fils qui s’entrecroisent pour produire ce « jazz de chambre » tellement intense. Et tellement actuel, qu’on regrette que cet adjectif équivoque donc intéressant ait été utilisé en France par le législateur pour désigner administrativement des musiques (jazz, rock, musiques traditionnelles) autres que la dite « classique ». Détourné au profit de ce que tout un chacun peut préférer (souvent le rock, la pop, mais ailleurs les musiques dites « du monde », en fait tout et n’importe quoi), l’adjectif a fait mal. On le constate aujourd’hui, par exemple dans la récente mise au réduit du jazz à Radio-France, mais aussi dans les programmations des SMAC, et autres scènes qui se prétendent axées sur le vif du sujet, et ne se préoccupent en fait que du remplissage de leurs salles, ou du jeunisme de leur programmation. 

 

Avec le trio de Théo Ceccaldi, on oublie tout ça. Avec la richesse actuelle (!) de la scène du jazz vif en France (il n’en est pas partout ainsi, et si j’ose le dire c’est que je commence à avoir une idée de ce qui se passe, ou ne se passe par dans d’autres pays) c’est une aube (et une aubaine) fort réjouissante, qu’il ne faut pas laisser sans suite. Est-il encore temps ? Je ne sais, car le point d’où j’observe tout ça (Bordeaux, la région Aquitaine) a anticipé sur l’histoire, je l’ai vu, j’en ai fait les frais. Le résultat est, selon moi, catastrophique. Mais de quel droit en juger ainsi ?

 

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         Valentin Ceccaldi

 

Philippe Méziat

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Avignon, ce jour, place de l’Horloge, café « Lou Mistrau ». Wi-Fi et donc possibilité d’écrire et de publier ce post. Charlie Haden est mort, peu de temps après Christian Nogaro, deux hommes qui n’ont pas du se rencontrer souvent, mais qui étaient liés par cet instrument qui fait tant parler de lui dans le jazz et alentours : la contrebasse. L’Horloge…

 

Dans le quartier d’Aurore, rue de la Carreterie, en face de l’arrêt du bus « Les Italiens » qui vous conduit place Pie (gratuit pendant l’été), un jeune boulanger va bientôt cuire ses fougasses du jour (aux olives, aux anchois), elles sont sublimes. Un peu plus loin m’attend une autre boulangerie, où l’on peut prendre très tôt un café Mélitta des familles, avec un croissant, pour une somme très modique. Avignon offre ça – à qui se lève tôt. Des rues qui s’éveillent, et ces affiches pendues un peu partout, abimées, lavées par les orages, ballotées par le vent. Les titre des pièces ainsi offertes au passant sont souvent d’une sorte de « Lacan de campagne » (comme dirait Marmande) de petite volée. L’ensemble, qui touche à un réel très difficile à supporter, se trouve en quelque sorte résumé en une : au théâtre du balcon, on joue « En avoir ou pas ». Du monde, évidemment. Et aussi, « du monde au balcon » cette fadaise grivoise qui n’est pas sans évoquer le fond souterrain de ce « off », qui est vraiment trop l’image, en effet, du rejet. Quant au « in » je n’en dirais rien car je n’en suis pas. Voilà : être dedans, ou dehors.

 

Kind Of Pink : Philippe Laloy (as, fl, bass-fl, voc), Arne Van Dongen (b), Manu Baily (g, voc)

 

L’Étranger/Réminiscences : Pierre-Jean Peters (interprétation, mise en scène), Adrien Dennefeld (g), Guillaume Séguron (b), Jean-Pierre Jullian (perc)

 

Théo Ceccaldi Trio : Théo Ceccaldi (vln, alto), Guillaume Aknine (g), Valentin Ceccaldi (cello)

 

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                          Manu Baily (g)

 

Cette « sorte de rose », allusion claire au titre de l’album le plus vendu de l’histoire du jazz, et surtout à l’un des groupes les plus fameux du XX° siècle (Pink Floyd), est proposé par un trio de facture classique, dans une esthétique générale acoustique axée sur une aura californienne (Philippe Laloy me fait penser souvent à Bud Shank), et propose une reprise des thèmes fameux du groupe anglais emblématique des années 70. Un parcours très sensitif, balisé par les parties vocales que Philippe Laloy lui-même interprète avec un grand talent, une sorte de douceur étonnante, et des solos inspirés tant à l’alto qu’aux diverses flûtes. Impeccablement soutenu par un Arne Van Dongen (né dans la même village que le célèbre peintre) solide et souple, un Manu Baily également excellent vocaliste, il peut ainsi à la fois rendre justice à une belle musique, et à un père récemment décédé qui était un grand amateur des « Pink ». Du « rock-jazz de chambre » très adroitement peaufiné, émouvant et sensible.

 

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Guillaume Séguron (b), Pierre-Jean Peters

 

Ceux qui me lisent savent combien la question des rapports entre les arts me titille, mais aussi combien je suis méfiant vis à vis de la mise en oeuvre effective des ces relations. Peu de spectacles réussissent à maintenir l’équilibre entre des expressions diversement sensibles, diversement « branchées » sur des sens (nos sens), qui n’ont, en eux-mêmes, strictement rien à se dire, sinon à s’exercer en même temps. Autrement dit, pour moi, il y a la musique, et puis ailleurs d’autres expressions de l’esprit, et les mélanges refendent un sujet déjà suffisamment barré. Et qu’on ne me demande pas de choisir. 

 

Basé sur « L’Étranger » de Camus, « Réminiscences » offre au moins cette qualité que ce n’est pas un monologue accompagné de ci et de là par un trio de musiciens, mais le résultat du travail d’un quartet. On assiste au procès de Meursault à travers sa propre voix mais aussi à travers les voix des autres personnages du roman. Bien découpé, le texte est soutenu magnifiquement par l’auteur du projet, et ponctué par une musique forte, dense, qui a toute sa part dans la dramaturgie. Un « work in progress » promis à de belles évolutions encore.

 

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Théo Ceccaldi, son frère Valentin et Guillaume Aknine s’amusent beaucoup à me voir les suivre ainsi (hasard des calendriers, succès de ce beau trio), du Mans à Rome et de Rome en Avignon. Et que dire de plus ? Sinon que je n’ai pas trouvé encore la clé qui ouvre les portes de la fabrique de cette musique, à la fois manifestement écrite et ouverte sur l’improvisation, l’invention du moment, et une joie manifeste de parcourir encore et encore les fils qui s’entrecroisent pour produire ce « jazz de chambre » tellement intense. Et tellement actuel, qu’on regrette que cet adjectif équivoque donc intéressant ait été utilisé en France par le législateur pour désigner administrativement des musiques (jazz, rock, musiques traditionnelles) autres que la dite « classique ». Détourné au profit de ce que tout un chacun peut préférer (souvent le rock, la pop, mais ailleurs les musiques dites « du monde », en fait tout et n’importe quoi), l’adjectif a fait mal. On le constate aujourd’hui, par exemple dans la récente mise au réduit du jazz à Radio-France, mais aussi dans les programmations des SMAC, et autres scènes qui se prétendent axées sur le vif du sujet, et ne se préoccupent en fait que du remplissage de leurs salles, ou du jeunisme de leur programmation. 

 

Avec le trio de Théo Ceccaldi, on oublie tout ça. Avec la richesse actuelle (!) de la scène du jazz vif en France (il n’en est pas partout ainsi, et si j’ose le dire c’est que je commence à avoir une idée de ce qui se passe, ou ne se passe par dans d’autres pays) c’est une aube (et une aubaine) fort réjouissante, qu’il ne faut pas laisser sans suite. Est-il encore temps ? Je ne sais, car le point d’où j’observe tout ça (Bordeaux, la région Aquitaine) a anticipé sur l’histoire, je l’ai vu, j’en ai fait les frais. Le résultat est, selon moi, catastrophique. Mais de quel droit en juger ainsi ?

 

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         Valentin Ceccaldi

 

Philippe Méziat

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Avignon, ce jour, place de l’Horloge, café « Lou Mistrau ». Wi-Fi et donc possibilité d’écrire et de publier ce post. Charlie Haden est mort, peu de temps après Christian Nogaro, deux hommes qui n’ont pas du se rencontrer souvent, mais qui étaient liés par cet instrument qui fait tant parler de lui dans le jazz et alentours : la contrebasse. L’Horloge…

 

Dans le quartier d’Aurore, rue de la Carreterie, en face de l’arrêt du bus « Les Italiens » qui vous conduit place Pie (gratuit pendant l’été), un jeune boulanger va bientôt cuire ses fougasses du jour (aux olives, aux anchois), elles sont sublimes. Un peu plus loin m’attend une autre boulangerie, où l’on peut prendre très tôt un café Mélitta des familles, avec un croissant, pour une somme très modique. Avignon offre ça – à qui se lève tôt. Des rues qui s’éveillent, et ces affiches pendues un peu partout, abimées, lavées par les orages, ballotées par le vent. Les titre des pièces ainsi offertes au passant sont souvent d’une sorte de « Lacan de campagne » (comme dirait Marmande) de petite volée. L’ensemble, qui touche à un réel très difficile à supporter, se trouve en quelque sorte résumé en une : au théâtre du balcon, on joue « En avoir ou pas ». Du monde, évidemment. Et aussi, « du monde au balcon » cette fadaise grivoise qui n’est pas sans évoquer le fond souterrain de ce « off », qui est vraiment trop l’image, en effet, du rejet. Quant au « in » je n’en dirais rien car je n’en suis pas. Voilà : être dedans, ou dehors.

 

Kind Of Pink : Philippe Laloy (as, fl, bass-fl, voc), Arne Van Dongen (b), Manu Baily (g, voc)

 

L’Étranger/Réminiscences : Pierre-Jean Peters (interprétation, mise en scène), Adrien Dennefeld (g), Guillaume Séguron (b), Jean-Pierre Jullian (perc)

 

Théo Ceccaldi Trio : Théo Ceccaldi (vln, alto), Guillaume Aknine (g), Valentin Ceccaldi (cello)

 

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                          Manu Baily (g)

 

Cette « sorte de rose », allusion claire au titre de l’album le plus vendu de l’histoire du jazz, et surtout à l’un des groupes les plus fameux du XX° siècle (Pink Floyd), est proposé par un trio de facture classique, dans une esthétique générale acoustique axée sur une aura californienne (Philippe Laloy me fait penser souvent à Bud Shank), et propose une reprise des thèmes fameux du groupe anglais emblématique des années 70. Un parcours très sensitif, balisé par les parties vocales que Philippe Laloy lui-même interprète avec un grand talent, une sorte de douceur étonnante, et des solos inspirés tant à l’alto qu’aux diverses flûtes. Impeccablement soutenu par un Arne Van Dongen (né dans la même village que le célèbre peintre) solide et souple, un Manu Baily également excellent vocaliste, il peut ainsi à la fois rendre justice à une belle musique, et à un père récemment décédé qui était un grand amateur des « Pink ». Du « rock-jazz de chambre » très adroitement peaufiné, émouvant et sensible.

 

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Guillaume Séguron (b), Pierre-Jean Peters

 

Ceux qui me lisent savent combien la question des rapports entre les arts me titille, mais aussi combien je suis méfiant vis à vis de la mise en oeuvre effective des ces relations. Peu de spectacles réussissent à maintenir l’équilibre entre des expressions diversement sensibles, diversement « branchées » sur des sens (nos sens), qui n’ont, en eux-mêmes, strictement rien à se dire, sinon à s’exercer en même temps. Autrement dit, pour moi, il y a la musique, et puis ailleurs d’autres expressions de l’esprit, et les mélanges refendent un sujet déjà suffisamment barré. Et qu’on ne me demande pas de choisir. 

 

Basé sur « L’Étranger » de Camus, « Réminiscences » offre au moins cette qualité que ce n’est pas un monologue accompagné de ci et de là par un trio de musiciens, mais le résultat du travail d’un quartet. On assiste au procès de Meursault à travers sa propre voix mais aussi à travers les voix des autres personnages du roman. Bien découpé, le texte est soutenu magnifiquement par l’auteur du projet, et ponctué par une musique forte, dense, qui a toute sa part dans la dramaturgie. Un « work in progress » promis à de belles évolutions encore.

 

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Théo Ceccaldi, son frère Valentin et Guillaume Aknine s’amusent beaucoup à me voir les suivre ainsi (hasard des calendriers, succès de ce beau trio), du Mans à Rome et de Rome en Avignon. Et que dire de plus ? Sinon que je n’ai pas trouvé encore la clé qui ouvre les portes de la fabrique de cette musique, à la fois manifestement écrite et ouverte sur l’improvisation, l’invention du moment, et une joie manifeste de parcourir encore et encore les fils qui s’entrecroisent pour produire ce « jazz de chambre » tellement intense. Et tellement actuel, qu’on regrette que cet adjectif équivoque donc intéressant ait été utilisé en France par le législateur pour désigner administrativement des musiques (jazz, rock, musiques traditionnelles) autres que la dite « classique ». Détourné au profit de ce que tout un chacun peut préférer (souvent le rock, la pop, mais ailleurs les musiques dites « du monde », en fait tout et n’importe quoi), l’adjectif a fait mal. On le constate aujourd’hui, par exemple dans la récente mise au réduit du jazz à Radio-France, mais aussi dans les programmations des SMAC, et autres scènes qui se prétendent axées sur le vif du sujet, et ne se préoccupent en fait que du remplissage de leurs salles, ou du jeunisme de leur programmation. 

 

Avec le trio de Théo Ceccaldi, on oublie tout ça. Avec la richesse actuelle (!) de la scène du jazz vif en France (il n’en est pas partout ainsi, et si j’ose le dire c’est que je commence à avoir une idée de ce qui se passe, ou ne se passe par dans d’autres pays) c’est une aube (et une aubaine) fort réjouissante, qu’il ne faut pas laisser sans suite. Est-il encore temps ? Je ne sais, car le point d’où j’observe tout ça (Bordeaux, la région Aquitaine) a anticipé sur l’histoire, je l’ai vu, j’en ai fait les frais. Le résultat est, selon moi, catastrophique. Mais de quel droit en juger ainsi ?

 

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         Valentin Ceccaldi

 

Philippe Méziat