Jazz live
Publié le 7 Juil 2016

Vienne à l’heure de Django

Hier, 6 juillet, Jazz à Vienne consacrait sa soirée à Django : avec la participation d’Angelo Debarre, Marius Apostol, Stochelo Rosenberg, Marian Badoï, James Carter et l’Amazing Keystone. Mélodies au crépuscules et après.

On m’oppose toujours un regard perplexe, voire légèrement accusateur, lorsque j’avoue n’avoir jamais été ni à Jazz à Vienne, ni à Jazz in Marciac, ni à beaucoup d’autres grands festivals d’été. C’est que l’été, ayant passé mon année à écumer les stations de métro et les clubs parisiens, j’aspire à l’herbe fraîche et aux chants d’oiseaux, voire au lointain poppop d’un vieux tracteur Société Française. C’est aussi que le bouclage des numéros de juillet, août septembre et octobre m’attache aux bureaux de Jazz Magazine. Et pourtant, descendant du train en fin d’après-midi et traversant Vienne pour m’approcher du point de rendez-vous de la presse, je me laisse gagner par une odeur de festival qui flotte sur la ville (à laquelle se mêle peut-être sans que j’y prenne garde, un ambiance de coupe du monde). Des véhicules flambants neufs aux couleurs de Jazz à Vienne parcourent les rues, des badges au cou de personnages affairés ou flâneurs trahissent musiciens, bénévoles et invités divers, la musique s’impose par bouffée, en provenance d’un petit groupe de jazz-rock jouant sur un terre-plein, d’un parc que j’identifie comme le jardin de Cybèle et où, comme me l’apprend un coup d’œil dans le programme, le trio manouche de Sébastien Felix est à l’œuvre, du Théâtre Antique. La balance du concert du soir y gronde, comme la menace d’un proche orage, sur le point presse où le “jazz critic” Ashley Khan (journaliste, enseignant, auteurs d’ouvrages sur “Kind Of Blue” and “A Love Supreme”) tente de faire écouter la sélection d’un blindfold test à James Carter.

Complicité m’avouera-t-il plus tard, lorsque James Carter fait mine de ne pas reconnaître Arnette Cobb, mais chante, mime, danse son solo à l’unisson. Il écoutera avec intérêt Céline Bonacina, reconnaîtra Stochelo Rosenberg après avoir hésité sur Biréli Lagrène, et identifiera George Adams à sa voix sur un titre dont il n’a entendu au saxophone que l’exposé très rhythm’n’ blues avec le quartette co-dirigé par Don Pullen. Il se lève alors et se livre à une ahurissante imitation des débordements free de George Adams tout en se remémorant un échange de solos avec Roland Kirk sur le “Mingus At Carnegie Hall” de janvier 1974. Suivront Paul Gonsalves sur Le Casse noisette du Duke Ellington et, plus délicat à identifier, Joshua Redman, tous reconnus, moins sur des déductions de discographe comme j’ai pu le faire dans ce dernier exemple où j’ai reconnu un trio (Redman, Sam Yahel, Brian Blade) plus qu’un saxophoniste, que sur des considérations de son, de phrasé, d’approche harmonique, de placement, le tout commenté avec force métaphores parlées et gestuelles, et un vrai bonheur de communiquer qui laissera le traducteur, visiblement étranger à l’univers du jazz, quelque peu dépassé. Lui succédera Robert Lapassade, pour une rapide et efficace interview d’Angelo Debarre puis des quatre chefs du Keystone Big Band.

Entre temps, la balance s’est calmée, le public a commencé à envahir les gradins du théâtre antique que je découvre pour la première fois, grandiose… et déjà si plein qu’il faut me hisser vers les derniers gradins, trouver place hors des marches, sur quelques cailloux pointus qui me tiendront en éveil, parmi un public débonnaire et attentif, équipé pour la soirée : coussin pour les fesses, petite laine pour les épaules et provisions de bouche… Tandis que les gradins inférieurs s’estompent dans le gris du crépuscule, je chausse les verres de soleil pour faire face au soleil couchant qui descend doucement sur les reliefs de la rive droite du Rhône. Et voici Stochelo, son orchestre et son invité :

Little Django carréMarius Apostol (violon), Angelo Debarre (guitare solo), Tchavolo Hassan, Ranggy Debarre (guitare), William Brunard (contrebasse).

Premier constat : la disposition très verticale des gradins amoindrit l’effet d’éloignement que laisserait supposer l’aspect grandiose du site et l’on se laisse aller à imaginer ce que pouvait être la réception des spectacles qui s’y donnèrent du temps où ce théâtre fut construit (1er siècle après J.-C.). Aujourd’hui, l’attention du public est soutenue par de grands écrans et une sonorisation qui , des différents endroits où je me suis placé, m’a paru de qualité pour une public de cette taille. La rythmique d’Angelo bourdonne, signalant le retour – commenté par le guitariste lors de sa rencontre avec la presse – à la tradition du quintette à cordes, Ludovic Beier ayant pris ses distances pour d’autres expériences. C’est la première fois que je l’entends en concert et, quelle que soit la formule, je le retrouve tel que sur disque, machine a aligner phrases et chorus avec une puissance et une précision du médiator assez effarante. Qu’au point presse, il ait mentionné Charlie Parker, avec Django Reinhardt, comme sa principale influence, me rappelle la réflexion de Miles Davis, au printemps 1955 au Café Bohemia où New York endeuillé par la disparition du Bird crut voir sa réincarnation en la personne de Cannonball Adderley, tout juste débarqué de Floride où il était encore enseignant : «… but he doesn’t peck. » Laissant entendre par là, qu’il ne “picorait” pas, ne découpait pas ses phrases, ne jouait pas avec le silence, ne laissait pas parler la rythmique (chez Miles, entendez le batteur).

Avec la rythmique “locomotive” (comme disait Django qui s’en débarrassa au bout de cinq ans), il n’y a guère lieu de la laisser parler (encore qu’Angelo mettra beaucoup en valeur William Brunard en de fréquents solos, d’une toute autre nature que celui très basique qui fit fourcher la langue de Django s’adressant à son contrebassiste pendant l’enregistrement de My Sweet à Londres : « Est-ce que Monsieur Vola voudrait prendre un volo. »). Et puis être comparé à Cannonball Adderley, ce n’est déjà pas si mal, si l’on admet en plus un moment de grâce particulière, Anouman, cette composition de Django aux résonnances mythologiques qui semble imposer à ses interprètes une sorte d’obligation de transcendance.

Mais il faut croire que cette tradition du remplissage fait corps avec la tradition manouche, donnant raison à Bastien Ballaz qui, pendant le point presse, précisait que Django Reinhardt ne pouvait être réduit à cette tradition. Marius Apostol s’y sent en revanche chez lui en dépit de ses origines roumaines manifestes et la façon dont il draine tout un héritage de virtuosité classique, de Bach à la tradition concertante romantique. Ebouriffant… Le public est ébouriffé.

Little Django carréDjangovision / The Amazing Keystone Big Band : Vincent Labarre, Thierry Serneau, Félicien Bouchot, David Enhco (trompette), Bastien Ballaz, Loïc Bachevillier, Alois Benoit, Sylvain Thomas (trombone), Ghyslain Regard, Kenny Jeanney, Pierre Desassis, Eric Pros, Jonathan Boutellier (saxes), Frédéric Nardin (piano), Thibault François (guitare), Patrick Maradan (contrebasse), Romain Sarron (batterie).
Invités : James Carter (saxophones ténor et soprano), Stochelo Rosenberg (guitare), Marian Badoï (accordéon).

Le paysage est si différent qu’il me faut quelques instants pour réaliser d’où je connais ça : bien sûr, mais c’est Djangology ! Ici joué par un big band d’ailleurs fort différent de ceux dont Django aima s’entourer après la déclaration de guerre. Que l’orchestre déploie une progression harmonique ou décline une pédale, il fait preuve d’une belle étoffe, oscillant ici entre la grande tradition basienne et Thad Jones Mel Lewis avec ici et là des phrasés de sax, comme dans Tears évoquant le lointain héritage de Willie Smith et Benny Carter, conduits dans Belleville par une clarinette. Ailleurs, un mélange de jungle ellingtonien se mêlent d’accents stravinskiens (tendance Sacre du printemps) dans Rythme futur, et une pointe de Gil Evans derrière le solo de David Enhco sur Nuages. Pointe dont on aimerait retrouver le mystère plus souvent lorsqu’une nouvelle version d’Anouman échappe, cette fois, par sa brillance à la transcendance évoquée plus haut, s’éloignant du mythe pour se rapprocher de l’univers du dessin animé, dont Flèche d’or s’accommodera fort bien, avec cette pluie de flèches échangées par les sections. [Au fait, Jonathan, Flèche d’or, c’est certes un lieu parisien. Pour Django, c’était surtout le train qui reliait Paris-Calais pour les voyageurs en partance vers l’Angleterre. S’arrêtait-il seulement ou partait-il de la gare transformée aujourd’hui en salle de concert et qui aujourd’hui porte son nom, je vous laisse le découvrir].

Il est vrai que, grâce à cette brillande, l’Amazing Keystone arrive à vivre – pari quasiment impossible pour un big band – depuis le succès de son Pierre et le loup auprès du public des enfants et leurs parents. Alors, va pour le dessin animé. Il est vrai aussi que ce pari lui permettra sans aucun doute d’affermir encore les sections et de préciser ses intentions en faisant tourner ce nouveau programme initié l’an passé par le Django Reinhardt Festival de Samois, avec les mêmes invités. Stochelo Rosenberg ? « He is pecking ! » Tout du moins, avec une précision de phrasé au moins égale à celle d’Angelo Debarre, il respire et je dirai même qu’il “chante” plus et plus constamment. Marian Badoï est invité sur Indifférence pris à un tempo idéal, posé, souple, un truc pour danseurs, après une improvisation rhapsodisante du soliste invité. C’est très roumain, ce balayage de la main droite et ces formules mélodiques sur l’accordéon à touche piano, ces belles basses à main gauche. Je ne sais pas s’il picore, mais il y a cette douceur du phrasé quelque chose d’oriental qui fait fondre toute résistance.

James Carter s’installera plus durablement sur scène, d’abord sur une note d’accordage qui sera aussi la note pédale d’ouverture de Rythme futur. Après, c’est un déferlement de jeu staccato et débordements free, de saxophone coin coin, de stridences, de honks et de slaps, qui fait revisiter l’histoire du saxophone, de Stump Evans à Albert Ayler et de Coleman Hawkins à George Adam, de Willie Smith à Willis “Gator” Smith façon Tex Avery. C’est réjouissant et généreux, comme l’était son blinfold test en début de soirée, et comme le sera le concert au Club de minuit du…

Little Django carréJames Carter Trio : James Carter (saxes), Gerard Gibbs (orgue) et Alex White (batterie)

Il y reprend Anouman, La Valse des Niglos, Manoir de mes rêves en version rhythm and blues et boogaloo avec l’énergie et un jeu de scène presque à la Big Jay McNeely. Mais ce “Django unchained” est vite lassant. Nuit noire, aux alentours du théâtre, on dîne on, grignote, on boit bières lambda et vins du crus autour d’une dernière jam manouche où j’aperçois Marian Badoï donner la réplique à une toute jeune saxophoniste alto s’essayant au jeu parkérien. Did she peck ? J’ai préféré mon oreiller à la réponse.

Aujourd’hui, programme chargé outre le grand concert du soir avec le trio John Scofield / Brad Melhdau / Mark Guiliana et la Quatrième Dimension de John McLaughlin, on pourra entendre de 12h30 à minuit en différents lieux un big band de conservatoire, le duo Kevin Seddiki / Bijan Chemirani, le groupe Chromb !, Pierre de Bethmann en solo et en trio et le duo Watchdog de Pierre Horckmans et Anne Quiller… • Franck Bergerot

 

 

 

 

 

 |Hier, 6 juillet, Jazz à Vienne consacrait sa soirée à Django : avec la participation d’Angelo Debarre, Marius Apostol, Stochelo Rosenberg, Marian Badoï, James Carter et l’Amazing Keystone. Mélodies au crépuscules et après.

On m’oppose toujours un regard perplexe, voire légèrement accusateur, lorsque j’avoue n’avoir jamais été ni à Jazz à Vienne, ni à Jazz in Marciac, ni à beaucoup d’autres grands festivals d’été. C’est que l’été, ayant passé mon année à écumer les stations de métro et les clubs parisiens, j’aspire à l’herbe fraîche et aux chants d’oiseaux, voire au lointain poppop d’un vieux tracteur Société Française. C’est aussi que le bouclage des numéros de juillet, août septembre et octobre m’attache aux bureaux de Jazz Magazine. Et pourtant, descendant du train en fin d’après-midi et traversant Vienne pour m’approcher du point de rendez-vous de la presse, je me laisse gagner par une odeur de festival qui flotte sur la ville (à laquelle se mêle peut-être sans que j’y prenne garde, un ambiance de coupe du monde). Des véhicules flambants neufs aux couleurs de Jazz à Vienne parcourent les rues, des badges au cou de personnages affairés ou flâneurs trahissent musiciens, bénévoles et invités divers, la musique s’impose par bouffée, en provenance d’un petit groupe de jazz-rock jouant sur un terre-plein, d’un parc que j’identifie comme le jardin de Cybèle et où, comme me l’apprend un coup d’œil dans le programme, le trio manouche de Sébastien Felix est à l’œuvre, du Théâtre Antique. La balance du concert du soir y gronde, comme la menace d’un proche orage, sur le point presse où le “jazz critic” Ashley Khan (journaliste, enseignant, auteurs d’ouvrages sur “Kind Of Blue” and “A Love Supreme”) tente de faire écouter la sélection d’un blindfold test à James Carter.

Complicité m’avouera-t-il plus tard, lorsque James Carter fait mine de ne pas reconnaître Arnette Cobb, mais chante, mime, danse son solo à l’unisson. Il écoutera avec intérêt Céline Bonacina, reconnaîtra Stochelo Rosenberg après avoir hésité sur Biréli Lagrène, et identifiera George Adams à sa voix sur un titre dont il n’a entendu au saxophone que l’exposé très rhythm’n’ blues avec le quartette co-dirigé par Don Pullen. Il se lève alors et se livre à une ahurissante imitation des débordements free de George Adams tout en se remémorant un échange de solos avec Roland Kirk sur le “Mingus At Carnegie Hall” de janvier 1974. Suivront Paul Gonsalves sur Le Casse noisette du Duke Ellington et, plus délicat à identifier, Joshua Redman, tous reconnus, moins sur des déductions de discographe comme j’ai pu le faire dans ce dernier exemple où j’ai reconnu un trio (Redman, Sam Yahel, Brian Blade) plus qu’un saxophoniste, que sur des considérations de son, de phrasé, d’approche harmonique, de placement, le tout commenté avec force métaphores parlées et gestuelles, et un vrai bonheur de communiquer qui laissera le traducteur, visiblement étranger à l’univers du jazz, quelque peu dépassé. Lui succédera Robert Lapassade, pour une rapide et efficace interview d’Angelo Debarre puis des quatre chefs du Keystone Big Band.

Entre temps, la balance s’est calmée, le public a commencé à envahir les gradins du théâtre antique que je découvre pour la première fois, grandiose… et déjà si plein qu’il faut me hisser vers les derniers gradins, trouver place hors des marches, sur quelques cailloux pointus qui me tiendront en éveil, parmi un public débonnaire et attentif, équipé pour la soirée : coussin pour les fesses, petite laine pour les épaules et provisions de bouche… Tandis que les gradins inférieurs s’estompent dans le gris du crépuscule, je chausse les verres de soleil pour faire face au soleil couchant qui descend doucement sur les reliefs de la rive droite du Rhône. Et voici Stochelo, son orchestre et son invité :

Little Django carréMarius Apostol (violon), Angelo Debarre (guitare solo), Tchavolo Hassan, Ranggy Debarre (guitare), William Brunard (contrebasse).

Premier constat : la disposition très verticale des gradins amoindrit l’effet d’éloignement que laisserait supposer l’aspect grandiose du site et l’on se laisse aller à imaginer ce que pouvait être la réception des spectacles qui s’y donnèrent du temps où ce théâtre fut construit (1er siècle après J.-C.). Aujourd’hui, l’attention du public est soutenue par de grands écrans et une sonorisation qui , des différents endroits où je me suis placé, m’a paru de qualité pour une public de cette taille. La rythmique d’Angelo bourdonne, signalant le retour – commenté par le guitariste lors de sa rencontre avec la presse – à la tradition du quintette à cordes, Ludovic Beier ayant pris ses distances pour d’autres expériences. C’est la première fois que je l’entends en concert et, quelle que soit la formule, je le retrouve tel que sur disque, machine a aligner phrases et chorus avec une puissance et une précision du médiator assez effarante. Qu’au point presse, il ait mentionné Charlie Parker, avec Django Reinhardt, comme sa principale influence, me rappelle la réflexion de Miles Davis, au printemps 1955 au Café Bohemia où New York endeuillé par la disparition du Bird crut voir sa réincarnation en la personne de Cannonball Adderley, tout juste débarqué de Floride où il était encore enseignant : «… but he doesn’t peck. » Laissant entendre par là, qu’il ne “picorait” pas, ne découpait pas ses phrases, ne jouait pas avec le silence, ne laissait pas parler la rythmique (chez Miles, entendez le batteur).

Avec la rythmique “locomotive” (comme disait Django qui s’en débarrassa au bout de cinq ans), il n’y a guère lieu de la laisser parler (encore qu’Angelo mettra beaucoup en valeur William Brunard en de fréquents solos, d’une toute autre nature que celui très basique qui fit fourcher la langue de Django s’adressant à son contrebassiste pendant l’enregistrement de My Sweet à Londres : « Est-ce que Monsieur Vola voudrait prendre un volo. »). Et puis être comparé à Cannonball Adderley, ce n’est déjà pas si mal, si l’on admet en plus un moment de grâce particulière, Anouman, cette composition de Django aux résonnances mythologiques qui semble imposer à ses interprètes une sorte d’obligation de transcendance.

Mais il faut croire que cette tradition du remplissage fait corps avec la tradition manouche, donnant raison à Bastien Ballaz qui, pendant le point presse, précisait que Django Reinhardt ne pouvait être réduit à cette tradition. Marius Apostol s’y sent en revanche chez lui en dépit de ses origines roumaines manifestes et la façon dont il draine tout un héritage de virtuosité classique, de Bach à la tradition concertante romantique. Ebouriffant… Le public est ébouriffé.

Little Django carréDjangovision / The Amazing Keystone Big Band : Vincent Labarre, Thierry Serneau, Félicien Bouchot, David Enhco (trompette), Bastien Ballaz, Loïc Bachevillier, Alois Benoit, Sylvain Thomas (trombone), Ghyslain Regard, Kenny Jeanney, Pierre Desassis, Eric Pros, Jonathan Boutellier (saxes), Frédéric Nardin (piano), Thibault François (guitare), Patrick Maradan (contrebasse), Romain Sarron (batterie).
Invités : James Carter (saxophones ténor et soprano), Stochelo Rosenberg (guitare), Marian Badoï (accordéon).

Le paysage est si différent qu’il me faut quelques instants pour réaliser d’où je connais ça : bien sûr, mais c’est Djangology ! Ici joué par un big band d’ailleurs fort différent de ceux dont Django aima s’entourer après la déclaration de guerre. Que l’orchestre déploie une progression harmonique ou décline une pédale, il fait preuve d’une belle étoffe, oscillant ici entre la grande tradition basienne et Thad Jones Mel Lewis avec ici et là des phrasés de sax, comme dans Tears évoquant le lointain héritage de Willie Smith et Benny Carter, conduits dans Belleville par une clarinette. Ailleurs, un mélange de jungle ellingtonien se mêlent d’accents stravinskiens (tendance Sacre du printemps) dans Rythme futur, et une pointe de Gil Evans derrière le solo de David Enhco sur Nuages. Pointe dont on aimerait retrouver le mystère plus souvent lorsqu’une nouvelle version d’Anouman échappe, cette fois, par sa brillance à la transcendance évoquée plus haut, s’éloignant du mythe pour se rapprocher de l’univers du dessin animé, dont Flèche d’or s’accommodera fort bien, avec cette pluie de flèches échangées par les sections. [Au fait, Jonathan, Flèche d’or, c’est certes un lieu parisien. Pour Django, c’était surtout le train qui reliait Paris-Calais pour les voyageurs en partance vers l’Angleterre. S’arrêtait-il seulement ou partait-il de la gare transformée aujourd’hui en salle de concert et qui aujourd’hui porte son nom, je vous laisse le découvrir].

Il est vrai que, grâce à cette brillande, l’Amazing Keystone arrive à vivre – pari quasiment impossible pour un big band – depuis le succès de son Pierre et le loup auprès du public des enfants et leurs parents. Alors, va pour le dessin animé. Il est vrai aussi que ce pari lui permettra sans aucun doute d’affermir encore les sections et de préciser ses intentions en faisant tourner ce nouveau programme initié l’an passé par le Django Reinhardt Festival de Samois, avec les mêmes invités. Stochelo Rosenberg ? « He is pecking ! » Tout du moins, avec une précision de phrasé au moins égale à celle d’Angelo Debarre, il respire et je dirai même qu’il “chante” plus et plus constamment. Marian Badoï est invité sur Indifférence pris à un tempo idéal, posé, souple, un truc pour danseurs, après une improvisation rhapsodisante du soliste invité. C’est très roumain, ce balayage de la main droite et ces formules mélodiques sur l’accordéon à touche piano, ces belles basses à main gauche. Je ne sais pas s’il picore, mais il y a cette douceur du phrasé quelque chose d’oriental qui fait fondre toute résistance.

James Carter s’installera plus durablement sur scène, d’abord sur une note d’accordage qui sera aussi la note pédale d’ouverture de Rythme futur. Après, c’est un déferlement de jeu staccato et débordements free, de saxophone coin coin, de stridences, de honks et de slaps, qui fait revisiter l’histoire du saxophone, de Stump Evans à Albert Ayler et de Coleman Hawkins à George Adam, de Willie Smith à Willis “Gator” Smith façon Tex Avery. C’est réjouissant et généreux, comme l’était son blinfold test en début de soirée, et comme le sera le concert au Club de minuit du…

Little Django carréJames Carter Trio : James Carter (saxes), Gerard Gibbs (orgue) et Alex White (batterie)

Il y reprend Anouman, La Valse des Niglos, Manoir de mes rêves en version rhythm and blues et boogaloo avec l’énergie et un jeu de scène presque à la Big Jay McNeely. Mais ce “Django unchained” est vite lassant. Nuit noire, aux alentours du théâtre, on dîne on, grignote, on boit bières lambda et vins du crus autour d’une dernière jam manouche où j’aperçois Marian Badoï donner la réplique à une toute jeune saxophoniste alto s’essayant au jeu parkérien. Did she peck ? J’ai préféré mon oreiller à la réponse.

Aujourd’hui, programme chargé outre le grand concert du soir avec le trio John Scofield / Brad Melhdau / Mark Guiliana et la Quatrième Dimension de John McLaughlin, on pourra entendre de 12h30 à minuit en différents lieux un big band de conservatoire, le duo Kevin Seddiki / Bijan Chemirani, le groupe Chromb !, Pierre de Bethmann en solo et en trio et le duo Watchdog de Pierre Horckmans et Anne Quiller… • Franck Bergerot

 

 

 

 

 

 |Hier, 6 juillet, Jazz à Vienne consacrait sa soirée à Django : avec la participation d’Angelo Debarre, Marius Apostol, Stochelo Rosenberg, Marian Badoï, James Carter et l’Amazing Keystone. Mélodies au crépuscules et après.

On m’oppose toujours un regard perplexe, voire légèrement accusateur, lorsque j’avoue n’avoir jamais été ni à Jazz à Vienne, ni à Jazz in Marciac, ni à beaucoup d’autres grands festivals d’été. C’est que l’été, ayant passé mon année à écumer les stations de métro et les clubs parisiens, j’aspire à l’herbe fraîche et aux chants d’oiseaux, voire au lointain poppop d’un vieux tracteur Société Française. C’est aussi que le bouclage des numéros de juillet, août septembre et octobre m’attache aux bureaux de Jazz Magazine. Et pourtant, descendant du train en fin d’après-midi et traversant Vienne pour m’approcher du point de rendez-vous de la presse, je me laisse gagner par une odeur de festival qui flotte sur la ville (à laquelle se mêle peut-être sans que j’y prenne garde, un ambiance de coupe du monde). Des véhicules flambants neufs aux couleurs de Jazz à Vienne parcourent les rues, des badges au cou de personnages affairés ou flâneurs trahissent musiciens, bénévoles et invités divers, la musique s’impose par bouffée, en provenance d’un petit groupe de jazz-rock jouant sur un terre-plein, d’un parc que j’identifie comme le jardin de Cybèle et où, comme me l’apprend un coup d’œil dans le programme, le trio manouche de Sébastien Felix est à l’œuvre, du Théâtre Antique. La balance du concert du soir y gronde, comme la menace d’un proche orage, sur le point presse où le “jazz critic” Ashley Khan (journaliste, enseignant, auteurs d’ouvrages sur “Kind Of Blue” and “A Love Supreme”) tente de faire écouter la sélection d’un blindfold test à James Carter.

Complicité m’avouera-t-il plus tard, lorsque James Carter fait mine de ne pas reconnaître Arnette Cobb, mais chante, mime, danse son solo à l’unisson. Il écoutera avec intérêt Céline Bonacina, reconnaîtra Stochelo Rosenberg après avoir hésité sur Biréli Lagrène, et identifiera George Adams à sa voix sur un titre dont il n’a entendu au saxophone que l’exposé très rhythm’n’ blues avec le quartette co-dirigé par Don Pullen. Il se lève alors et se livre à une ahurissante imitation des débordements free de George Adams tout en se remémorant un échange de solos avec Roland Kirk sur le “Mingus At Carnegie Hall” de janvier 1974. Suivront Paul Gonsalves sur Le Casse noisette du Duke Ellington et, plus délicat à identifier, Joshua Redman, tous reconnus, moins sur des déductions de discographe comme j’ai pu le faire dans ce dernier exemple où j’ai reconnu un trio (Redman, Sam Yahel, Brian Blade) plus qu’un saxophoniste, que sur des considérations de son, de phrasé, d’approche harmonique, de placement, le tout commenté avec force métaphores parlées et gestuelles, et un vrai bonheur de communiquer qui laissera le traducteur, visiblement étranger à l’univers du jazz, quelque peu dépassé. Lui succédera Robert Lapassade, pour une rapide et efficace interview d’Angelo Debarre puis des quatre chefs du Keystone Big Band.

Entre temps, la balance s’est calmée, le public a commencé à envahir les gradins du théâtre antique que je découvre pour la première fois, grandiose… et déjà si plein qu’il faut me hisser vers les derniers gradins, trouver place hors des marches, sur quelques cailloux pointus qui me tiendront en éveil, parmi un public débonnaire et attentif, équipé pour la soirée : coussin pour les fesses, petite laine pour les épaules et provisions de bouche… Tandis que les gradins inférieurs s’estompent dans le gris du crépuscule, je chausse les verres de soleil pour faire face au soleil couchant qui descend doucement sur les reliefs de la rive droite du Rhône. Et voici Stochelo, son orchestre et son invité :

Little Django carréMarius Apostol (violon), Angelo Debarre (guitare solo), Tchavolo Hassan, Ranggy Debarre (guitare), William Brunard (contrebasse).

Premier constat : la disposition très verticale des gradins amoindrit l’effet d’éloignement que laisserait supposer l’aspect grandiose du site et l’on se laisse aller à imaginer ce que pouvait être la réception des spectacles qui s’y donnèrent du temps où ce théâtre fut construit (1er siècle après J.-C.). Aujourd’hui, l’attention du public est soutenue par de grands écrans et une sonorisation qui , des différents endroits où je me suis placé, m’a paru de qualité pour une public de cette taille. La rythmique d’Angelo bourdonne, signalant le retour – commenté par le guitariste lors de sa rencontre avec la presse – à la tradition du quintette à cordes, Ludovic Beier ayant pris ses distances pour d’autres expériences. C’est la première fois que je l’entends en concert et, quelle que soit la formule, je le retrouve tel que sur disque, machine a aligner phrases et chorus avec une puissance et une précision du médiator assez effarante. Qu’au point presse, il ait mentionné Charlie Parker, avec Django Reinhardt, comme sa principale influence, me rappelle la réflexion de Miles Davis, au printemps 1955 au Café Bohemia où New York endeuillé par la disparition du Bird crut voir sa réincarnation en la personne de Cannonball Adderley, tout juste débarqué de Floride où il était encore enseignant : «… but he doesn’t peck. » Laissant entendre par là, qu’il ne “picorait” pas, ne découpait pas ses phrases, ne jouait pas avec le silence, ne laissait pas parler la rythmique (chez Miles, entendez le batteur).

Avec la rythmique “locomotive” (comme disait Django qui s’en débarrassa au bout de cinq ans), il n’y a guère lieu de la laisser parler (encore qu’Angelo mettra beaucoup en valeur William Brunard en de fréquents solos, d’une toute autre nature que celui très basique qui fit fourcher la langue de Django s’adressant à son contrebassiste pendant l’enregistrement de My Sweet à Londres : « Est-ce que Monsieur Vola voudrait prendre un volo. »). Et puis être comparé à Cannonball Adderley, ce n’est déjà pas si mal, si l’on admet en plus un moment de grâce particulière, Anouman, cette composition de Django aux résonnances mythologiques qui semble imposer à ses interprètes une sorte d’obligation de transcendance.

Mais il faut croire que cette tradition du remplissage fait corps avec la tradition manouche, donnant raison à Bastien Ballaz qui, pendant le point presse, précisait que Django Reinhardt ne pouvait être réduit à cette tradition. Marius Apostol s’y sent en revanche chez lui en dépit de ses origines roumaines manifestes et la façon dont il draine tout un héritage de virtuosité classique, de Bach à la tradition concertante romantique. Ebouriffant… Le public est ébouriffé.

Little Django carréDjangovision / The Amazing Keystone Big Band : Vincent Labarre, Thierry Serneau, Félicien Bouchot, David Enhco (trompette), Bastien Ballaz, Loïc Bachevillier, Alois Benoit, Sylvain Thomas (trombone), Ghyslain Regard, Kenny Jeanney, Pierre Desassis, Eric Pros, Jonathan Boutellier (saxes), Frédéric Nardin (piano), Thibault François (guitare), Patrick Maradan (contrebasse), Romain Sarron (batterie).
Invités : James Carter (saxophones ténor et soprano), Stochelo Rosenberg (guitare), Marian Badoï (accordéon).

Le paysage est si différent qu’il me faut quelques instants pour réaliser d’où je connais ça : bien sûr, mais c’est Djangology ! Ici joué par un big band d’ailleurs fort différent de ceux dont Django aima s’entourer après la déclaration de guerre. Que l’orchestre déploie une progression harmonique ou décline une pédale, il fait preuve d’une belle étoffe, oscillant ici entre la grande tradition basienne et Thad Jones Mel Lewis avec ici et là des phrasés de sax, comme dans Tears évoquant le lointain héritage de Willie Smith et Benny Carter, conduits dans Belleville par une clarinette. Ailleurs, un mélange de jungle ellingtonien se mêlent d’accents stravinskiens (tendance Sacre du printemps) dans Rythme futur, et une pointe de Gil Evans derrière le solo de David Enhco sur Nuages. Pointe dont on aimerait retrouver le mystère plus souvent lorsqu’une nouvelle version d’Anouman échappe, cette fois, par sa brillance à la transcendance évoquée plus haut, s’éloignant du mythe pour se rapprocher de l’univers du dessin animé, dont Flèche d’or s’accommodera fort bien, avec cette pluie de flèches échangées par les sections. [Au fait, Jonathan, Flèche d’or, c’est certes un lieu parisien. Pour Django, c’était surtout le train qui reliait Paris-Calais pour les voyageurs en partance vers l’Angleterre. S’arrêtait-il seulement ou partait-il de la gare transformée aujourd’hui en salle de concert et qui aujourd’hui porte son nom, je vous laisse le découvrir].

Il est vrai que, grâce à cette brillande, l’Amazing Keystone arrive à vivre – pari quasiment impossible pour un big band – depuis le succès de son Pierre et le loup auprès du public des enfants et leurs parents. Alors, va pour le dessin animé. Il est vrai aussi que ce pari lui permettra sans aucun doute d’affermir encore les sections et de préciser ses intentions en faisant tourner ce nouveau programme initié l’an passé par le Django Reinhardt Festival de Samois, avec les mêmes invités. Stochelo Rosenberg ? « He is pecking ! » Tout du moins, avec une précision de phrasé au moins égale à celle d’Angelo Debarre, il respire et je dirai même qu’il “chante” plus et plus constamment. Marian Badoï est invité sur Indifférence pris à un tempo idéal, posé, souple, un truc pour danseurs, après une improvisation rhapsodisante du soliste invité. C’est très roumain, ce balayage de la main droite et ces formules mélodiques sur l’accordéon à touche piano, ces belles basses à main gauche. Je ne sais pas s’il picore, mais il y a cette douceur du phrasé quelque chose d’oriental qui fait fondre toute résistance.

James Carter s’installera plus durablement sur scène, d’abord sur une note d’accordage qui sera aussi la note pédale d’ouverture de Rythme futur. Après, c’est un déferlement de jeu staccato et débordements free, de saxophone coin coin, de stridences, de honks et de slaps, qui fait revisiter l’histoire du saxophone, de Stump Evans à Albert Ayler et de Coleman Hawkins à George Adam, de Willie Smith à Willis “Gator” Smith façon Tex Avery. C’est réjouissant et généreux, comme l’était son blinfold test en début de soirée, et comme le sera le concert au Club de minuit du…

Little Django carréJames Carter Trio : James Carter (saxes), Gerard Gibbs (orgue) et Alex White (batterie)

Il y reprend Anouman, La Valse des Niglos, Manoir de mes rêves en version rhythm and blues et boogaloo avec l’énergie et un jeu de scène presque à la Big Jay McNeely. Mais ce “Django unchained” est vite lassant. Nuit noire, aux alentours du théâtre, on dîne on, grignote, on boit bières lambda et vins du crus autour d’une dernière jam manouche où j’aperçois Marian Badoï donner la réplique à une toute jeune saxophoniste alto s’essayant au jeu parkérien. Did she peck ? J’ai préféré mon oreiller à la réponse.

Aujourd’hui, programme chargé outre le grand concert du soir avec le trio John Scofield / Brad Melhdau / Mark Guiliana et la Quatrième Dimension de John McLaughlin, on pourra entendre de 12h30 à minuit en différents lieux un big band de conservatoire, le duo Kevin Seddiki / Bijan Chemirani, le groupe Chromb !, Pierre de Bethmann en solo et en trio et le duo Watchdog de Pierre Horckmans et Anne Quiller… • Franck Bergerot

 

 

 

 

 

 |Hier, 6 juillet, Jazz à Vienne consacrait sa soirée à Django : avec la participation d’Angelo Debarre, Marius Apostol, Stochelo Rosenberg, Marian Badoï, James Carter et l’Amazing Keystone. Mélodies au crépuscules et après.

On m’oppose toujours un regard perplexe, voire légèrement accusateur, lorsque j’avoue n’avoir jamais été ni à Jazz à Vienne, ni à Jazz in Marciac, ni à beaucoup d’autres grands festivals d’été. C’est que l’été, ayant passé mon année à écumer les stations de métro et les clubs parisiens, j’aspire à l’herbe fraîche et aux chants d’oiseaux, voire au lointain poppop d’un vieux tracteur Société Française. C’est aussi que le bouclage des numéros de juillet, août septembre et octobre m’attache aux bureaux de Jazz Magazine. Et pourtant, descendant du train en fin d’après-midi et traversant Vienne pour m’approcher du point de rendez-vous de la presse, je me laisse gagner par une odeur de festival qui flotte sur la ville (à laquelle se mêle peut-être sans que j’y prenne garde, un ambiance de coupe du monde). Des véhicules flambants neufs aux couleurs de Jazz à Vienne parcourent les rues, des badges au cou de personnages affairés ou flâneurs trahissent musiciens, bénévoles et invités divers, la musique s’impose par bouffée, en provenance d’un petit groupe de jazz-rock jouant sur un terre-plein, d’un parc que j’identifie comme le jardin de Cybèle et où, comme me l’apprend un coup d’œil dans le programme, le trio manouche de Sébastien Felix est à l’œuvre, du Théâtre Antique. La balance du concert du soir y gronde, comme la menace d’un proche orage, sur le point presse où le “jazz critic” Ashley Khan (journaliste, enseignant, auteurs d’ouvrages sur “Kind Of Blue” and “A Love Supreme”) tente de faire écouter la sélection d’un blindfold test à James Carter.

Complicité m’avouera-t-il plus tard, lorsque James Carter fait mine de ne pas reconnaître Arnette Cobb, mais chante, mime, danse son solo à l’unisson. Il écoutera avec intérêt Céline Bonacina, reconnaîtra Stochelo Rosenberg après avoir hésité sur Biréli Lagrène, et identifiera George Adams à sa voix sur un titre dont il n’a entendu au saxophone que l’exposé très rhythm’n’ blues avec le quartette co-dirigé par Don Pullen. Il se lève alors et se livre à une ahurissante imitation des débordements free de George Adams tout en se remémorant un échange de solos avec Roland Kirk sur le “Mingus At Carnegie Hall” de janvier 1974. Suivront Paul Gonsalves sur Le Casse noisette du Duke Ellington et, plus délicat à identifier, Joshua Redman, tous reconnus, moins sur des déductions de discographe comme j’ai pu le faire dans ce dernier exemple où j’ai reconnu un trio (Redman, Sam Yahel, Brian Blade) plus qu’un saxophoniste, que sur des considérations de son, de phrasé, d’approche harmonique, de placement, le tout commenté avec force métaphores parlées et gestuelles, et un vrai bonheur de communiquer qui laissera le traducteur, visiblement étranger à l’univers du jazz, quelque peu dépassé. Lui succédera Robert Lapassade, pour une rapide et efficace interview d’Angelo Debarre puis des quatre chefs du Keystone Big Band.

Entre temps, la balance s’est calmée, le public a commencé à envahir les gradins du théâtre antique que je découvre pour la première fois, grandiose… et déjà si plein qu’il faut me hisser vers les derniers gradins, trouver place hors des marches, sur quelques cailloux pointus qui me tiendront en éveil, parmi un public débonnaire et attentif, équipé pour la soirée : coussin pour les fesses, petite laine pour les épaules et provisions de bouche… Tandis que les gradins inférieurs s’estompent dans le gris du crépuscule, je chausse les verres de soleil pour faire face au soleil couchant qui descend doucement sur les reliefs de la rive droite du Rhône. Et voici Stochelo, son orchestre et son invité :

Little Django carréMarius Apostol (violon), Angelo Debarre (guitare solo), Tchavolo Hassan, Ranggy Debarre (guitare), William Brunard (contrebasse).

Premier constat : la disposition très verticale des gradins amoindrit l’effet d’éloignement que laisserait supposer l’aspect grandiose du site et l’on se laisse aller à imaginer ce que pouvait être la réception des spectacles qui s’y donnèrent du temps où ce théâtre fut construit (1er siècle après J.-C.). Aujourd’hui, l’attention du public est soutenue par de grands écrans et une sonorisation qui , des différents endroits où je me suis placé, m’a paru de qualité pour une public de cette taille. La rythmique d’Angelo bourdonne, signalant le retour – commenté par le guitariste lors de sa rencontre avec la presse – à la tradition du quintette à cordes, Ludovic Beier ayant pris ses distances pour d’autres expériences. C’est la première fois que je l’entends en concert et, quelle que soit la formule, je le retrouve tel que sur disque, machine a aligner phrases et chorus avec une puissance et une précision du médiator assez effarante. Qu’au point presse, il ait mentionné Charlie Parker, avec Django Reinhardt, comme sa principale influence, me rappelle la réflexion de Miles Davis, au printemps 1955 au Café Bohemia où New York endeuillé par la disparition du Bird crut voir sa réincarnation en la personne de Cannonball Adderley, tout juste débarqué de Floride où il était encore enseignant : «… but he doesn’t peck. » Laissant entendre par là, qu’il ne “picorait” pas, ne découpait pas ses phrases, ne jouait pas avec le silence, ne laissait pas parler la rythmique (chez Miles, entendez le batteur).

Avec la rythmique “locomotive” (comme disait Django qui s’en débarrassa au bout de cinq ans), il n’y a guère lieu de la laisser parler (encore qu’Angelo mettra beaucoup en valeur William Brunard en de fréquents solos, d’une toute autre nature que celui très basique qui fit fourcher la langue de Django s’adressant à son contrebassiste pendant l’enregistrement de My Sweet à Londres : « Est-ce que Monsieur Vola voudrait prendre un volo. »). Et puis être comparé à Cannonball Adderley, ce n’est déjà pas si mal, si l’on admet en plus un moment de grâce particulière, Anouman, cette composition de Django aux résonnances mythologiques qui semble imposer à ses interprètes une sorte d’obligation de transcendance.

Mais il faut croire que cette tradition du remplissage fait corps avec la tradition manouche, donnant raison à Bastien Ballaz qui, pendant le point presse, précisait que Django Reinhardt ne pouvait être réduit à cette tradition. Marius Apostol s’y sent en revanche chez lui en dépit de ses origines roumaines manifestes et la façon dont il draine tout un héritage de virtuosité classique, de Bach à la tradition concertante romantique. Ebouriffant… Le public est ébouriffé.

Little Django carréDjangovision / The Amazing Keystone Big Band : Vincent Labarre, Thierry Serneau, Félicien Bouchot, David Enhco (trompette), Bastien Ballaz, Loïc Bachevillier, Alois Benoit, Sylvain Thomas (trombone), Ghyslain Regard, Kenny Jeanney, Pierre Desassis, Eric Pros, Jonathan Boutellier (saxes), Frédéric Nardin (piano), Thibault François (guitare), Patrick Maradan (contrebasse), Romain Sarron (batterie).
Invités : James Carter (saxophones ténor et soprano), Stochelo Rosenberg (guitare), Marian Badoï (accordéon).

Le paysage est si différent qu’il me faut quelques instants pour réaliser d’où je connais ça : bien sûr, mais c’est Djangology ! Ici joué par un big band d’ailleurs fort différent de ceux dont Django aima s’entourer après la déclaration de guerre. Que l’orchestre déploie une progression harmonique ou décline une pédale, il fait preuve d’une belle étoffe, oscillant ici entre la grande tradition basienne et Thad Jones Mel Lewis avec ici et là des phrasés de sax, comme dans Tears évoquant le lointain héritage de Willie Smith et Benny Carter, conduits dans Belleville par une clarinette. Ailleurs, un mélange de jungle ellingtonien se mêlent d’accents stravinskiens (tendance Sacre du printemps) dans Rythme futur, et une pointe de Gil Evans derrière le solo de David Enhco sur Nuages. Pointe dont on aimerait retrouver le mystère plus souvent lorsqu’une nouvelle version d’Anouman échappe, cette fois, par sa brillance à la transcendance évoquée plus haut, s’éloignant du mythe pour se rapprocher de l’univers du dessin animé, dont Flèche d’or s’accommodera fort bien, avec cette pluie de flèches échangées par les sections. [Au fait, Jonathan, Flèche d’or, c’est certes un lieu parisien. Pour Django, c’était surtout le train qui reliait Paris-Calais pour les voyageurs en partance vers l’Angleterre. S’arrêtait-il seulement ou partait-il de la gare transformée aujourd’hui en salle de concert et qui aujourd’hui porte son nom, je vous laisse le découvrir].

Il est vrai que, grâce à cette brillande, l’Amazing Keystone arrive à vivre – pari quasiment impossible pour un big band – depuis le succès de son Pierre et le loup auprès du public des enfants et leurs parents. Alors, va pour le dessin animé. Il est vrai aussi que ce pari lui permettra sans aucun doute d’affermir encore les sections et de préciser ses intentions en faisant tourner ce nouveau programme initié l’an passé par le Django Reinhardt Festival de Samois, avec les mêmes invités. Stochelo Rosenberg ? « He is pecking ! » Tout du moins, avec une précision de phrasé au moins égale à celle d’Angelo Debarre, il respire et je dirai même qu’il “chante” plus et plus constamment. Marian Badoï est invité sur Indifférence pris à un tempo idéal, posé, souple, un truc pour danseurs, après une improvisation rhapsodisante du soliste invité. C’est très roumain, ce balayage de la main droite et ces formules mélodiques sur l’accordéon à touche piano, ces belles basses à main gauche. Je ne sais pas s’il picore, mais il y a cette douceur du phrasé quelque chose d’oriental qui fait fondre toute résistance.

James Carter s’installera plus durablement sur scène, d’abord sur une note d’accordage qui sera aussi la note pédale d’ouverture de Rythme futur. Après, c’est un déferlement de jeu staccato et débordements free, de saxophone coin coin, de stridences, de honks et de slaps, qui fait revisiter l’histoire du saxophone, de Stump Evans à Albert Ayler et de Coleman Hawkins à George Adam, de Willie Smith à Willis “Gator” Smith façon Tex Avery. C’est réjouissant et généreux, comme l’était son blinfold test en début de soirée, et comme le sera le concert au Club de minuit du…

Little Django carréJames Carter Trio : James Carter (saxes), Gerard Gibbs (orgue) et Alex White (batterie)

Il y reprend Anouman, La Valse des Niglos, Manoir de mes rêves en version rhythm and blues et boogaloo avec l’énergie et un jeu de scène presque à la Big Jay McNeely. Mais ce “Django unchained” est vite lassant. Nuit noire, aux alentours du théâtre, on dîne on, grignote, on boit bières lambda et vins du crus autour d’une dernière jam manouche où j’aperçois Marian Badoï donner la réplique à une toute jeune saxophoniste alto s’essayant au jeu parkérien. Did she peck ? J’ai préféré mon oreiller à la réponse.

Aujourd’hui, programme chargé outre le grand concert du soir avec le trio John Scofield / Brad Melhdau / Mark Guiliana et la Quatrième Dimension de John McLaughlin, on pourra entendre de 12h30 à minuit en différents lieux un big band de conservatoire, le duo Kevin Seddiki / Bijan Chemirani, le groupe Chromb !, Pierre de Bethmann en solo et en trio et le duo Watchdog de Pierre Horckmans et Anne Quiller… • Franck Bergerot