Archie Shepp fait sa fête à Sidney Bechet

20 Jun 2018 #

 

Archie Shepp fêtait samedi soir dernier son 81e anniversaire par un hommage à Sidney Bechet. La soirée, placée sous le regard du dessinateur Wozniak qui intervenait en direct,  a dérapé en fête joyeuse, folle, désordonnée.

Archie Shepp, Marion Rampal, Sébastien Llado (tb), Pierre Blanchard (p), Matyas Szandaï (contrebasse), 9 juin 2018, L’Entrepôt

 

Un hommage à Bechet ? Oui, mais un hommage libre, poétique, personnel.  En fait Shepp a joué ce qu’il a voulu, un peu comme dans  sa soirée dédiée à Coltrane à la Villette il y a deux ans. Musardant dans sa mémoire, il a joué des thèmes plus ou moins reliés à Bechet,  en particulier des blues. C’est fascinant cette relation d’Archie Shepp avec le blues. On a l’impression qu’il fait chez lui office de cure de jouvence, effaçant les rides, dilatant les artères, assouplissant les articulations. Et donc Shepp, toujours tiré à quatre épingles, avec un chapeau à liseré marron et une petite écharpe scintillante du meilleur effet, a joué le blues, mais aussi Sidney (une de ses compositions), Si tu vois ma mère, Jitterbug Waltz, Aint Misbehavin, Michou Bechet (autre compo) , Do You know what it means to miss New Orleans, It don’t mean a thing…dans une soirée qui peu à peu a basculé vers une fête joyeuse, bariolée, désordonnée et incroyablement vivante.

 

A première vue, imaginer Shepp rendre hommage à Bechet est intrigant, voire paradoxal, tant le lyrisme moelleux de l’un semble à l’opposé du discours écorché de l’autre. Pourtant, les passerelles existent pour qui veut bien se donner la peine de tendre l’oreille : on discerne de la véhémence chez Bechet, et un évident lyrisme chez Archie Shepp, même s’il s’assortit volontiers de coups de poings dans la gueule. Quand Shepp prend son soprano, on s’aperçoit qu’une sorte de réconciliation a bien lieu. La tendresse sentimentale  de Bechet  est transposée avec un je ne sais quoi de narquois et d’impertinent. Quand Shepp joue les morceaux les plus typiquement bechetiens (par exemple, Si tu vois ma mère) au soprano, il ponctue ses phrases de délicieuses petites glissades dans les aigus. Les compositions de Bechet se teintent alors d’une légère touche d’acidité, c’est tendre et un peu ironique, cela produit un sentiment difficile à décrire mais qui se traduit, sur le visage des auditeurs, par un sourire en forme de ce fruit que l’on trouve volontiers en Martinique ou en République Dominicaine (et dont le nom m’échappe pour le moment).

Tout ce répertoire, qui remonte aux sources du jazz, Shepp le joue avec un plaisir manifeste. Assis sur son siège, avec ses deux saxes (le ténor et le soprano) à portée de main, le voilà qui se réchauffe comme un bon Cognac.

Mais ce qui réchauffe Shepp, c’est surtout la présence à ses côtés de musiciens avec lesquels il a beaucoup joué ces dernières années, Marion Rampal, Sébastien Llado, Pierre Blanchard, Steve mcCraven, tous reliés au musicien américain par une fraternité  qui se sent dans chaque regard.

La chanteuse Marion Rampal donne des interprétations habitées des morceaux sur lesquels elle intervient (dans la lignée  de sa version bouleversante de Blasé, il y a deux ans à La Villette) Elle écoute Shepp en fermant les yeux pour n’en perdre aucune note.

Sébastien Llado, avec son trombone fortement cuivré, apporte beaucoup d’énergie. Parfois, le voilà qui se lance dans de délicieuses glissades dans l’aigu, qui font un petit bruit de chiffon mouillé sur un pare-brise. Il a surtout cette capacité, en un simple riff, de pouvoir évoquer toute la section de cuivres d’un big band. Il joue de la conque, en plus, dans un duo mémorable avec Shepp.

Quant au batteur, il ne cesse de verser de l’huile sur le feu, avec une joie inaltérable.  Plus le concert avance, et plus le double hommage (à Bechet et à Shepp) sort des clous. Shepp, visiblement, ne veut pas se laisser étouffer sous les hommages.  Le concert bascule dans une fête joyeuse, bordélique, colorée. Shepp délaisse de temps en temps ses saxophones pour chanter, par exemple you don’t know what it means, ou encore un blues échevelé, presque du rythm’ n blues (dont je en retrouve pas le nom). Il chante, il chante  à pleins poumons, avec toujours son sourire narquois de crooner louche.

Plus la soirée avance et plus on sent en lui l’envie de jouer, de donner, de réchauffer. Tout à coup, il se lève de sa chaise. On sent monter dans la salle une pression un peu bizarre pour qu’il joue « Petite Fleur », mais Shepp ne se laisse pas faire et choisit plutôt « Si tu voyais ma mère ». Il joue également une magnifique version (au sax ténor) de Harlem Nocturne, un vieux morceaux un peu oublié (joué également par Barney Wilen dans la note bleue) qui figurait sur son disque en duo avec Joachim Kühn, WoMan (dont le dessinateur Wozniak, qui dessine en direct sur l’écran derrière Shepp a dessiné la pochette). A la fin , tout le monde est debout, y compris Shepp, et l’on ne sait plus trop où on est, dans une église ou dans un concert de rythm n’ blues, ou dans une fanfare bizarre. Archie Shepp fait son sourire de matou. Il a réussi son coup. De cette soirée d’hommages il a fait quelque chose de désordonné et de chaleureux. Avec lui, les traceurs d’épitaphes sur chair vivante peuvent repasser.

Post scriptum: merci à Marc Chonier, qui a facilité la vie des auteurs de ce blog…

Texte : JF Mondot

Dessins : AC Alvoët (autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com )

Pour acquérir l’un des dessins figurant sur ce blog, s’adresser à l’artiste: annie_claire @hotmail.com

 

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