Le tango ouvert de Louise jallu

17 Apr 2018 #Le Jazz Live

Entourée de trois musiciens de jazz, la jeune bandonéoniste Louise Jallu vient de sortir un disque remarquable autour du tango (Francesita, sur le label Klarthe). Un concert mémorable au café de la danse, le 17 mars dernier, avait célébré l’évènement.

 

Photo: Christophe Raynaud de Lage

 

 

Louise Jallu (bandonéon, arrangements), Alexandre Perrot (contrebasse), Grégoire Letouvet (piano), Mathias Lévy (violon), café de la danse, 17 mars

Oui, je sais: le 17 mars. Et nous sommes un mois plus tard. Vraiment pas sérieux, je l’admets. Qu’ai-je fait entretemps? Ai-je au moins écrit un petit traité philosophique sur la transcendentalité de la transcendance? ou sinon traduit en vers un poète latin tardif prônant la vie à la campagne ? Même pas. J’ai fait la queue à la banque et acheté des spaghettis. Et me voilà un mois plus tard avec des arriérés de chroniques, comme ces alcooliques invétérés qui laissent des ardoises dans chaque troquet où ils ont posé les pieds (et levé le coude).

Mais il se trouve que ce n’est pas seulement ma lenteur navrante à mastiquer les phrases et les mots qui est en jeu, mais aussi une sorte de timidité à aborder un univers musical dont les codes ne me sont pas familiers. Certes, le tango de Louise Jallu est frotté de jazz et de musique contemporaine. Mais c’est quand même du tango.

Ce concert du 17 mars était présenté dans une mise en scène très soignée, avec en particulière une lumière très travaillée, entre chien et loup, due à Jacques Rouveyrollis. De petits lampadaires, comme des lucioles autour des musiciens, évoquaient une arrière-cour de Buenos Aires, tandis qu’un danseur et une danseuse, gracieux et athlétiques, proposaient leur interprétation physique du tango, sans craindre visiblement de sortir de la tradition, bref une parfaite  traduction visuelle de ce qui était en train de se produire au même moment sur le plan musical. En regardant ces danseurs, il me semblait qu’ils disaient quand même quelque chose sur l’essence du tango, dans cette manière de passer de l’impassibilité affectée au corps à corps brûlant, qui rend la distance encore plus sensuelle que  le rapprochement. Je me souviens de ce geste du danseur, prenant brusquement  sa partenaire par le cou. Geste violent, geste de chat de gouttière.

Photo: Christophe Raynaud de Lage

 

La musique proposée , sur le disque et dans ce concert est celle d’un maître du tango, Enrique Delfino (1895-1967). Ses chansons brodent sur les états d’âme et la destinée des pensionnaires des bordels de Buenos Aires, venues de toute l’Europe, à commencer par la France. Plusieurs morceaux portent le nom des prostituées: Francesita, Claudinette, Griseta. Dans ces paroles (traduites dans le livret du disque) on est confronté une manière de romantiser la prostitution qui aujourd’hui n’est plus tenable. Car derrière le romantisme de la grisette, c’est la réalité sordide de l’abattage et de la porte du bordel qui s’ouvre 75 fois par jours, comme le relevait Albert Londres dans un passage de « La traite des blanches » que Louise Jallu cite sur scène.

Mais revenons à la musique. J’avais aimé, lors du concert et à l’écoute du disque, le soin, la précision, et la richesse des arrangements (signés Bernard Cavanna et Louise Jallu).

Nombre d’éléments du jazz et de la musique contemporaine sont intégrés à cette approche du tango. Par exemple, un très beau travail sur les timbres. Les musiciens sont poussés dans leurs retranchements instrumentaux. Alexandre Perrot explore les possibilités sonores qui s’offrent à lui en râclant ou en grattant les cordes de sa contrebasse, Mathias Lévy tire de son violon d’incroyables effets de scie musicale ou parfois des sifflements dont la stridence semble presque à la frontière de l’infra-son.

Les arrangements se servent de ce travail sur les timbres pour rendre la pâte sonore plus riche, plus dense. A l’arrière-plan de la mélodie, cela vaut la peine de tendre l’oreille, on perçoit grésillements, crissements, effets de toucher qui ajoutent un supplément de chaleur et d’humanité à la musique. Au sein d’un même morceau les rebondissements sont nombreux. Les instruments se passent le relais de la mélodie, il y a des enclaves, des bifurcations, desvmoments suspendus, par exemple lorsque le piano debussyste  de Grégoire Letouvet cisèle quelque notes songeuses qui tombent dans le silence en faisant de petites éclaboussures.

 

Photo: Christophe Raynaud de Lage

 

La musique,  bien que très écrite,  ménage cependant des plages d’improvisations. Dans Sept Huîtres, Mathias Lévy se lance dans un solo incroyable, échevelé, presque jazz-rock. Dans d’autres morceaux on trouvera des variations à la manière de celles que pratiquaient Chopin et d’autres compositeurs classiques. Bref, la musique est très écrite, mais respire. L’approche ouverte de Louise Jallu allège ces compositions en pathos, mais sans rien perdre de la beauté des mélodies qui sont interprétées avec une ferveur totale.

Je n’ai pas encore parlé de la bandonéoniste Louise Jallu. J’ai noté la délicatesse de son jeu en particulier dans l’exposition des mélodies, ses rubato frémissants, la subtilité de ses pianissimo. Mais je connais très mal le bandonéon et me sens un peu dans mes petits souliers à l’idée de parler de cet instrument au coeur double, au son riche et épais dans les graves jusqu’à marcher sur les plates-bandes des violoncelles, et si effilé dans les aigus jusqu’à pouvoir rivaliser avec les violons.

Alors je contacte Louise Jallu pour lui demander de m’expliquer. Dans un café près du métro Jourdain, un samedi après midi, l’ancienne élève du conservatoire de Gennevilliers (où elle est devenue professeur à son tour, à moins de 25 ans) m’apprend avec patience et gentillesse comment fonctionne son instrument favori, si anarchique en apparence, avec ces boutons qui à droite et à gauche obéisssent à une logique mystérieuse (et bien entendu pas la même):

« Je dis souvent  à mes élèves que les boutons dessinent un escargot…Il y a les six du centre, qui sont un héritage du concertina, l’ancêtre du bandonéon. Ensuite, des touches ont été rajoutées au fur et à mesure. Mais vous voyez qu’il y a quand même une logique… »

On peut jouer « tiré » ou « poussé ». Comme les touches sont différentes à la main droite et à la main gauche, on obtient des notes différentes à droite et à gauche..à quatre exceptions près. Cette modalité du jeu tiré ou poussé est essentielle au bandonéon: « On peut comparer avec les effets obtenus par un contrebassiste avec l’archet, qui lui permet une attaque plus forte. C’est ce qui se passe au bandonéon, où par exemple, on va jouer poussé la seconde partie d’une phrase pour accentuer son effet dramatique » souligne Louise Jallu.

Nourrie de musique contemporaine, la jeune musicienne tente d’inventer de nouveaux modes de jeu au bandonéon, par exemple en jouant sur les harmoniques (Louise Jallu, refusant de mettre ses secrets sur la place publique ne veut pas dire comment elle fait « mais si on regarde les vidéos on peut voir » précise-t-elle, un peu taquine). Elle a aussi trouvé une manière de jouer certaines notes « comme avec la sourdine d’une trompette ». Cette fois, elle m’explique, mais en relisant mes notes, je n’y comprends plus rien.

Louise Jallu ne cache pas sa fibre exploratrice. L’improvisation, ce continent à la fois si proche et si mystérieux, semble la fasciner et la tenter. Avec Mathias Lévy, Alexandre Perrot, Grégoire Letouvet, elle est consciente d’avoir trouvé des compagnons de cordée aux oreilles grandes ouvertes qui sauront l’accompagner dans ses prochaines aventures. La suite s’annonce pleine de promesses…

JF Mondot

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