Mais où est donc passé Dave Brubeck ?
J’ai lu “Le Crépuscule des Hommes” d’Alfred de Montesquiou à propos du Procès de Nuremberg en espérant croiser Dave Brubeck. Je ne l’ai pas croisé, mais je ne n’ai pas pas perdu mon temps. D’ailleurs, y était-il?
J’ai tourné hier les dernières pages du livre d’Alfred de Montesquiou, Le Crépuscule des hommes, dans lequel l’auteur a reconstitué, non les heures, mais la vie de cette espèce de village constitué alentour du Procès de Nuremberg qui se déroula au Palais de Justice du 20 novembre 1945 au prononcé des peines le 1er octobre 1946. Dans une ville dévastée par les bombardements et les derniers combats, où rôdent la menace terroriste de nazis encore en liberté et de bandes des jeunesses hitlériennes déboussolées, désœuvrées, livrées à elles-mêmes parmi une population qui manque de tout confrontée aux “envahisseurs”, il fallut sécuriser le lieu du tribunal ; et, plus encore, accueillir, en fournissant le gîte, le couvert, des lieux de travail, des outils de communication, non seulement au personnel de justice et aux représentants des nations victorieuses (y compris des Soviétiques soucieux de ne pas être écartés d’un procès dont les accusés leur ont échappé, ces derniers ayant préféré tomber aux mains des Américains), mais aussi aux témoins rescapés de la barbarie nazie, aux médias et aux personnalités de toutes sortes susceptibles d’assurer la plus large publicité à l’évènement auquel les Américains veulent donner une résonance internationale.
C’est donc dans une précarité totale que pendant presque un an, entre le Palais de justice, le Grand Hôtel pour les VIP, quelques maisons restées intactes vers la Gunther Strasse occupée par la délégation soviétique, et le château Faber-Castel où ont été aménagés des dortoirs, se croisent des figures de toutes nationalités et de toutes qualités. On se toise, sympathise ou rivalise, répandant de fausses pistes pour protéger quelque scoop que l’on s’apprête à dicter à son journal un fois libérée une cabine téléphonique ; mais s’y nouent des intrigues amicales, amoureuses… ou diplomatiques sous le regard inquisiteur des Russes… Et si l’on y mange mal, voire encore bien moins, l’alcool coule à flot : whisky, cocktails, vins fins sans oublier le champagne soustraits aux réserves de dignitaires du Reich, ni le thé livré par les Britanniques, ni, acheminé par les Américains, le coca-cola que découvrent les Européens et je ne sais plus quelle boisson « pour homme » servie par les russes et que les correspondantes de guerre les plus aguerries mettent un point d’honneur à s’envoyer cul sec. Les moindres jeunes premiers côtoient les stars du barreau, de la politique, des différentes armées, de la presse et de la littérature, sans compter les interprètes et les photographes (notamment Ray D’Addario dont Alfred de Montesquiou fait le personnage central de son livre).
Étrange sentiment que le rapport, très documenté, de ces mondanités, intrigues et marivaudages, en marge de ce procès historique d’un genre inédit et dont les modalités témoignent d’un certain climat d’improvisation, et que l’on observe souvent de l’extérieur de la salle d’audience (l’accès n’étant autorisé qu’aux personnalités dûment accréditées). Y seront détaillées les monstruosités du régime nazi en présence de quelques-uns de leurs principaux auteurs, du fanfaronnant Hermann Göring au détraqué Rudolf Hess en passant par le matois Albert Speer. Et il faudra quelques rappels à l’ordre pour ramener cette foule dissipée à la réalité de l’horreur qui transpire à travers la trame du récit, la présence arrogante des accusés et l’effroi qui semble soudain les saisir face aux images qui leur sont projetées, au témoignage de la résistante Marie-Claude Vaillant-Couturier et de ce jeune journaliste juif-allemand qui brûle de témoigner de son expérience de déporté… C’est presque par hasard qu’il y est invité, parce qu’il a vu “travailler“ Mengele, le médecin tortionnaire d’Auschwitz. On y verra encore l’arrestation presque providentielle de Rudolph Höss qui racontera calmement, sans émotion apparente: « Oui, j’ai commandé Auschwitz de mai 1940 jusqu’au 1er décembre 1943, et j’estime qu’au moins deux millions cinq cent mille victimes y ont été exterminées par le gaz et par le feu… »
Et Dave Brubeck dans tout ça ? Alfred de Montesquiou signale la présence d’un orchestre de musiciens noirs, sans l’identifier plus que ça. Est-ce le même que l’on voit faires danser au Grand Hôtel, notamment lors de la soirée d’adieu, sans que ne soit mentionné qu’il est “noir ” ? Débarqué à Omaha Beach début août 1944, Brubeck avait été convoyé à Verdun par fourgon à bestiaux puis désigné pour rejoindre la 3ème armée du Général Patton sur le front, mais repéré pour ses qualités musicales, il s’était vu confié la tâche de monter un orchestre. C’est ainsi que nait le Wolfpack qui comptera jusqu’à 18 musiciens, dont un afro (le tromboniste Jonathan Richard Flowers) en dépit des réticences du commandement, mais avec le soutien du colonel Leslie Brown. L’orchestre suivit l’avancée de la 3ème armée, au point de se retrouver à un moment quasiment piégé, au-delà des lignes allemandes, pendant les contre-attaques des Ardennes. Le passage du Rhin et le bruit des chars et des camions sur les pontons métalliques du génie militaire lui inspira la composition We Crossed the Rhine, et l’orchestre suivra l’armée américaine jusqu’à Nuremberg où il aurait fait la réouverture de l’Opéra de la ville le 1er juillet 1945. La suite reste imprécise. Rejoua-t-il à l’Opéra où le procureur Jackson fit donner en septembre, la 5ème Symphonie de Beethoven en présence des juges du procès à venir ? Joua-t-il au grand hôtel ? Resta-t-il à Nurembrerg jusqu’à son rapatriement début 1946 ? Tout cela reste très flou. Franck Bergerot