L'Ermitage deux fois sous le CHOC - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 18 Jan 2026

L’Ermitage deux fois sous le CHOC

Ce 16 janvier 2026, Yolk Records, valeureux indépendant nantais, célébrait la sortie de deux disques CHOCS JAZZ MAGAZINE : “India” du quintette de Louis Sclavis (cf. notre numéro de novembre) et “Reset” du trio de David Chevallier (numéro de février à venir).

David Chevallier, compositeur et initiateur d’un trio devenu au fil de douze ans d’existence le tricéphale « Chevallier/Boisseau/Lavergne ». L’exigence du son et du geste : une guitare associant lutherie et électronique, au service du bois et de la cordes acier dans la tradition des grands ancêtres (Martin, Guild, Gibson) et de l’expressivité de l’ingénierie électrique ; Chevallier jouant sur les deux registres – électro-acoustique – avec un mélange de finesse et de « pêche » d’une qualité rare. Le tout au service de ce geste délicat et puissant, naturel et savant, acquis de longue date sur les six cordes dont il fait merveilleusement parler la polyphonie. À quoi s’ajoute un élément dont je n’ose parler tant je n’ai su en percevoir les effets, trop captivé par le résultat (ou tout simplement un peu dur d’oreille) : un dispositif informatique réagissant, par quelque initiative du programme, à la musique en cours, notamment à ce que joue la contrebasse. Et David Chevallier de me rassurer sur l’état de mon ouïe en me confiant que ce n’est pas fait pour être entendu (à part quelques boucles… seules initiatives de la “machine” perçues par moi), mais que, sans ce dispositif, la musique ne serait pas la même.

La contrebasse donc… et encore le geste et le son. « Écoutant-voir » Sébastien Boisseau, je me disais que, depuis le début de la saison, un seul autre contrebassiste avait résisté à l’amnésie chronique qui me gagne : Sylvain Romano. Dans deux esthétiques très différentes, ils ont en commun cette intelligence du son et cette grâce du geste – ou l’inverse – qui a su m’imprégner durablement*. Ce qui ne serait rien si je n’évoquais pas cette complicité, cette échange d’idées et d’énergie qui circule entre Boisseau et Christophe Lavergne.

Justement revoici ce dernier en seconde partie avec le nouveau quintette de Louis Sclavis. Et là encore, une histoire de complicité, différente et pas moins vive, entre Christophe Lavergne et Sarah Murcia (soudain rappelée à ma mémoire défaillante), une joie sauvage de partager l’ancrage du tempo et son émancipation, complicité qui s’élargit au piano tenu, comme dans les quartettes précédents de Louis Sclavis, par Benjamin Moussay. Immense culture pianistique aux aguets, autorité d’un geste vif argent, prêt à faire tonner la table d’harmonie sous une grêle noire et argent ou à ouvrir l’espace comme se déploie un arc-en-ciel.

Gamin-patriarche, pourvoyeur de terrains de jeux et à rêver… « bon ! Sclavis, on connaît, qu’est-ce qu’il a encore à nous dire ?  » Hé bien, après une première manipulation – qu’il nous semble connaître par cœur – des clés sur l’ébène, le voici soudain qui passe l’overdrive, nous entraîne sur des sillages imprévisibles, nous secoue de notre tendance à la somnolence, puis se retire comme ravi de ce qui se passe autour de lui, enchanté des tours que lui jouent ces jeunes galopins… qui ne sont plus si jeunes, guère que vingt ans de moins que le patron pour ces derniers.

Trente de moins pour Olivier Laisney, tout à la fois messager d’une tradition “trompettistique” du jazz et d’une contemporanéité new-yorkaise, figure de cette famille franco-belge qui a su réinventer une actualité au jazz après avoir été traumatisée par cette espèce de bout de la route qu’avait pu laisser imaginer Steve Coleman. Entre angularité tranchante et ce velours dont la trompette est capable dans la confidence, il s’est montré discret mais d’emblée irrésistible. Au service lorsqu’il est sollicité par les partitions de Sclavis ou relativement concis lorsque parole soliste lui est confiée, il a tout donné à l’issue d’une grande suite conclusive qui a bluffé un public auprès duquel il n’est pas si connu que ça, quoiqu’il soit apparu sur la scène il y a une vingtaine d’années (je retrouve son nom dans la mémoire de mon ordinateur depuis 2007). Franck Bergerot

* À propos de contrebasse, cela dit en passant… ce 23 janvier, à l’heure où j’allumerai mon feu pour réchauffer ma maisonnette bretonne, Louis Sclavis et Ramon Lopez se produiront à Paris au 19 Paul Fort avec l’immense Barry Guy ! Je penserai à eux !)