Film #8/2. Ce jour-là, le 4 avril 1981, Alain Guerrini faisait un pas de côté en produisant le chanteur de cabaret, Marc Havet. Mon souvenir se mêle à celui ému de mon père
Je me souviens d’une promenade où Alain Guerrini m’avait entraîné, dans le 14e arrondissement de Paris, rue de Gergovie. J’ai le souvenir d’une ciel gris, mais d’un air de flânerie dominicale. Il voulait me présenter un vieil ami pianiste, avec lequel il avait dû jouer du temps où Alain était lui-même saxophoniste : Marc Havet. Ce dernier était surtout un chanteur qui s’accompagnait au piano et écrivait même une partie de son répertoire qu’il interprétait dans son cabaret. Il venait d’ouvrir celui-ci au 42 de cette rue de Gergovie qu’il anima jusqu’en 2017, Le Magique. Qu’étions-nous aller y faire ce jour-là. Je n’ai pas – ou plus – souvenir d’un récital public, mais plutôt de quelques chansons qu’il avait interprété pour nous, en guise de démonstration. Du Mayol (Les Mains de Femme), du Trenet (La Caissière du grand Café), du Lou Gasté (Elle était swing), du Havet (Paris est tout petit d’après la célèbre réplique d’Arletty dans Les Enfants du Paradis). Alain avait prévu de l’enregistrer – l’avait peut-être déjà enregistré – pour son label Open, référence OP CH 01 (soit la première référence d’une série consacrée à la chanson? Je n’ai pas souvenir d’une suite). Ça s’appelait “Magique” évidemment, paroles et musique de Marc Havet. Faute de retrouver le 30 cm qui doit être parmi les vinyles que j’ai dû descendre à la cave par manque de place, j’en retrouve la trace sur discogs.com.*

Ce 4 avril, le soir du concert de Daniel Huck et Philippe Baudoin qui faisait l’objet de ma dernière chronique, il semble qu’il y ait eu deux parties, la deuxième justement avec Marc Havet, d’où est extrait cette photo. C’est d’ailleurs grâce à cette photo que je m’en rappelle, car je me souviens plutôt du concert que je lui avait organisé dans l’auditorium de la discothèque de Montrouge, pas plus tard que le 22 avril. Il en reste quelques autres clichés, moins présentables encore que celui que je sauve du concert du Cim. D’autant moins présentable que l’on y découvre un public fort clairsemé. Néanmoins enthousiaste si j’en crois ces notes que mon père jetait sur le papier chaque soir en rentrant chez lui. Notes qui commencent d’ailleurs un peu sévèrement… une sévérité qui s’estompe vite :
«…Mais il y a l’humour, la fantaisie, la tendresse, ces dons qu’inventèrent Trenet, qu’il savait faire siens – et je pleure dans la salle noire ; Est-ce que je pleure ? Et pourquoi ? Larmes salées que je dois éponger. Larmes de rire ? Non, de cette émotion que crée la communion… mais nous sommes quatre pelés dans cette salle. La joie d’une enfantine fantaisie retrouvée. La joie de notre adolescence que, dans la nuit de la guerre, Trenet, feu follet, sut entretenir et nous réconforter. Mais ce n’est pas cela non plus. On dit : Trenet-la fantaisie, il faudrait dire… feu follet, oui, le feu follet de l’éphémère, l’étincelle d’éternité, cette dialectique. La jeunesse éteinte en un instant, la flambée du carnaval dans la nuit de la vie (La Tarentelle de Caruso), la nostalgie de l’enfance perdue. Du paradis perdu. Voilà ce sur quoi, sans le savoir, je pleurais. Et il passait hier soir à la télévision, le pauvre Trenet septuagénaire, une grosse baudruche paralytique. J’ai coupé très vite et je suis allé mettre un disque de lui, Y a d’la joie, Je chante, Quand notre cœur fait boum, Revoir Paris… Mais bien avant, dès 1938, il était pour moi ein Begriff, une intuition que je cherchais à préciser parce que, de l’avoir vu sur les affiches du cirque Bouglione qui passait à Dijon (et soir-là, l’éléphant s’était échappé, était allé se promener bonhomme, dans les allées du Parc au Crépuscule. C’était déjà comme une chanson de Trenet), pour avoir entendu quelques mesures, le premier swing, je savais qu’il y avait une partie de moi, en moi une partie de lui, l’enfantine allégresse marquée d’un mince fêlure. – Relu, réécouté Oh les beaux jours après avoir lui L’innommable. C’est un peu L’Innommable pour les débutants… »
Etc. Il change de sujet, mais je découvre ces lignes, moi qui ait lu L’Innommable et les deux précédents qui font comme une trilogie (Molloy, Malone meurt), préparant une maîtrise de Lettres, un crayon à la main comme plus tard j’écouterai “tout Miles” un crayon à la main. Et je me chante intérieurement « À Venise, ville exquise, m’en allant pour le Carnaval. À l’auberge de la berge, je laissais dormir mon cheval, et fantasque comme un masque, je courus droit au Corso, en chantant dans la bourrasque ce refrain de Caruso : Quand j’étais jeune en dettes, en dentelle, en bonnet pétard, je passais pour voir ma belle par cheminées et placards. » Je vous laisse découvrir la suite. Mais c’est un Trenet déjà vieillissant qui la créa et je crois que je préférai l’entendre à Montrouge, par Marc Havet s’époumonant à la folie pour se donner du cœur et l’impression qu’il chantait devant un Olympia à guichets fermés. Franck Bergerot
* C’est en cet hiver ou ce printemps 1981 qu’Alain Guerrini produisit “Magique” de Marc Havet, au studio Sextan (le même que celui de Vincent Mahey ? Les ingénieurs s’appelaient Hervé Martin et Jean-Paul Debard). Il y avait des arrangements sous la direction de Marc Richard qui tenait également clarinette et saxophone entouré de Patrick Artero, Raymond Fonsèque, Denis Barbier, André Villéger, Pierre Blanchard, Michel Valéra, André Precastelli, Pierre-Yves Sorin, Guy Hayat plus les chœurs de Diane Dupuis, Luc Ouvrier-Buffet, Sophie Lerner et Viviane Ginapé. Je crois me souvenir que je n’ai pas beaucoup aimé cette production et que c’est pourquoi ce disque s’est retrouvé à la cave et que je lui ai préféré le médiocre enregistrement sur cassette réalisé à Montrouge.