Mike Mainieri, Step by step
Milt Jackson, Bobby Hutcherson et Gary Burton : Mike Mainieri est dans la lignée des plus grands vibraphonistes. Il a joué avec Billie Holiday, Michael Brecker et Aerosmith. Conversations à mailloches rompues.
Par Fred Goaty
Mike Mainieri voulait bien nous raconter quelques histoires vintage, mais, ajouta-t-il malicieusement, « en mangeant, si ça ne vous dérange pas ». Nous, on avait apporté quelque disques, histoire de faire surgir les souvenirs. Alors, tout en dévorant son repas apporté par le serveur du restaurant turc qui jouxte le New Morning, où notre dînette conversatoire avait eu lieu (backstage), ce merveilleux vibraphoniste puisa dans sa mémoire. Difficile, voire impossible de retraverser dans les grandes largeurs son incroyable carrière, mais commençons tout de même par le début, en espérant arriver peu à peu à Steps et Steps Ahead… Il fut aussi question de L’Image, groupe culte des années 70 avec lequel Maître Mike était peu avant revenu jouer au “Niou”. Les “Space Cowboys” du jazz font de la résistance, et l’on ne s’en plaindra pas.
Vous souvenez-vous de votre première séance d’enregistrement ? Je me souviens de celle de mon tout premier disque paru, sur Argo. C’était “Blues On The Other Side”. Vous savez pourquoi je m’en souviens ? Parce que j’ai encore en mémoire le visage du visage du producteur, Esmond Edwards, que je détestais ! Il travaillait pour Argo. Ce disque avait été enregistré dans le studio de Rudy Van Gelder. C’est mon père qui m’y avait emmené en voiture, car j’étais trop jeune pour conduire. J’avais déjà enregistré plusieurs disques pour Argo, mais ils ne les avaient pas publiés ! Quand on est arrivés, Rudy était en train de dîner, et les portes du studio étaient fermées. Pas question de nous laisser entrer avant qu’il ait fini. Mon père et moi sommes donc restés dans la voiture plus d’une heure. Il faisait froid. Je me revois installer mon vibraphone. Joe Porcaro, le père de Jeff, était là. Il jouait de la batterie bien sûr. Ron McClure était là aussi, il avait à peine 18 ans. Quand j’ai voulu toucher le piano, ne serait-ce que pour vérifier si mon vibraphone était bien accordé, Rudy est sorti comme une fusée de la cabine : « Tu vois ce signe, “Ne pas toucher le piano, sauf si vous êtes le pianiste”, ok ? » J’avais plusieurs compositions prêtes pour cet enregistrement, mais je n’ai pas pu toutes les utiliser, et j’en ai gardé certaines pour mes disques suivants, ceux sur Solid State notamment.
On sent que vous êtes encore sous l’influence de Milt Jackson… Mais c’est le producteur qui voulait que je joue comme lui ! Ils n’arrêtaient pas de me le dire : « Joue comme Milt Jackson, joue comme Milt Jackson… » Mais enfin, qui peut jouer comme Milt Jackson ? Personne ! À part Milt Jackson… Je voulais jouer comme moi. J’ai changé de label tout de suite après. Trop de bagarres avec les producteurs… Plus tard, j’ai travaillé à nouveau avec Rudy, lors de séances avec Wes Montgomer. Rudy travaillait avec des gants blancs. Mes mailloches faisaient parfois un petit bruit qui l’agaçait. Quand il me le faisait remarquer, je lui répondais : « Rudy, qui va entendre un si petit bruit sur le disque ? Personne ! » Avec le temps, on est devenus amis.
Vous avez joué avec Billie Holiday… Oui, deux fois. L’un des concerts avait eu lieu sur un yacht privé loué par un type très riche. Outre Billie, il y avait Coleman Hawkins, Jo Jones, Milt Hinton, que des vieux ! Milt Jackson devait en fait jouer, mais il n’a pas pu venir. Comme je connaissais le pianiste, je l’ai remplacé. L’autre concert était dans un hôtel, avec Ruby Braff. Billie était très malade. Jouer avec tous ces musiciens, c’était incroyable ! Coleman Hawkins était fatigué, mais quand il sortait une note, quelle note ! J’ai très peu parlé avec Billie, j’étais trop timide… J’étais un fan, et ils étaient tous très gentils avec moi. Parce que j’étais un gamin et parce que je savais jouer – je jouais les standards depuis que j’avais quatorze ans. J’en connaissais plus de deux-cents. Vous avez un autre morceau ?
Tenez, White Elephant, ça vous rappelle quoi ? C’est un autre monde ! On expérimentait… Donald McDonald, quel fantastique batteur, mort trop jeun… Joe Beck aussi était dans les parages. Même mon ex-femme chantait parfois.
C’est un peu la naissance du jazz-rock… Oui, mais déjà, avant, je jouais avec Jeremy Steig & The Satyrs. Tout le monde cherchait à jouer plus électrique. Jeremy mettait des effets sur sa flûte, de l’écho… On jouait au Café au Go-Go, à l’Electric Circus, au Fillmore… Hendrix venait nous écouter, Frank Zappa aussi. Ah, Zappa, j’ai souvent jammé avec lui, j’allais le voir au Garrick Theater, où il a beaucoup joué. On se voyait certains samedis après-midi, avec Joe Beck. On s’amusait tous les trois à écrire des arrangements pour petits orchestres de chambre. On apprenait quoi… Don Preston faisait beaucoup d’arrangements à cette époque pour ses Mothers. Zappa, sérieux ? Oh que oui ! Mais c’était un type très marrant, un Italien, comme moi. Au Garrick, il arrivait sur scène en descendant du balcon sur un fil… Il y avait une fille sur scène, tout le groupe lui sautait dessus à un moment ! [Rires] Ils lui arrachait ses vêtements ! Il y avait du monde, oui. J’ai joué avec Tim Hardin aussi, très souvent. Jimi Hendrix a jammé avec Jeremy & The Satyrs, il faisait ça souvent. C’étai courant à cette époque vous savez… Tout se mélangeait. J’ai les bandes d’un disque où Larry Coryell chante, et qui n’est jamais sorti. On essayait, on n’avait pas peur, peu importe si ça ne marchait pas ! Le White Elephant était un “jam band”, on jouait toute la nuit après nos séances studio. Sur un groove, pendant des heures…
Puis il y a eu votre groupe, L’Image, qui n’a pas tout à fait eu le même succès que les Head Hunters, Return To Forever ou Mahavishnu Orchestra… Certes, mais nous avons tourné pendant plus de deux ans. Il y avait Steve Gadd à la batterie, Tony Levin à la basse, Warren Bernhardt aux claviers puis, plus tard, David Spinozza à la guitare. On jouait des trucs incroyables, croyez-moi ! Sans prétention, ce groupe était en passe de devenir aussi important que Return To Forever ou Mahavishnu Orchestra, les gens devenaient fous à nos concerts. Mais Steve a fini par nous quitter, jouer avec Stuff notamment. En 1977, dans mon album “Loveplay”, j’ai enregistré des compositions que l’on jouait avec L’Image, ainsi que dans “Wanderlust” – écouté le morceau qui s’intitule L’Image, justement… J’ai des bandes de L’Image, qui n’ont jamais parues. Pourquoi j’ai reformé le groupe ? Parce qu’on devient vieux, et pour le plaisir de se retrouver ! Mais ce que nous jouons est beaucoup plus soft… Dans les années 70, c’était de la fusion “haute-tension” ! Si j’ai des regrets ? Oui, nous aurions dû enregistrer. Cela dit, tous les musiciens de L’Image ont eu énormément de succès : Steve a joué avec… tout le monde, Tony avec Peter Gabriel et King Crimson, Warren et moi avons fait beaucoup de séances, et un disque en duo pour Arista, enregistré live à Montreux [“Free Smiles”]. Warren a aussi tourné avec Steely Dan et Paul Simon. Pas mal, non ? Quant à David Spinozza, ’ai produit son tout premier disque, en 1978. Au fait, le nom du groupe, L’Image, venait de Claude Debussy.
Tenez, Steps, “Smokin’ In The Pit” : voilà un vrai disque “culte”… Ah ? J’avais deux groupes à cette époque, car je jouais souvent au Seventh Avenue South, le club de Randy et Michael Brecker. Dans l’un, il y avait Omar Hakim à la batterie, Bob Mintzer au saxophone, Warren [Bernhardt], et parfois Eddie Gomez ou Marcus Miller. C’était The Mike Mainieri Quintet, électrique. Dans l’autre, acoustique, il avait Steve [Gadd], Don Grolnick, Michael Brecker et Eddie Gomez. Je zappais entre l’un et l’autre ! Un soir, une fille japonaise est venue enregistrer le groupe pour une radio japonaise, et elle nous a dit qu’un promoteur voulait nous inviter à jouer là-bas. Nous y sommes donc allé, et enregistré ce live, et un disque studio aussi, “Step By Step”. On enregistrait le jour et on jouait la nuit, c’était fou ! Mais je ne pouvais appeler ça le Mike Mainieri Quintet, parce que j’étais sous contrat avec Warner Brothers, qui n’allait pas tarder à publier “Wanderlust”. Donc, on l’appelé Steps, un nom de groupe, c’était plus collectif comme ça. Au Seventh Avenue South, Joe Farrell venait s’ajouter à Mike. J’ai les bandes ! Vous savez, Steps, Steps Ahead, c’est une grosse famille, plus de cinquante musiciens ont fait partie de ces deux groupes ! Ah, Don Grolnick… [Sara’s Touch passe en fond sonore…] Il est vraiment sous-estimé. Quel pianiste, quel compositeur, quel arrangeur… Les critiques ne le prenaient pas au sérieux parce qu’il jouait aussi avec James Taylor et Linda Ronstadt. Mike [Brecker] non plus n’était pas classé dans les référendums, jamais. Steve Gadd aussi ! Nous n’avions pas la côte, c’est tout… Pourtant, s’ils savaient, jouer avec Steve Gadd, c’est incroyable !
Oh, il y a ce disque aussi, “52nd Street” de Billy Joel : vous jouez dessus… Oui, mais que sur deux chansons – comment s’appellent-elles déjà ? Ah oui, Zanzibar et Rosalinda’s Eyes… C’est Phil Ramone qui m’avait recommandé à Billy qui, quand je suis arrivé dans le studio, m’a avoué qu’il était un de mes fans – « ah bon, vraiment ? » Il m’a même avoué qu’il avait perdu sa virginité en écoutant un de mes disques… Je lui ai répondu : « Félicitations ! » Nous avons travaillé plus d’une semaine sur chaque morceau ! Tiens, j’espère que vous connaissez aussi l’album de Don McLean, “American Pie”, il y a une très belle chanson dessus, Vincent. Je joue dessus, et j’en suis fier. J’ai aussi écrit des arrangements orchestraux – soixante-dix musiciens ! – pour “Toys In The Attic” d’Aerosmith, six millions d’albums vendus ! Ils sont très en arrière sur le mix, mais bon… Un ami ingénieur du son qui a les bandes me l’a refait écouter récemment : ça sonnait !
Mike Mainieri en 8 dates
1938 Naissance, le 4 juillet, à New York dans le Bronx.1962 Premier disque, “Blues On The Other Side”.
1968 Il enregistre le 33t Jeremy & The Satyrs avec Jeremy Steig, Warren Bernhardt, Eddie Gomez…
1969 Premières jams new-yorkaises et nocturnes avec le collectif White Elephant.1978 Concerts à Montreux avec le Arista All-Stars (“Blue Montreux I & II”
1979 Naissance de Steps.
1989 Premier disque de Steps Ahead avec Bendik Hofset, “Ying-Yang”
1991 Création de son propre label, NYC Records.
5 disque essentiels
De l’invention subtile et ludique des années 70/80 (Steps, Steps Ahead…) à la plénitude musicale du siècle nouveau (L’Image), Mike Mainieri n’a jamais cessé d’être lui-même : un vibraphoniste raffiné, un subtil coloriste, un soliste et un compositeur inspiré.
Mike Mainieri
Loveplay
1977 – Arista
Servi par les plus illustres membres de la fratrie musicale Mainieri – Michael Brecker, David Spinozza, John Tropea, Tony Levin, Will Lee, Rick Marotta, Steve Gadd… –, cet excellent opus nous rappelle que ce vibraphoniste de style est aussi un compositeur de choix. Sans forcer le trati, Mainieri impose dans “Loveplay” un jazz-fusion aux atour mélodiques fort peu résistibles.
Steps
Smokin’ In The Pit
1979 – NYC Records
Naguère exclusivement disponible au Japon, ce légendaire double live a été réédité en 1999 et augmenté de quatre inédits. Mainieri, Michael Brecker, Don Grolnick, Eddie Gomez, Steve Gadd : encore un all stars festivalier ? Non, un vrai groupe, qui fait passionnément vibrer de toute l’énergie new-yorkaise de superbes compos originales (Sara’s Touch, Uncle Bob, Not Ethiopia) ou des classiques (Lover Man, Soul Eyes).
Mike Mainieri
Wanderlust
1981 – NYC Records
Toujours aussi luxuseument entouré – les frères Brecker, Grolnick, Steve Khan, Marcus Miller, Warren Bernhardt, Levin, Peter Erskine –, Mainieri signe là son meilleur disque personnel, un classique de la fusion des premières années 80 qui annonce le son chatoyant des Steps Ahead à venir. Atmosphérique (Crossed Wires, L’Image), quasi world (Bullet Train) ou d’une rare déliatesse (Sara’s Touch, son tube) : les plaisirs sont aussi grands que variés.
Steps Ahead
Steps Ahead
1983 – Elektra Musician
Pools, merveilleuse composition signée Don Grolnick (qui laissait ici sa place à une jeune pianiste nommée Eliane Elias, alors Madame Randy Brecker…), est désormais un classique, qui ouvre cet opus très démocratique : chaque musicien, Elias exceptée, contribuant au répertoire. Ainsi, Michael Brecker (avec Both Sides Of The Coin) et Mister Mainieri (avec Islands) enrichissent aussi leur songook. Ce Steps Ahead là ? Une sorte de MJQ postbop…
L’Image
2.0
2009 – L’Image Records
Certes, ce jazz soft n’accroche sans doute pas les oreilles affamées d’avant-gardismes hardcore. Mais si l’on veut bien tendre une oreille attentive à la musique tricotée par ces cinq orfèvres, on s’apercevra qu’elle a un charme fou, et on se laissera bercer par l’assurance sans risque de messieurs Mainieri, Bernhardt, Spinozza, Levin et Gadd. Doux frissons assurés, et mélodies à déguster : Praise, Gadd-Daggit, The Brat, L’Image (on ne s’en lasse pas !).