Steve Gadd : « Abandonner Return To Forever ? Pas facile… » - Jazz Magazine
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Publié le 16 Fév 2026

Steve Gadd : « Abandonner Return To Forever ? Pas facile… »

Steve Gadd © XDR

S’il est un batteur vénéré dans le monde entier depuis des lustres, c’est bien Steve Gadd. Capable de servir avec le même dévouement le jazz le plus complexe ou la pop la plus légère, ce musicien hors-normes est pourtant d’une rare humilité. Interview collector.
Par Laurent Bataille & Fred Goaty

Au Japon, on le surnomme “Steve God”. Mais l’homme n’est pas vraiment du genre à se prendre comme un dieu. Car il y a comme un décalage entre le Steve Gadd qu’on imagine – le batteur aux centaines de séances, le virtuose exceptionnel, le serviteur des stars du jazz et de la pop… – et le Steve Gadd avec qui l’on converse tranquillement. Pas si tranquillement d’ailleurs : notre interlocuteur a beau arborer un look de pétanqueur à la cool (son bermuda détonne dans le hall de l’hôtel chic où l’interview a lieu), son regard intense, les silences entre les phrases et ces tatougage qu’on devine vintage (bras, jambes…) lui donnent un côté impressionnant. Steve Gadd dégage une force tranquille qui en impose, à l’image du venin rythmique qu’il inocule avec une finesse et une puissance inouïes dans toutes les musiques qu’il sert.

Quel genre de musique jouiez-vous à Rochester, avant d’arriver à New York ? Surtout du jazz, parce qu’à Rochester c’était le genre de musique le plus souvent joué. J’écoutais des organistes, un jazz plutôt groove, shuffle groove… Je jouais pas mal avec Chuck et Gap Mangione, dans le style bebop à l’ancienne. Quand Chick [Corea] a quitté le groupe d’Art Blakey, il est venu jouer avec nous à Rochester, où il a vécu quelque temps. Chuck lui prêtait une maison. On jouait six soirs par semaine en club. J’avais déjà rencontré Chick, mais c’était la première fois que je jouais vraiment avec lui. Puis, du bebop, je me suis orienté vers ce que Tony [Williams] et Herbie [Hancock] faisaient avec Miles Davis. J’écoutais Miles, Art Blakey, John Coltrane, Miles avec Philly Joe [Jones], Jimmy Cobb… Miles jouait souvent les mêmes chansons, mais avec une section rythmique différente, et j’adorais tout ça.


Pas de rhythm’n’blues ? James Brown ?
Non, je me suis mis à écouter James Brown quand je suis arrivé à New York, parce qu’il a fallu que je relève le défi de jouer ce style de musique. Personne ne jouait du James Brown à Rochester. À New York, je me suis mis à écouter d’excellents musiciens groove, j’ai été impressionné par leur jeu simple et efficace – ça semblait beaucoup plus facile, mais c’était en fait beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais de jouer comme ça.

Les puristes du jazz pensent souvent que c’est plus “facile”… Je sais qu’il faut surtout bien cadrer ses pensées, avoir précisément en tête ce que l’on veut faire, ne pas penser “technique”, mais penser à être vraiment en phase avec les autres. Souvent, quand on commence à se sentir bien, on en rajoute : il faut lutter contre ça. Et attendre les opportunités, comme celle, peut-être, de faire un solo. Si quelqu’un est en train de faire un solo et que vous prodiguez le bon groove, il ne faut surtout pas s’écarter de ça, vous comprenez ?

Quand avez-vous commencé à “sentir” ça ? À New York, j’ai entendu Rick Marotta en concert avec David Spinozza, et les grooves étaient vraiment profonds. Ce n’était pas difficile techniquement, mais ils étaient “dedans”. J’étais peu familier avec ce genre. Mais je voulais vraiment jouer comme ça, être connecté avec ce style, je sentais que c’était très important, et difficile à approcher. Je venais d’une sorte d’endroit où l’on jouait beaucoup de notes entre le premier le troisième temps, et je devais apprendre à ne jouer que ces temps, et les faire sonner pour qu’on se sente bien. C’était un tout autre défi. Jouer avec James Taylor, par exemple, c’est le real deal. Son sens du rythme est incroyable. Il faut jouer simplement, avec beaucoup d’espace : vous pouvez utiliser l’air comme une partie de votre instrument, c’est formidable. 


Les nombreuses séances auxquelles vous avez participé ont-elles changé votre style ?
Il faut s’adapter à la musique. Ça dépendait de qui m’engageait, ça ne dépend pas que de moi. La musique me fait faire certaines choses… Mon son ? Ce n’était pas juste mon son. Le son est aussi dans les mains de l’ingénieur, du producteur. Quand vous enregistrez, ils veulent un certain son pour la musique. Je suis un sideman, donc s’ils veulent un son plus étouffé, je m’exécute. On me demande de jouer pour la musique, et si mon son change c’est parce que la musique et la technologie changent aussi. J’ai toujours cherché à comprendre ce qui se passait en termes de feeling, de son, de dynamiques, c’est mon boulot que d’essayer de comprendre ce qui est nécessaire pour la musique. C’est pour ça qu’on m’engage. Je n’ai aucun problème pour m’adapter. J’aime le fait qu’avec mon background Elvin Jones/Tony Williams, j’ai été capable de comprendre le défi de jouer simplement. J’ai adoré ça. J’ai été capable de prendre ce que j’avais appris techniquement d’Elvin, de Tony et de Philly Joe, et d’incorporer ça dans un contexte groove.


Fifty Ways To Leave Your Lover
serait un bon exemple ? Non, le meilleur exemple, c’est ce que je joue dans Chuck’s In Love de Rickie Lee Jones. Il y a du Elvin là-dedans…


Vous avez été le batteur de Return To Forever avant que Lenny White ne vous remplace…
Chick [Corea] dit qu’il existe un disque inédit, oui… Nous avons joué dans quelques clubs, à New York, Philadelphie, Boston, dans des universités… Il y avait Stanley Clarke, Bill Connors, Mingo Lewis… C’était monstrueux, énorme, mais je n’avais pas envie de ne me consacrer qu’à un seul projet, ce n’était pas le bon moment. Ç’a n’a pas été une décision facile à prendre que d’abandonner ça. Je savais que ce groupe allait devenir populaire, mais je savais aussi qu’en restant à New York j’allais avoir l’opportunité de jouer avec pleins d’artistes différents. J’étais marié, j’avais une petite fille, et si je pouvais rester près de mon foyer, c’était mieux. C’était douloureux, mais j’ai eu la chance de pouvoir rejouer avec Chick après…

Steve Gadd en 8 dates

1945 Naissance, le 9 avril, à Rochester.
1968 Premier séance avec Gap Mangione, “Diana In The Autumn Wind”.
1972 Il s’installe à New York à son retour de l’armée.
1974 “She Was Too Good To Me” avec Chet Baker (CTI).
1977 Solo légendaire avec Steely Dan dans le morceau-titre de l’album “Aja”.
1978 “Me, Myself & Eye” avec Charles Mingus (Atlantic).
1981“Three Quartets” avec Chick Corea (Stretch Records).
1997 Il tourne avec David Sanborn, Marcus Miller, Joe Sample et Eric Clapton (“Legends”).