Tarbes: Truffaz et Lizana, Sketches of Spain en relecture - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 2 Fév 2026

Tarbes: Truffaz et Lizana, Sketches of Spain en relecture

Deux moments de musique en opposition de phase. Occasion de découvertes successives.

Gigigi: Anna Bouchet (bcla, voc)), Terri Bertoni (g, voc), Matteo Stefani (dm, voc)

Souvenir en flash du festival Jazzkaar de Tallin (Estonie): des groupes de jeunes musiciens des Pays Baltes livrant brut de décoffrage une musique improvisée sans complexe. Des instruments potentiels participatifs du jazz, l’énergie folle du rock, des sonorités pétantes de l’électro: on retrouve tous ces éléments dans le trio franco italien de jeunes musicien(ne)s lauréat du collectif OcciJazz. Fort de  voix en solo ou en chœur boostées, transformées via un traitement numérique.  Ça joue très fort question volume. La structure musicale part de  mélodies simples d’aspect Et se développe via beaucoup de reliefs électriques, d’effets électronique y compris sur les lignes de la clarinette basse. Décline dès lors un gros son teinté d’une forte saturation, lesté de trafics sonores et d’une lourde  batterie métronomique.  Un leitmotiv.. D’aucuns sans trop d’imagination qualifièrent a ce genre de punk jazz au début des années 2000. Le public plutôt d’âge mur de la Scène Nationale bigourdane, de cette forme de musiuque exacerbée ne leur en a pas tenu rigueur.

Erik Truffaz (tp, bug), Antonio Lizana (voc, as, fl). Renaud Gabriel Pion (bcla)) Pau Figueres (g). Arin Keshishi (elb) Manuel de la Torre (dm), Vincent Thomas (perc) Ana Perez (danse)

Le Parvis, Scène Nationale Tarbes Pyrénées, Ibos (65420), 30 janvier

Une première c’est une première. Il convient de la prendre avec les avantages et les inconvénients d’un tel concert. De la surprise bien sur dans la découverte progressive du contenu. Des plans à améliorer, faire évoluer dus à la réalité de la préparation de la substance musicale traitée « On a eu peu de moments de répétition suite au premier travail effectué pour le seul concert avant celui ci, il y a plus de six mois lors du Festival de Cadix. Faut savoir par exemple que question organisation pour se retrouver ici les musiciens sont partis de sept aéroports différents… » explique Vincent Thomas, porteurs de deux casquettes lors de cette tournée, manager et percussionniste à la fois. Et Antonio Lizana de surenchérir « Histoire de pouvoir créer, mettre en place ce répertoire j’ai accueilli tous les musiciens, chez moi dans ma maison à Cádiz…) Le point de départ, banc-titre de la tournée (plus de trente dates au total): une relecture/réécriture du Sketches of Spain, album culte car singulier (on y entend des castagnettes !) dans la discographie pléthorique de Miles Davis -sorti en 1959 et nanti des arrangements de Gil Evans il fait partie de la prestigieuse série Masterpiece du label Columbia.

Retour sur la scène. Au présent.

Avec pour entame un morceau …d’histoire. Aranjuez, célèbre concerto signé Joachim Rodrigo,: la guitare -de ce type, classique, on la qualifie d’espagnole- seule pose le thème d’un beau son naturel. L’orchestre inédit jusqu’à ces premières mesures prend son envol « moderato » Les musiciens se regardent. Sur le tremplin d’un canevas harmonique bien étagé naissent les deux premiers solos. Erik Truffaz, son éternel chapeau « new york fashion » sur le crâne, trace des lignes modales épurées, notes soigneusement détachées. Dans le même exercice, Antonio Lizana enchaine lui en phrases plus serrées, un flux tendu. Troisième phase de solistes, la clarinette basse en brefs éclats de bois lance les prémices de danse avecd Anna Perez…

Truffaz, le trompettiste suisse a du métier, prend la parole en mode de respiration en début de match pour le groupe « C’est une première, oui. J’avoue pour ma part que j’ai plus de tract ici en France que lors du premier lancement en juillet à Cadix… » Deux compositions sortent du contexte de l’album célébré. Rocas, d’abord thème de Renaud Gabriel Pion, lequel a conçu également les arrangements à  destination de cet orchestre new look. Sur une base rythmique au soubassement très compact, Antonio Lizana, toujours lui, fait monter la température en sinusoïdes sonores. Avant un « chase », échange sax alto-trompette en relai et/ou défi,  occasions de pics sonores partagés dans les aigues. Soleil viendra plus tard au final, écriture d’Erik Truffaz celle là,  laquelle génère des lignes à trois souffles conjugués, cuivres plus clarinette basse pour lancer une action musicale intense, porteuse d’un chant flamenco (Lizana, encore lui) dans toute sa vérité flamenca entre cri et romance. Moment fort qui débouchera sur un chorus du trompettiste au caractère très davisien dans ses modulations, ses nuances, ses équilibres respectés du grave à l’aigu.

Le reste du concert appartient en plein à Sketches of Spain « Nous puisons dans ces thèmes de deux façons justifie Erik Truffaz. Certains en version très libre d’interprétation, d’autres en moments de fidélité » Saeta, illustration d’un cri sévillan à l’origine, retentit d’un esprit de flamenco endiablé, rythmes et sonorité de l’alto du saxophoniste gaditano (de Càdiz -Cadix), de sa voix tranchante façon fil d’une lame aiguisée. Mise en scène naturelle du baile (la danse flamenca) figures vives, élégantes, éclatées, gorgée de séduction directe de la part d’Ana Perez. Plus une séquence de guitare en résonance de cordes sèches qui parlent crû. The Pan Piper sur une partition savante de Gil Evans place la clarinette basse en tête de gondole, son boisé piqué d’un léger vibrato apte à animer le souffle. La ligne funky soutenue de la basse mise en route en avant scène vient comme un rappel des images de l’époque Miles de l’album Tutu cornaqué par Marcus Miller. Le sax alto y plante un solo de sonorités paroxystique. Antonio Lizana, sur cette séquence paraît avoir définitivement enfilé un costume croisé jazz sur jazz. Solea, palo (genre, figure) cathartique du (de la musique) flamenco, restitue ici un esprit en éloge de la lenteur, du feeling ressenti en profondeur. Le groupe, trompette et guitare en particulier, y veillent. Will o the Wisp (Amor brujo, titre originel d’une oeuvre de Manuel de Falla) tient d’une même figure de style Un hymne tout en lenteur, en retenue. Le rythme reprend vie avec la poussée des palmas, battements de mains repris à trois puis quatre unités. Autre occasion, nouveau carrefour musical pour autant de figures de danse. Interaction rythmique de frappes, de souffles, de voix, à cordes et à cris avec la force, la grâce combinée des  mouvement du corps.

Une première en France donc que ce concert inaugural. On sent que le matériau très riche ainsi mis à l’épreuve a encore besoin de temps, d’exposition, de mise en pratique collective. Plus de présence du baile, pour sa force, son attractivité visuelle, sa dimension spectacle ? Un élargissement possible de l’apport du secteur des percussions ? Une utilisation accrue de la flûte pour une variation des sonorités chez Antonio Liizana…Quisas, quisas ? Sketches of Spain importé dans sa version originale jazz via l’intuition de Miles, passait déjà npour un work in progress ,fruit  d’un atelier musical en hommage au courant de courants de la musique ibérique, en ombre et soleil comme dans une arène de Séville.

À suivre… sur une année -c’est le pari pris- jusqu’au bout des festivals de l’été de part et d’autres des Pyrénées.

Robert Latxague