Michel Portal et Joëlle Léandre : “La musique est encore possible”
Joëlle Léandre et Michel Portal dessinés par François Plassat.
Pour rendre hommage à Michel Portal, Jazz Magazine publie chaque jour jusqu’à vendredi un article marquant à propos du grand clarinettiste disparu le 12 février. Il y a cinq ans, après la douloureuse expérience du confinement, nous avions fait dialoguer Michel Portal et Joëlle Léandre. Comment ces deux grandes figures du jazz et des musiques improvisées avaient-elles vécu cette période ? Avec, chacun, leurs angoisses, leurs colères et leurs espoirs, ils se livraient.
par Stéphane Ollivier
Jazz Magazine Si vous faites le bilan de l’année 2020, quelles ont été les conséquences des confinements sur votre pratique et votre désir de musique ?
Joëlle Léandre C’est une année blanche pour moi. Une année morte ! C’est simple : pendant quatre mois, ma basse est restée au sol. Il n’y avait plus d’expression possible avec ce qui se passait, donc plus de sens à jouer, et à proprement parler, plus de création. Ça a été très difficile. Et aujourd’hui encore ça reste très rugueux ! Par ce manque de l’autre en face, pour qui ou avec qui vous jouez ! Moi je veux bien jouer pour mes chats, mon canapé ou mon frigidaire, mais quand on a comme ambition de s’exprimer en musique, cette situation est impossible et insupportable. En nous murant, on nous a muselés. Empêcher un musicien de monter sur un plateau, c’est le tuer. La musique c’est de l’art vivant. Nous sommes là pour faire rêver, déranger, nous avons besoin d’un public. Je n’ai fait que quatre concerts ces neuf derniers mois : pour moi qui suis une nomade et qui passe l’essentiel de ma vie d’artiste à me produire à l’étranger, c’est atroce. Ensuite, il y a du positif dans tout si on cherche bien. J’ai pris du temps pour lire, écouter de la musique, j’ai profité du silence pour nourrir la partie méditative en moi. Mais toujours avec un fond d’anxiété. Parce qu’on ne sait toujours pas aujourd’hui où l’on va, et cette incertitude est terriblement usante.
Michel Portal Je crois que, comme beaucoup d’entre nous, j’ai d’abord eu peur, tout simplement. Peur d’attraper la maladie et d’en mourir. Je me suis vite aperçu que c’était grave cette affaire, que ça allait s’installer dans le temps et qu’il allait falloir apprendre à faire avec. Et donc, la première conséquence c’est que j’ai été atteint par une forme d’inquiétude et que ça a attaqué mon désir de faire de la musique. Je n’ai pas touché l’instrument pendant des semaines. Je me sentais abattu, dispersé dans la tête, enfermé… Faire de la musique c’est avoir envie de sortir, de crier, de chanter. Là, c’était tout le contraire. Du coup, j’ai commencé à somatiser, à avoir de la fièvre, je me sentais faible, je faisais venir des médecins qui me rassuraient, mais l’angoisse remontait vite. Ç’a été une période très anxiogène. Et puis il y a eu le déconfinement et d’autres types de peur. J’avais ce nouveau disque à enregistrer à la Maison de la Culture d’Amiens pour Label Bleu, et ça n’allait pas de soi pour moi de prendre le train et me retrouver enfermé durant des heures dans un studio… J’ai été faire ce disque avec énormément d’appréhension, et si nous avons pris beaucoup de plaisir à rejouer ensemble, je suis demeuré sur la réserve continuellement dans les rapports humains. C’est un effet pervers de cette pandémie que de distiller une sorte de crainte entre les gens. Moi qui suis déjà d’un naturel hypocondriaque, je me suis beaucoup protégé. Mais c’est vrai que faire ce disque m’a redonné le goût de la musique que j’avais perdu en partie, et par là même une forme d’espoir. J’ai senti que la musique était encore possible et qu’on allait finir par s’en sortir.
D’après votre expérience, dans quel état se trouve la scène musicale et quelles sont les perspectives ?
Joëlle Léandre Tout le monde est gravement fragilisé ! Musiciens, organisateurs d’événements, propriétaires de salles, tout le monde est touché et cherche à résister comme il le peut. Ce que je pense, c’est qu’il faut qu’on montre de la solidarité dans nos luttes, sinon c’est tout le système qui risque de ne pas s’en relever. Aujourd’hui, que ce soit en France ou à l’étranger, il n’y a pas d’avenir. C’est juste parce qu’on va avoir la force de continuer à marcher que progressivement de nouvelles perspectives vont se révéler. La scène qui va naître de ce cataclysme sera probablement plus réduite. Il n’y aura pas de la place pour tout le monde et je pense aux jeunes, notamment, avec inquiétude. Mais ce serait une erreur de réagir de façon communautaire ou générationnelle, de se laisser aller à l’amertume ou au ressentiment. On ne s’en sortira que collectivement. Il faut y croire ! Parce que ça touche l’art, son existence même, c’est une lourde responsabilité qui nous incombe de résister. Moi j’ai des dates de prévues, en Allemagne, aux États- Unis, en Italie, en Suisse… Je pars dans l’idée que tout le monde tiendra parole et que ces concerts auront lieu.
Michel Portal Je me suis retrouvé comme tout le monde à voir tous les concerts planifiés s’annuler les uns après les autres… Évidemment, je ne suis pas le plus à plaindre, et je sais que pour de nombreux jeunes musiciens cette paralysie est une véritable catastrophe sur le plan financier. Me concernant, c’est plus une sorte de remise en question du mode de vie qui est le mien depuis plus de soixante ans que je me consacre tout entier à la musique. Ne plus jouer c’est perdre du sens. C’est pour ça d’ailleurs que j’ai répondu présent quand on m’a sollicité pour des performances sans public. Se retrouver dans la grande salle du Châtelet presque désaffectée, accompagné simplement d’un DJ et de quelques techniciens, j’ai trouvé ça étrange bien sûr, mais je me suis dit : « Libère toi, fais de la musique ! C’est tout ce que tu sais faire ! » Et effectivement ça m’a fait un bien fou ! Parce que jouer, pour moi, c’est tout simplement vital. Alors oui, j’ai des dates de prévues dans les mois qui viennent, notamment en février avec mon quintette pour accompagner la sortie du nouveau disque, mais je ne sais pas si elles vont être maintenues. Peut-être faudra-t-il encore passer pour un temps par ces concerts sans public…
En tant qu’improvisateurs attachés à faire de la musique l’expression de la rencontre entre un lieu, un moment et un public, comment jugez-vous ces alternatives proposées par certains festivals ou clubs consistant à diffuser, sur les réseaux sociaux, en direct ou en différé, des concerts sans public ?
Joëlle Léandre Je suis radicalement contre ! Pour moi c’est une aberration et j’ai refusé toutes les propositions qui m’ont été faites dans cet esprit. Sion met le doigt dans cet engrenage on condamne à mort l’art vivant à très brève échéance ! Notre musique n’a de sens que dans l’instant de la rencontre avec l’autre et le public est un ingrédient à part entière et essentiel du processus créatif. Je ne peux pas m’empêcher de voir beaucoup de narcissisme dans toute ces petites expressions individuelles diffusées en streaming sur les réseaux sociaux. C’est la soif d’exister à tout prix. Mais politiquement c’est une catastrophe. Le risque est grand que les instances culturelles en profitent pour couper les subventions à tout ce qui est trop vivant, trop complexe, trop risqué et dérangeant, en privilégiant ces petites formes bien proprettes et si facilement manipulables. Tout ce qui se joue et ne peut exister que sur scène est véritablement en danger si on s’habitue à ces pis allers.
Michel Portal Vous avez raison de rappeler que dans l’improvisation, le public, la salle, sont des éléments essentiels qui orientent les humeurs de la musique. Mais je crois que dans la période que nous traversons il ne faut pas être trop dogmatique. Tout récemment, j’ai joué au Triton avec Louis Sclavis et Médéric Collignon, dans ce genre de contexte. Nous étions dans une salle vide, devant juste quelques caméras. Sincèrement, il était très difficile pour moi de juger de la musique que nous faisions. Mais quand le concert a été diffusé sur les réseaux sociaux, j’ai reçu des messages de gens qui me disaient à quel point ça leur avait fait du bien de m’entendre jouer de la musique live ! Moi ça me rend heureux ce type de témoignage… Les gens ont besoin de musique ! C’est une situation qui invite à l’humilité, je crois.
Pensez-vous que la musique puisse encore représenter une force de résistance face au monde très contrôlé qui se profile ?
Joëlle Léandre Pour lutter contre cette atomisation de la société, chacun chez soi, dans sa bulle, sous le contrôle de l’œil de son ordinateur, il faudrait recréer des petites tribus capables de s’arracher au confort factice de ce monde sécurisé, et de se connecter les unes aux autres. Oui, on est fliqués ! Oui, on est contrôlés par la peur ! L’artiste se doit plus que jamais de sortir de ses gonds ! Le monde entier s’enferme et se referme aujourd’hui. La musique est par essence une force de résistance en ce sens qu’elle se diffuse, qu’elle transgresse les frontières, qu’elle voyage… Quand tant d’autres se seront conformés et confortés dans leur pré- carré, je n’ai jamais envisagé la musique autrement que comme un combat existentiel. Ça m’aura mené partout dans le monde, à repousser mes propres limites. Et ce n’est pas à bientôt 70 ans que j’ai l’intention que ça change !
Michel Portal Moi j’ai fait de la musique pour échapper aux cases où j’avais le sentiment qu’on voulait m’enfermer. Sans même parler de la Covid-19, ça fait déjà bien longtemps que notre monde tend à se standardiser et à formater les gens en les assignant à des fonctionset en leur imposant des façons d’être et de faire de plus en plus stéréotypées, et reproductibles. Ça c’est tout simplement le contraire de moi ! Si je fais de la musique c’est pour expérimenter ma liberté ! Mais je vois ce phénomène envahir toutes les strates de la société et la musique n’y échappe pas, je crois. Ça m’inquiète mais je ne peux pas y faire grand-chose. Je demande juste qu’on me laisse encore chanter ma petite chanson comme je le veux !
Cet entretien avait été publié dans notre N°734 daté février 2021.
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