Michel Portal, face à face
Suite de notre semaine-hommage à Michel Portal. En 1980, il s’était confié à Philippe Carles dans l’émission Jazz pour un kiosque de France Musique sur l’enregistrement de son premier album en solitaire, le désormais légendaire “¡ Dejarme Solo !” de 1979.
par Philippe Carles
Une manière d’événement : “¡ Dejarme Solo !”, sixième disque de Michel Portal en un peu plus de dix ans. Et, inévitables et comme participant de la matière et de l’histoire de cet enregistrement: des questions – auxquelles il avait tenté de répondre lors, notamment, de deux émissions Jazz pour un Kiosque de France-Musique.
Une discographie relativement Mince « Je me dis que si j’enregistre une chose aujourd’hui, demain c’est déjà moins bien pour moi ». (Dans L’homme à l’affût, de Julio Cortazar, « Johnny se frap-pait le front et répétait: Ça, je l’ai déjà joué demain… On ne pouvait pas le sortir de là. La séance était fichue ») (1). Michel Portal dit aussi : « On est souvent jugé par un disque (…) Le problème, c’est de faire un chemin dans un disque. »
La clarinette ? « Dans le jazz, la clarinette, je ne m’en sers pas tellement. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs… La clarinette est un instrument trop marqué pour moi, trop classique, elle m’entraîne sur un registre trop connu, dans un domaine… » Dans des domaines [“Domaines”, de Pierre Boulez, pour clarinette et vingt instruments, enregistré par M. Portal et l’ensemble Musique Vivante dirigé par Diego Masson].
Le groupe « Souvent j’aime distribuer des rôles en concert, comme on distribue des maillots sur un terrain de rugby. Comme à Nancy en 1975, où Joseph Dejean [le guitariste né en 1947 et mort en 1976] chantait des espèces de chansons folk ou engagées en anglais, mais c’était comme un anglais supposé, tandis que Bernard Lubat au synthétiseur apportait la technique, l’électronique. A Daniel Humair, j’avais demandé de jouer quelque chose qu’il aime jouer, aux balais, une sorte de jazz classique. C’était le mélange, le chaos, j’étais en réaction contre toutes les musiques et je voulais jouer contre. Je suis toujours en réaction contre quelque chose – ce jour-là, j’étais en réaction contre moi, ça arrive souvent. Le rôle que je m’étais im-parti, c’était celui du saxophone qui hurle, qui crie, du freejazzman. Mais je n’ai pas touché à ce qu’on appelle la « grande musique »… Personne ne m’a demandé à propos de Dejean : « Qu’est-ce qu’il dit ? ». En revanche on m’a reproché de jouer trop fort. Dans le rock aussi, personne ne comprend les paroles – je voulais aussi signaler cela. »
Musiciens « On me dit que dans cette musique – libre, improvisée – il y a des tas de musiciens. Et on me dit: il faut changer, tu as déjà joué avec Untel. Mais nous ne sommes pas beaucoup. Des musiciens d’improvisation, il n’y en a pas des mil-lions, ni des milliers… Je veux dire des musiciens qui jouent vraiment, sans qu’on leur apporte de musique écrite… Je voudrais jouer avec tout le monde, ou avec personne. »
| En el campo Un souvenir des musiques créoles oubliées : « Un son que j’ai perdu, celui des clarinettes que j’aimais… Jimmy Noone… Créoles, bulgare, je trouve ces musiques beaucoup plus fortes que certaines techniques « nouvelles» dont on parle aujourd’hui. Dans les écoles de musique, cela ferait très mal… Ce sont toutes ces influences que je subis. » |
Inclassable Cela s’appelait d’abord Los Imposibles, Los Incapables ou Los Inclasables, ou même Los Incassables – « J’avais choisi un titre espagnol parce que ça me fait rire un peu ». Et puis c’est devenu Batsarrou, un « petit divertissement » au bandonéon. « Le bandonéon, il faut le dire, est pour certains chargé d’histoire. Pour moi aussi, il a toute une histoire. Pour d’autres, c’est un instrument inclassable, un instrument qui dérange. Sur ce morceau, je chante dans mon bandonéon, et puis, pour faire un rythme, j’ai joué de la clarinette basse sans bec, et pour faire des petits riffs, une idée de riff, j’ai pris une petite trompette… Avec le bandonéon, je danse – j’ai toujours fait des musiques de danse. En fait, Batsarrou, ça parle de gens qui dansent, qui boivent, qui se mettent des chapeaux sur la tête. Ce n’est pas très sé-rieux… »
| Desert sun « Là j’ai cherché uniquement des sons en spirale – on n’entend pas les notes qui passent, c est un peu comme la voix. Je n’ai pas recherché la virtuosi-té. Etant donné que ce disque est conçu comme un « concert de voyages», on pourrait dire que ce morceau c’est un peu l’Amérique – c’est d’une phrase dans un solo d’Albert Ayler que je suis parti, et c’est devenu un petit dialogue: entre un soprano qui s’envole et l’autre qui l’empêche de s’envoler… ». |
Bandoneon « Javais déjà fait des airs de bandonéon, et ça avait marché un petit peu. Aussi je me méfie de cet instru-ment… »
Solitude « Au départ c’est un défi – je n’ai jamais joué seul. Pratiquant des musiques collectives, j’ai été fatigué d’entendre dire après un concert : « C’est la faute d’Un-tel, c’est à cause de toi, ou à cause de lui… ». Cette fois-ci, c’est à cause de moi. C’est à la fois un défi et un jeu. »
Rere… « Ce qu’on appelle le rerecording, c’est en fait une sorte de composition. Mais je n’en ai pas abusé – j’ai trouvé que plus j’en mettais, plus ça faisait penser à un homme-orchestre. On peut me reprocher cela… J’ai utilisé toute la famille des saxes et des clarinettes. »
| Saxophone prepare (Buffone) Comme John Cage préparait des pianos, « moi je prépare ce ténor. Je voudrais le boucher de partout. En fait, je cherche une sorte de sourdine – le son sort où il peut, alors que sur un ténor normal il sort du pavillon. On s’est étonné de ce tube que j’enfonce dans le pavillon, mais je sais qu’un jour je trouveral ». |
Albert Ayler « Ça me poursuit… Ces mélodies me viennent lorsque j’oublie tout – toutes les esthétiques d’aujourd’hui. Je pourrais délirer très longtemps là-dessus. Tout s’efface, et puis il y a ce chant qui arrive… »
Melodies « Il m’est toujours assez difficile de jouer des mélodies, et curieusement, dans le jazz j’en fais souvent. Alors que quand on joue de la musique contempo-raine, on ne joue jamais de mélodie – on passe autour, à côté, on joue autre chose. »
Inventaire Pays Basque, Andalousie, Ay-ler, Mozambique, tenora, créole… « C’est un peu le tiers-monde que j’avais en tête lorsque j’ai préparé ce disque. Je voulais d’abord le programmer ainsi : avant le début de chaque morceau, j’aurais mis un peu de l’« original» qu’ensuite j’aurais développé. Ainsi j’aurais précisé tous les feelings que j’ai recherchés. Pour moi, il s’agit moins de compositions que de sché-mas, de citations, de petites choses que je note sur des bouts de papier et qu’il s’agit ensuite de développer ad lib… La terre, c’est le mot qui me vient quand j’entends certaines musiques. Et c’est vrai qu’il y a dans ce disque un aspect « écologiste ». Je sais que si j’en fais un autre, il y aura de la technique… »
Critique Ce disque en solo, Michel Portal l’a enregistré pendant plusieurs mois en studio (« Je l’ai préparé pendant deux ans et j’y ai consacré une dizaine de séances »), face à ses instruments, face à la console de Claude Ermelin, l’ingénieur du son (celui qui prend le son, comme on dit), face aussi à sa solitude.
Ce disque aux titres étranges et étrangers est un parcours: pathétiquement grave sur la première face tandis qu’il explore avec patience les clarinettes et le soprano, et qu’il se remémore un air d’Albert.
Ce disque est un chemin de gai savoir : qui s’aventure du côté des ténors, des tenoras, et du bandonéon saisi par le diable des fêtards bayonnais – on n’en revient pas vraiment.
Ce disque est à l’opposé de ce que Michel Portal aime et pratique: la rencontre, l’improvisation collective, le groupe, l’éphémè-re. Et ce disque rejoint magiquement ses meilleures façons de faire. Dans le mélange furieux des sons et des sens, il crie Give me a chance et on lui donne les yeux fermés toutes les chances du monde, il implore Dejarme solo et on ne le laissera plus seul un instant. Jamais.
| Tenoras : Instruments dont on joue du côté de Barcelone. Instruments catalans qui sont utilisés dans les coblas. Michel Portal joue un petit thème, « une espèce de blues », et en rerecording. L’introduction rappelle les sonneries de gaiteros du Pays Basque (gaita: autre instrument à anche double). « Dans cette musique que j’appelle, moi, underground, je joue souvent des mélodies, et ça me surprend ». |
Ce que disent les titres En el campo : quelque part dans la campagne andalouse, mais aussi des tierces qui sonnent comme au Pays Basque. Desert Sun : le soleil du désert – un bout de phrase d’Albert Ayler tourné en danse à deux voix. African ritual (ex Mozambique Marmelade) : un rituel de rites paiens pour clarinettes en bois du Mozambique. Give me a chance (« donnez-moi une chance»): complainte du souffle cassée en riff sans frein. Tenoras : attaque à la tierce basque d’instruments catalans. Dejarme solo (clarinette contrebasse et voix) : il crie enfin « Dejarme solo! » pour être seul, ou pour faire semblant. Batsarrou: le bandonéon en folie tranquille, pour rire…
| Dejarme solo « Autrefois, quand un torero se laissait prendre par le taureau – sans mal mais tout de même – et qu’il se relevait comme ça, vaguement poussiéreux, un peu humilié, et comme nous bien soulagé, alors, aux valets et amis accourus pour l’aider, il criait rageuse-ment: « Dejarme solo ! » Laissez-moi seul, je n’ai besoin de personne… » (Francis Marmande, extrait du texte de présentation du disque). |
S’entendre « Avec ce disque, c’est sans doute la première fois que je me suis entendu vraiment. C’est la première fois en tout cas que je suis vraiment dans ma musique – je ne dis pas que les musiciens, quand ils improvisent ensemble, cherchent à se contrarier, mais il y a un problème d’écoute… »
Pour qui ? « C’est une question qui m’obsède: pour qui fait-on un disque ? Qui l’écoute? En fait, j’aimerais bien jouer devant des gens que je connais. »