Jazz sur le Vif : Delphine Deau & Julien Soro ‘The Other Side Orchestra’ , The Bad Plus Potter Taborn
Un concert‘Jazz sur le Vif’ contrasté, et d’une très belle teneur dans chaque partie, entre un nouvel orchestre, suscité par Delphine Deau & Julien Soro, et la nouvelle mouture de Bad Plus

photo Maxim François
DELPHINE DEAU / JULIEN SORO ‘The Other Side Orchestra’
Rafaël Koerner (batterie), Raphaël Schwab (contrebasse), Delphine Deau (piano), Stephan Caracci (vibraphone), Christiane Bopp (trombone), Fanny Meteier (tuba), Catherine Delaunay (clarinette, clarinette basse), Heidi Bayer (trompette), Julien Soro (saxophones alto & soprano)
Delphine Deau, Julien Soro (co-direction, compositions)
Fred Maurin, Raphaël Schwab (arrangements)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 28 mars 2026, 19h
Le répertoire est l’extension orchestrale des thèmes joués (et enregistrés) en duo par la pianiste et le saxophoniste pour leur disque ‘The Other Side Of Water’. Finement (et audacieusement) arrangés par leurs compagnons de route en jazz, ces thèmes trouvent ici une nouvelle vie, une autre dimension d’expression, dans le cadre d’un partage avec les orfèvres qui constituent ce véritable orchestre de solistes. Le concert commence par un thème de la pianiste, où le contraste sera vibrant entre la machine à rythme introductive, le dialogue du piano avec les solistes et les sections, et de subtils développements improvisés, jusqu’au vigoureux retour du flot rythmique. Puis une composition du saxophoniste mettra en relief le lyrisme de son instrument, et toutes les ressources en dialogue des individualités, et des pupitres. Au fil des titres, la formidable qualité des solistes s’exprimera, servie à la fois par la singularité des thèmes (The other side of M , allusion à Olivier Messiaen, en fera une sorte d’évidence) et la finesse de l’écriture orchestrale. Et le dernier titre fera vibrer en nos mémoires le souvenir des riffs obsédants de Mingus et des débordements de Dolphy, dans une pulsations résolument jazz. Je ne vous en dirai pas plus car, dans la mesure où cette première partie était en direct sur France Musique dans l’émission ‘Jazz Club’, vous pouvez faire l’économie du commentaire pour rejoindre les sensations de l’écoute, en suivant le lien ci-dessous

THE BAD PLUS POTTER TABORN
Reid Anderson (contrebasse), Dave King (batterie), Chris Potter (saxophone ténor), Craig Taborn (piano)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 28 mars 2026, 20h20

photo Maxim François
Plaisir de découvrir cette mouture inédite de ce qui fut un trio avec Ethan Iverson, puis d’autres pianistes, avant de renaître au début de cette année avec Craig Taborn au piano et Chris Potter au saxophone. Un plaisir redoublé par la curiosité, car le groupe a choisi de jouer le répertoire du quartette américain de Keith Jarrett (avec Dewey Redman, Charlie Haden et Paul Motian), entre 1973 et 1979 (albums ‘Fort Yawuh’, ‘Treasure Island’, ‘Byablue’, ‘Bop Be’ & ‘Eyes Of The Heart’). Sur un thème joué naguère par Jarrett et ses acolytes dans un enregistrement sur le vif, la basse commence sur un tempo d’enfer, et comme dans la version princeps les unissons funambules vont bon train. On est aussi dans le rituel du concert de jazz : impro à tour de rôle, mais avec une fougue qui parfois touche au vertige. Dans le titre suivant, signé Dewey Redman, précision et ruptures, mais aussi fluidité, liberté…. Vient alors le fameux Byablue , composé par Paul Motian, avec cette construction un peu décalée, avant un thème groovy de Jarrett, intitulé Le Mistral . Puis c’est un retour au calme ; le très calme même : sur un tempo hyper ralenti Craig Taborn pose les accords de Silence(signé Charlie Haden). C’est comme un cérémonial, chaque note pesée au trébuchet du recueillement. Extrême intensité qui nous rappelle que le pianiste, qui a déjà étincelé de mille feux depuis le début du concert, sait aussi faire parler la force de la retenue. Cette grille d’accords est comme un piège à clichés. Jarrett, dans la très courte version (3 minutes 13 secondes) du disque ‘Bop Be’, s’en tire en délivrant un court solo (50 secondes) en forme d’épure. Craig Taborn suit un autre chemin, peuplant la grille de sinuosités qui sont autant de défis au convenu. Puis on revient au tempo affirmé avec Mushi Mushi (compo de Dewey Redman à nouveau), où Chris Potter nous offre une autre facette de sa faconde ; car il est volubile, mais ne joue pas pour ne rien dire. Reid Anderson, en Maître de cérémonie, et Dave King, auront agi en gardiens de la flamme ; des flammes peut-être : tout à la fois le souvenir du Bad Plus originel, trio avec Ethan Iverson, et aussi la mémoire du formidable quartette américain de Jarrett dans les années 70. Et ils auront eux aussi, dans les ensembles comme dans les solos, été à la hauteur de l’enjeu : un hommage qui n’est pas de pure circonstance mais bien de contribution à la reviviscence d’un répertoire, et d’un groupe, qui appartiennent à l’histoire.Vous en jugerez en écoutant ce concert quand il sera diffusé sur France Musique, le samedi 11 avril, dans l’émission ‘Jazz Club’
Xavier Prévost

photo Maxim François