Cedric Burnside au New Morning
26 mars 2026
La mode du Hill Country Blues électrique incarné dans les années 1990 par le label Fat Possum n’a pas vraiment survécu à la disparition de ses figures historiques – R.L. Burnside, Junior Kimbrough, CeDell Davis, T-Model Ford… – mais la musique, elle, est toujours vivante, bien souvent incarnée par une nouvelle génération de descendants de ces musiciens fondateurs. Au sein de cette troupe qui porte souvent les noms de Burnside (Daniel, Gary, Duwayne…) ou de Kimbrough (Cameron, Robert, David, Kenny…), Cedric Burside est celui qui s’impose le plus évidemment : fils du batteur historique et gendre de R.L. Burnside Calvin Jackson, il lui succède sur disque et sur scène dans le courant des années 1990 et développe après le décès de son grand-père une carrière personnelle qui l’a vu collaborer en particulier avec Lightnin’ Malcolm et Bernard Allison, publier plusieurs disque sous son seul nom (dont un consacré par le Grammy du blues traditionnel en 2022) et même apparaitre sur la bande originale du film Sinners. Au vu de son profil et de la rareté des étapes parisiennes dans les tournées des bluesmen afro-américains, il n’est pas surprenant que le New Morning soit plein à craquer pour l’accueillir.
En ouverture de soirée, c’est à une délégation venue directement de la West Coast qu’il appartenait de chauffer la salle avec la version acoustique des Freaky Buds, un des groupes phares de la très dynamique scène blues nantaise, soit l’harmoniciste Thomas Troussier et le guitariste et chanteur Max Genouel. Tous deux ne cachent pas leur plaisir de se produire au New Morning et proposent pour l’occasion un programme d’emprunts pas trop évidents aux répertoires de musiciens comme Jimmy Reed, Lightnin’ Slim et même R.L. Burnside. Le résultat est plaisant et bien accueilli, mais il manque la petite étincelle qui aurait réellement fait décoller l’ensemble. Quelques titres originaux, voire une touche d’électricité, auraient pu jouer ce rôle, d’autant que le fait de jouer assis devant un public debout ne simplifie pas les interactions.

Cedric Burnside a visiblement envie de jouer. L’entracte est court, et il bondit sur scène sans introduction alors même que les lumières de la salle sont encore allumées. Lui aussi commence assis, armé de sa seule guitare pour un court set acoustique ouvert par deux de ses compositions, « The World Can Be So Cold » et « Hard to Stay Cool », suivies par deux titres issus du répertoire familial, « Mellow Peaches » et « Shake ‘Em on Down » et d’une « histoire » empruntée à celles qu’aimait à partager sur scène R.L. Burnside. Si le petit-fils ne fait pas semblant d’ignorer qu’une partie au moins du public est là par fidélité à la mémoire de son grand-père, dont il reprend volontiers quelques maniérismes (les fameux « well, well, well »), ce n’est pas d’un concert hommage qu’il s’agit. Avec les années – il a désormais 47 ans -, Cedric Burnside a développé sa personnalité artistique propre et, même s’il reste nourri des sons du Mississippi, sa musique inclut aussi une influence contemporaine, celle du rock racinien des Black Keys ou des North Mississippi Allstars, et son style repose moins sur la répétition que celui de son grand-père. Vocalement aussi, il se différencie, son approche déclamatoire contrastant avec la voix rugueuse celui-ci.

Après cette entrée en matière dépouillée, Burnside est rejoint sur scène par sa section rythmique, Kody Harrell à la basse et Joe Eagle à la batterie, pour une suite plus électrique, qui repose essentiellement sur le répertoire des trois albums parus sous son nom, avec des originaux comme « Hill Country Love » ou « We Made It ». La présence d’une rythmique plutôt rigide, qui fait regretter que la vedette de la soirée ne nous offre plus, comme il le faisait il y a quelques années, un passage aux baguettes, renforce le côté rock de l’ensemble et manque à mon goût un peu de nuance. Impossible néanmoins de contester l’intensité de la prestation de Burnside, ni son évidente sincérité, et son show, qui n’abuse pas des effets et des facilités, n’a aucun mal à conquérir le public, prouvant s’il en était besoin qu’il y a bien une place sur le scènes françaises pour le blues racinien, et que celui-ci n’est pas réduit à la reconstitution muséale…
Frédéric Adrian
Photos ©Wilfried-Antoine Desveaux