Enquête à Jazz sous les pommiers - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 16 Mai 2026

Enquête à Jazz sous les pommiers

Dossier du 14 mai 2026

Texte : Hanna Kay, Photos : Maxim François.


Coutances, dans la Manche. Depuis 1982, un phénomène étrange se reproduit chaque printemps. Une ville entière se met au service du jazz. Les habitants, les voisins, les familles. Même les produits du terroir portent le sceau du festival. Fromages suspects, cidres étiquetés, affiches partout, accents heureux et bénévoles souriants. Près de quarante mille billets vendus lors de précédentes éditions. Un chiffre, premier indice. Tous ces sourires, deuxième indice? 


Que cache Jazz sous les Pommiers ?
Impossible, pour l’instant, d’identifier un coupable. Ici, le partage brouille les pistes. Les nombreux bénévoles, les connaisseurs, les curieux, les enfants, les retraités. Eric, ancien ingénieur en aéronautique, emmène chaque année ses petits-enfants « pour leur montrer que cette musique existe ». Elsa, quatorze ans, venue avec sa bande d’amis, avoue sans détour : « Nous venons pour l’ambiance et pour la fête.» Le jazz retrouve son premier métier : rassembler les vivants. Sur la place, les food-trucks s’alignent comme des témoins prêts à parler. Barbe à papa, frites, huîtres, empanadas, thé à la menthe et pâtisseries orientales. Que cache cette joie partagée lors de cette fête foraine du jazz ? Sous la cathédrale de Coutances, immense silhouette gothique qui surveille le village comme un vieux commissaire silencieux, quelque chose se prépare. Jazz Magazine reprend donc l’enquête, sur les traces des informations déjà recueillies par le journaliste Lionel Eskenazi. Deux jazz reporters sur le terrain, dont Maxim François, photographe et partenaire de filature, facilement identifiable à ses chaussettes rouges, détail utile en cas de brouillage des pistes. Les carnets sont ouverts, les objectifs chargés, à l’affût du moindre indice sonore. Première difficulté : comment tout voir ? Comment tout entendre ? Comment éviter qu’un concert disparaisse pendant qu’un autre commence déjà ailleurs ? Dans un festival, la première affaire est logistique. Organiser les interviews, croiser les horaires, prévoir les déplacements, anticiper les retards. Le jazz aime l’improvisation mais le journaliste, lui, apprend vite à courir.


10h30. Premier interrogatoire : Django Celebration
Le trio Django Celebration nous attend. Heure matinale pour des jazzmen. William Brunard sourit : « On a essayé de retarder le rendez-vous, mais c’est le patron qui décide.» Le patron s’appelle Stochelo Rosenberg, littéralement l’homme à la montagne de roses. Guitariste redoutable, à la dextérité et à la sensibilité rare. Une autorité tranquille. Depuis des années, ses compositions circulent dans le milieu comme des pièces à conviction. William Brunard avoue avoir « grandi avec cette musique ». Le trio reprend quelques standards mais préfère fouiller les compositions de Rosenberg, les réarranger, déplacer les angles. Troisième homme du grang : Rocky Gresset. Guitare à cordes nylon, son plus doux, plus feutré, pendant que Rosenberg tranche avec les cordes métalliques. Trois solistes, trois tempéraments, personne ne joue vraiment l’accompagnateur, chacun surveille l’autre, chacun écoute. Django est souvent désigné comme coupable par le groupe. Stochelo nous confie : « Le jazz manouche, ça n’existait pas du temps de Django. On était manouche et on faisait de la musique de Django. Le mot “jazz” est arrivé après, avec les Américains. »

Django Celebration


12h30. Jardin des pros.
Quartier général discret du festival. Derrière les badges et les lunettes de soleil, les réunions s’enchaînent. Ici se négocient les rendez-vous, les invitations, les prochaines tournées. On y croise des producteurs en civil, des programmateurs qui parlent bas, des journalistes bien connus des services de Radio France comme Alex Dutilh,  des attachées de presse capables de retrouver un musicien disparu en moins de trois minutes. Parmi elles, Juliette Poitrenaud, de l’agence Nardis. Redoutablement efficace. Probablement une excellente indic pour les jazzmen.

15h. Salle Marcel Helié : Âmes sensibles s’abstenir.
Le trio entre en scène comme on arrive dans une planque connue. Pas d’effet inutile, tout est dans le son et l’écoute entre les musiciens. La fatigue disparaît, les contraintes des réveils matinaux aussi. Pendant une heure et demi, il ne reste qu’une affaire : la musique. Les morceaux avancent avec élégance, parfaite maîtrise technique, et grande complicité entre les trois musiciens. Cela fait 8 ans  qu’ils préparent leur coup et qu’ils jouent ensemble. Made for Isaac , composition de Stochelo, touche un endroit précis. Message codé ?  Difficile à décrypter mais, on le situe pour l’heure entre le cœur et la mémoire. Puis vient le standard Over the Rainbow. Rosenberg raconte avoir travaillé avec un fils de Charlie Chaplin. « Il paraît que Chaplin était un manouche », glisse-t-il. Information impossible à vérifier immédiatement.

17h : Des cas d’enfants répertoriés
Direction le théâtre pour l’ONJ (Orchestre National de Jazz)  sous la direction de Sylvaine Helary. Des enfants sont présents dans la salle. Autre indice : le jazz continue discrètement son travail de transmission. L’enquête avance : cette musique refuse de vieillir.


18h15 : Monty Alexander impliqué.
Granville. La mer en contrebas, marée haute, quelques rayons de soleil miraculeux au milieu des trombes de pluis. Trop beau pour être vrai ? Rendez-vous avec Monty Alexander pour une conversation. Immense pianiste, élégance calme, humilité dans le regard. À ses côtés, son épouse Caterina, parfaitement francophone avec un très joli accent italien, veille au bon déroulement de l’opération. L’entretien restera confidentiel pour le moment. Dossier en cours. Mais Monty Alexander parle de spiritualité, d’énergie, de rythme, de jazz comme médecine. Pas de carrière calculée, pas de stratégie. Miles Davis et Frank Sinatra l’auraient remarqué parce qu’il était simplement là, au bon endroit, connecté à la musique. Comme si certains destins ressemblaient moins à des plans de carrière qu’à des rendez-vous secrets. Dehors, la mer monte encore. L’enquête se poursuit. 

20h. Casino de Granville.
Entre Golden Hours et brume mystérieuse, quelques échanges avec le directeur du casino suffisent, les badges Jazz Magazine ouvrent des portes et, parfois, délient les langues. Passeports scannés à l’entrée, caméras dans les angles. Atmosphère de film en noir et blanc de bord de mer. Dans le hall, une immense photo d’« E.T. Go Home », comme un faux décor destiné à dissimuler un passage secret.

Au bar, Martial nous accueille. Vingt-huit ans de service, une fidélité rare.  La mémoire des lieux. Une voix calme, chaleureuse, de celles qui savent tout. Ici, c’est presque chez lui. Il connaît les histoires, les dates, les fantômes. Le casino date de 1926. Juste en face, pendant la Seconde Guerre mondiale, le siège de la Gestapo. Les murs enregistrent plus de choses qu’on ne le croit. Ironie de l’histoire : Monty Alexander, dont la musique agit comme une défense instinctive contre la brutalité du monde, est né le 6 juin 1944, le jour du débarquement allié. Coïncidence ? Dans une enquête, tout devient pièce à conviction. Martial ajoute un détail. Derrière le casino existait autrefois une salle de théâtre. Sacha Distel y serait passé avant la célébrité. Que venait-il chercher ici ? Un engagement ? Une rencontre ? Une échappée nocturne ? Le dossier reste ouvert.

Martial, fidèle barman du casino de Granville depuis 28 ans.

Fin provisoire du rapport.
D’autres témoignages suivront. Chaque jour apporte ses suspects, ses révélations, ses fausses pistes et ses moments de grâce. À Coutances et ses environs, le jazz semble avoir infiltré toute la ville. Et personne, au fond, ne cherche vraiment à l’arrêter.

Hanna Kay