Robinson Khoury, interview sous les pommiers
Robinson Khoury © Maxim François
A Jazz sous les pommiers, le tromboniste dévoile son nouveau projet : Aria. L’occasion de le soumettre, à quelques jours de la célébration des cents ans, à une interview inspirée de celle que Jean-Louis Ginibre avait proposée à Miles Davis.
par Edouard Rencker / photo : Maxim François
Enfant, quelle musique écoutais-tu ? Essentiellement du rock et du blues. Du rock plutôt « moderne », comme Van Halen, Led Zepplin ou Deep Purple. J’écoutais aussi beaucoup Franck Zappa. En fait beaucoup de guitaristes. A cette époque je voulais vraiment être guitariste.
J’écoutais de la guitare à fond, beaucoup de guitare saturée.
Tu as donc commencé par la guitare ? Oui. Et un ami de mes parents, guitariste, m’en a offert une…Mais ça ne l’a jamais fait. Dans la musique, il y a de vraies affinités physiques avec l’instrument. C’est indispensable. Et la guitare et moi : ça n’a pas du tout marché ! Alors que je n’écoutais que ça. C’est fou, non ? Et je suis passé au trombone.
Quand tu as débuté dans ta carrière avec ton instrument, quel artiste admirais-tu ? J’ai eu un prof génial, qui avait un big band à Lyon et qui m’a donné une pile de vinyles de J.J. Johnson. Et ça a été pour moi une véritable révélation ! J’ai alors écouté énormément de disques de J.J. Johnson, notamment ceux en duo avec un autre tromboniste qui s’appelle Kaï Winding. Puis j’ai découvert aussi J.J. Johnson dans les disques de Miles. Il avait ce « truc » particulier, un peu à la Miles, de rechercher, au trombone, la bonne note au bon moment.
J’ai découvert grâce à lui qu’il y avait vraiment comme une espèce de philosophie dans la musique. Dès mon apprentissage, l’aspect métaphysique du trombone m’a frappé. Au premier instant.
Quelles ont été tes principales inspirations musicales ? Quand tu crées, à partir d’une page blanche, quelle est la source principale ? En fait, les compositions et les morceaux, partent prioritairement d’émotions. Et les idées de projets partent d’envie…souvent d’une sonorité particulière. Avant de monter un projet, je n’ai pas une idée de morceau, j’ai un son en tête. C’est une d’association d’idée, de timbre, de couleur. Une couleur assez précise.
Et en même temps, je n’ai pas encore créé la musique. C’est ça qui est bizarre…et magique à la fois.
On dit souvent que de la contrainte naît la créativité. C’est vrai ! Ma contrainte est que Je veux raconter une histoire… La contrainte, c’est mon idée de départ.
Est-ce que tu es curieux dans la vie ? Honnêtement, je ne pense pas que ce soit ma qualité première. En toute franchise, j’adore les gens curieux. Je suis curieux de récits, d’histoires de vie. Mais en tant qu’artiste, musicien, pas du tout. Je connais des confrères qui écoutent des piles d’albums, vont voir tous les concerts, veulent tout connaitre, vont dénicher l’album de telle année etc… Je les admire beaucoup. Mais Je ne fais pas partie de cette famille de musiciens. J’ai besoin de moments pour pouvoir créer, pour avoir du temps, pour réfléchir à ce que j’ai envie de créer. J’ai des moments de curiosité, mais rapidement suivis de moments de créativité.
Es-tu surpris par le succès ? Franchement, je ne m’en rends pas compte. Avec le succès, je prends beaucoup de recul. Surtout si tu envisage l’humanité comme une « fourmilière » dynamique. Le succès, qu’est-ce que c’est ?
Même si je m’estime très chanceux de pouvoir faire ce que je fais et de pouvoir partager ces moments de musique avec le public et les musiciens avec qui je joue. Je m’estime très chanceux. Mais le succès en lui-même, ce n’est pas quelque chose que je prends en compte. Ce n’est pas un marqueur important. Nous sommes tous des petites pierres participant à un grand édifice.
Est-ce que la politique t’intéresse ? Je dirais plutôt que l’humanisme m’intéresse, davantage que la politique. Mais si l’humanisme, c’est être politique, alors oui.
Est-ce que tu penses témoigner de ton époque ? Je pense, oui. J’espère en tout cas faire partie de ces artistes contemporains qui ont une conscience de l’état du monde et des horreurs qui peuvent s’y commettre. Et les choix qu’on emprunte sont fondamentaux. Logiquement, en tant qu’artiste, on a envie d’une paix globale, d’un partage de savoirs, d’un partage artistique. Et qui dit partage, dit partage de richesses, de ressources, égalité.
Les valeurs de la musique sont universelles et humanistes. Je pense qu’il y a différentes strates dans ma musique qui, parfois, portent à la réflexion.
Ça fait partie de ma personnalité d’avoir ce côté qui peut être un peu « intello »… avec une réflexion sur la situation du monde, sur la vie.
J’aime la profondeur des choses. Dans la musique, dans les conversations, dans la littérature. Même dans la musique supposée « populaire », celle qui fait danser, j’aime la profondeur. La musique juste « joyeuse » ne me dit rien, ça ne m’intéresse pas. J’ai besoin de profondeur.
Faudrait changer le monde aujourd’hui? Il faudrait surtout qu’on ne se repose pas sur nos lauriers en pensant que tout va bien se passer jusqu’à la fin des jours.
Il y a de gros changements à opérer. Je me sens un peu impuissant tout seul. Je pense que les prises de conscience doivent être collectives. Mais je crois que le changement est en train d’arriver. Nous avons tous peur de ce qui va arriver. Mais il y a 10 ans, est-ce qu’on parlait des polluants éternels ? Des méfaits du plastique ? De l’indispensable décarbonation ? Non. Aujourd’hui, ça commence.
Pour toi, un concert réussi, c’est quoi ? Un concert clivant ! Une standing ovation, c’est beau…mais dans un concert, il y a une énergie qui circule dans le public, et il y a forcément des gens qui ont des interrogations. Pourquoi il a fait ça ? Pourquoi à ce moment-là ? Il y a toujours matière à réflexion après un concert. Et d’un concert à un autre, l’énergie va être complètement différente. C’est ça que j’aime bien.
Samedi 16 mai tu dévoiles ton nouveau projet, Aria, dans la grande salle de Coutance. Quel sens porte-t-il ? J’essaye de repousser encore un peu plus les frontières de nos paysages musicaux. Dans Aria, j’espère participer à un élan visant à faire se rencontrer des mondes différents, des sphères qui ne se croisent pas assez à mon goût. J’ai un parcours pluriel dans les musiques avec, notamment, beaucoup de musique classique.
Depuis que j’ai sorti mon premier album, j’ai été estampillé jazz et reconnu dans le milieu. Mais j’aime également Bach, Purcell, Arvo Pärt. Dans la musique que je défends aujourd’hui, j’ai envie de créer des liens entre les différentes possibilités. Il y a eu MYA, qui a été un peu la musique hybride l’electro et les musiques plus traditionnelles, orales. Puis le Quatuor Demi-Lune où il y a toujours ce côté traditionnel, musique arabe et en même temps, musique classique. Avec du jazz, bien sûr. Dans Aria, je vais carrément faire des reprises de Purcell sur une thématique baroque, avec des violonistes baroques. Il y a vraiment cette couleur et, en même temps, des sonorités de musique électronique, de la pop et du jazz.
C’est une évolution logique. Je retrouve les envies du gamin qui écoutait Led Zep et aimait la guitare électrique. On peut l’entendre dans toutes mes compositions.
Robinson Koury sera en concert le 16 Mai à Coutances salle Marcel Helie et le 20 Mai à La Monnaie de Paris à 20h00.