De l’Atelier à La Rue, Le Jazz ? Quel Jazz ?
Hier 27 mai, grand écart entre, début de soirée, Bruno Ducret à l’Atelier du Plateau vers les Buttes Chaumont, et, fin de soirée, Stéphane Belmondo et Antonio Farao au Sunside Rue des Lombards.
Bruno Ducret, après deux rappels, ruisselant de sueur, remercie… notamment l’Atelier du Plateau, non seulement pour la résidence annuelle qui se termine hier avec ce troisième concert, cette troisième création “Les Invisibles”, mais pour la vingtaine d’années de fréquentation de cet “atelier” où accompagnant séparément ses parents, Hélène Labarrière et Marc Ducret, l’une et/ou l’autre, et leurs amis, il s’est imprégné de tout ce qu’il y a entendu, ce qui l’a nourri, constitué le noyau premier de cette communauté musicale virtuelle qui l’habite : ces “Invisibles”, car c’est le nom du quartette qu’il présentait hier. « Ces héritages inconscients qui nous définissent » me soufflent les notes de programme. Ces “Invisibles” que je tairai faute de les avoir reconnus, ou d’avoir compris leurs noms dans les commentaires de Ducret.
Du trombone au violoncelle, il n’y a qu’un pas : même registre, même tessiture, même ampleur du « geste » de la coulisse et de l’archet, ou plutôt de la coulisse au manche fretless, avec ses positions invisibles, mentales, ces géographies du manche (quelle corde pour quelle position, quel partiel pour quelle position). Quoique Ducret utilise peu l’archet et pas toujours de façon orthodoxe, combinant des gestes de guitariste, de banjoïste, de tambourinaire. Trois trombones, dont deux à coulisse (Rose Dehors et Jules Regard), troisième à pistons (Paco Andréo), également transgressifs de l’art du beau phrasé, du timbre clair à la tentation bruitiste. Faute de savoir nommer ces “Invisibles” invoqués par Ducret… Ah si ! Je me souviens d’avoir entendu prononcer en fin de concert le nom de Gesualdo, le signalement a posteriori d’une chanson française empruntée au répertoire du groupe d’Hèlène Labarrière Les Temps Changent que personne n’avait reconnue La Chanson de Craonne ou La Complainte de la Butte? (À Montrouge, en juin 1985, Ducret fils n’était pas né lorsque, à l’issue d’une longue divagation solo de Ducret père vers Both Sides Now de Joni Mitchell, le trompettiste François Chassagnite avait émergé de sous le piano d’Andy Emler où il s’était assis en tailleur pour écouter la guitare, et avait enchainé sur Rue Saint Vincent d’Aristide Bruant). En rappel, l’annonce d’un morceau du violoncellliste Hank Roberts). Faute, donc, de savoir nommer ces “Invisibles” invoqués par Ducret, j’entends des fanfares, des sonneries et des polyphonies pré-baroques mais tout aussi bien ces carnavals de motifs que savait empiler jusqu’à l’effondrement Chris McGregor à la tête de sa Confrérie du Souffle, et me vient encore à l’esprit l’héritage du radicalisme européen qu’incarne Paul Rutherford ou cet espèce de surréalisme auquel Yves Robert sait “plier” la coulisse, voire les inventions “contemporaines” de Vinko Globokar. J’espère qu’on les reverra-réentendra, histoire que vous vous fassiez par vous-mêmes un idée plus précise que celle maladroite que j’essaie d’exprimer.

Jazz ? Quel Jazz ? Quels Jazz ? Au pluriel, Jazz prend-il un s ? Les Jazzs ? Bruno réfute-t-il aussi obstinément que Marc ? Se sent-il aussi piégé que son père par cette étiquette qu’on lui impose, au nom de laquelle on l’assimile à telle scène ou on l’exclut ? Le monde des Jazz(s) ? Les mondes du jazz ? Les mondes des jazzs en multipliant les pluriels pour ne pas se sentir trop à l’étroit. “Jazz Ensuite” titrait le périodique imaginé par Jean Rochard dans les années 1980. Il y a un abîme entre les Ducret et les Belmondo, entre l’Atelier du Plateau et le club Sunside, entre la faune du 19e et celle du Quartier des Halles. Et pourtant, je le franchis une fois de plus sur un fil, le mien. La scène contemporaine est morcelée par des abîmes plus ou moins profonds et il est des zones que, désormais libéré de mes obligations de professionnelles, le jazz-jazz, le jazz de tradition, le swing, que je ne fréquente guère plus que sur disque, tel qu’il fut créé, génération après génération, vagues esthétiques après vagues, des années 1920 à… l’année dernière ? Ne courant plus après les forts en thème auprès desquels je boude cependant pas mon plaisir lorsque les circonstances m’ont mis en leur présence. Snobisme d’un vieux jazz-critic saturé d’informations ? Loin de moi l’idée d’en faire un modèle.
N’empêche qu’hier, l’affiche annonçant Stéphane Belmondo et Antonio Farao au Sunside m’a fait déserter en courant l’Atelier du Plateau dès les derniers applaudissements du second rappel éteint. J’arrive au milieu d’un second set déjà bien avancé qui se révèle bientôt être une succession de bis, un Antonio Farao peu disposé à quitter la scène relançant le programme d’une nouvelle proposition thématique empruntée au “grand répertoire”… Une simple allusion thématique ou harmonique suffit à remettre en action les lèvres de Belmondo, les doigres de Thomas Bramerie sur le manche de sa contrebasse… quand ce n’est pas Benjamin Henocq qui prend à son tour l’initiative d’un nouveau tempo. Tout est ici jubilation. Belmondo, principalement au bugle, fait naviguer son énorme sonorité entre les mondes de Woody Shaw et Freddie Hubbard, avec une liberté de prise parole et d’initiative qui ne relève plus de la prestation scénique mais de la conversation orale, sans partition. Avec en filigrane Miles, Miles, Miles… Il est là dans les tournures, les allusions, les citations, les reprises, surtout dans le fonctionnement très libre du quartette, les très libres échanges de paroles, les accélérations foudroyantes de tempo ou de battue, les références pianistiques à la génération Hancock-Corea. Ah, cette apparition inattendue de… est-ce Matrix ou Steps (l’un et l’autre tiré de l’album “Now He Sings, Now He Sobs”) que, sitôt énoncé sur le piano, Stéphane Belmondo attrape à la volée ? Et cette jubilation de Bramerie d’être là tout à la fois spectateur-auditeur et acteur, qu’il “accompagne” ou “chorusse”, souple-souple et inébranlable !
On ne fera pas jouer Le Plateau contre La Rue, ni l’Atelier contre le Club, Ducret contre Belmondo. Ce serait un peu opposer un très grand match où l’inattendu se joue de règles immuables contre une création chorégraphique. Quant au jazz, n’est-ce finalement sous ce vocable que ces musiques parviennent encore à exister, certes au prix de mille malentendus. Mais la vie même n’est-elle pas faite de malentendus à commencer par nos identités individuelles. Franck Bergerot