À la tangente du tangentiel, entre binious et bombardes
Franck Bergerot s’aventure souvent hors des frontières du jazz. Ce 24 mai, il assistait comme chaque année depuis 25 ans au concours de sonneurs du Pardon de Saint-Yves, un travers qu’il aime rappeler de temps en temps dans ces pages.
Depuis que je fréquente le Bourg Saint-Yves de Bubry, à mi-chemin entre Lorient et Pontivy, je n’ai manqué, je crois, pour cause de rupture d’un ménisque interne il y a 20 ans, qu’une édition du Pardon de Saint-Yves. Cette fête patronale y met en concurrence deux évènements : la messe du matin à la Chapelle Saint-Yves (1589, agrandissement d’un édifice roman antérieur aux proportions digne d’une église de village) que j’évite pour me rendre à la même heure devant le bar de l’Escale, où se tient une compétition de sonneurs biniou-bombarde. Emmenés par le Bagad de Saint-Yves à l’issue d’un feu de joie béni par l’officiant, tout le village et de nombreux invités des alentours et de plus loin rejoignent ensuite un grand banquet dressé dans et autour l’ancien presbytère devenu Maison des associations. Après quoi, le jury du matin est rejoint par un second qui concentrera son attention sur les danseurs, les concurrents se distinguant des autres gavotteurs par le dossard numéroté qu’ils se sont vus attribuer.
Je dois avouer ma faiblesse pour les épreuves du matin et, cette année, ce 23 mai, j’ai retardé une opération de l’autre ménisque interne pour n’en rien manquer. D’autant plus que cette édition 2026 s’accompagnait de la publication d’un bel ouvrage : reliure, iconographie, mise en page, impression des photos d’archive et des coupures de presse, textes, plus 2 CD réalisés à partir des enregistrements réalisés sur place par Monique Le Boulch pour Radio Bro Gwened depuis 1990, dans une réalisation sonore de Fabien Robbe, passe-muraille entre musique bretonne et jazz (compagnon de route de François Tusques, comme autrefois Erik Marchand et Gaby Kerdoncuff). Pas que le jazz, mais quand même, je ne manque jamais l’occasion de le voir sourdre par quelque interstice, ce qui n’est pas rare en Bretagne. Et j’ai contribué moi-même à ce phénomène de résurgence en répondant à l’invitation qui me fut faite de rédiger la préface de ce Jour de fête en Pays Pourlet / Pourrapl ér vro Pourlet (bagadsantewanbubri@gmail.com).

La matinée – je l’ai raconté mille fois, transgressant les frontières esthétiques de jazzmagazine.com – est consacrée à la marche et la mélodie. La marche au pas fantasque et funambule, où l’on croirait voir les sonneurs enjamber des barrières de nuages et des abîmes sans fond. La mélodie aux accents déchirants, aux contours aussi finement ciselés qu’insaisissables. L’une et l’autre souvent constituée d’une suite d’airs enchainés. Mon métier de journaliste m’a souvent conduit, par passion personnelle, à écrire, en marge du jazz, sur les musiques que l’on appelle tantôt traditionnelles, tantôt extra-européennes (car il arrive que ces musiques profondément enracinées en terres paysannes, qu’elles soient bretonnes ou béarnaises, vous fassent sentir le sol européen se dérober sous vos pieds, parti à la dérive), tantôt “ethniques”, tantôt “du Monde”. Des mondes faudrait-il dire, tant il est vrai que d’un terroir breton à l’autre, on change de monde. Le monde de Saint-Yves – Sant Ewan en bon breton –, c’est le pays Pourlet… On parle “pourlet”, on coiffe “pourlet”, on mange “pourlet”, on danse “pourlet”, on “sonne” pourlet. Sonner : car ici, on ne joue pas, on sonne, et il faut bien dire que les instruments ici n’ont pas à pâlir de la puissance ni de la portée des sonneries de cloches. Et, pour ne pas faire à moitié, on sonne par couple : bombarde (sorte de hautbois) et biniou kozh (petite cornemuse, dont le chalumeau sonne – vrille l’oreille serait-on tenté de dire – une octave au-dessus de la bombarde) ; ou biniou braz (inspiré de la grande cornemuse écossaise). Je dois dire que ma préférence va au biniou kozh, cette violence sonore plus franche, quitte à me munir de protections auriculaires.
J’ai l’air de m’y connaître, mais là-bas, je ne fais pas le malin, aussi intimidé que si je me trouvais parachuté dans quelque juke joints du fin fond du Mississippi sans avoir jamais entendu un blues de ma vie. Contrairement à ce que je peux appréhender d’un hornpipe irlandais voir d’un strathspey écossais, il n’y a rien ici en quoi je pourrais m’attribuer quelque légitimité à émettre un jugement. Je m’abandonne, comme en vacances de mon métier critique, à la sidération où me plonge les irrationalités métriques de la marche et l’hétérophonie stridulante des cheminements variés et souvent labyrinthiques qu’inspire la mélodie sur chacun des deux instruments dans la paradoxale promesse d’un unisson qui ne survient jamais vraiment sauf peut-être pour finir. Cette hétérophonie est auparavant périodiquement rompue par la pause que s’accorde périodiquement la bombarde, tandis que le biniou, porté par le souffle continu de la poche, poursuit seul, au gré de son imagination. On voit alors le sonneur de bombarde reprendre son souffle à l’écoute des variations de son comparse, comme y puisant quelque élan nouveau.
Il m’arrive aussi de m’absenter en moi-même, tant ces musiques prêtent à rêver, ou à me laisser distraire par une conversation ou le partage d’un muscadet au bar de l’Escale devant lequel siège le jury. J’entendais certains concurrents s’inquiéter entre eux des critères très incertains qui pourraient les départager les uns des autres, l’édition 2026 réunissant une sorte de all stars du genre Pourlet.
En couple avec le sonneur de biniou Glen Le Strat, Dominique Poulerigen dit “Poupou”, peut-être le vétéran du concours quoique, depuis 25 ans que je fréquente ce concours, il ne me semble pas avoir pris une ride. Venu des confins du Pays Pourlet, cet agriculteur aujourd’hui retraité est un peu le champion de cœur d’une manifestation pour laquelle il se prépare de longue date en choisissant avec soin son répertoire. Cette année il avait annoncé une révolution, des airs en mineur a contrario de la préférence du Pourlet pour le majeur. Porté par cette conviction, il saisit tout le monde par cette énergie qui l’habite encore après tant d’années, cette puissance de projection, cet emportement fantasque dans la marche comme dans la mélodie.

Mikaël Jouano, champion par vocation, six fois vainqueur du palmarès à Saint-Yves, sorte de Wynton Marsalis du Pays Pourlet (puissance et netteté virtuose, authenticité pointilleuse), c’est comme sonneur de biniou khoz qu’il remporta ses premières victoires au début de ce siècle en couple avec Claude Le Gallic. Mais depuis il a privilégié la bombarde dans un rôle de passeur avec son fils Iban au biniou, cette année sur un programme argumenté en un petit tract qu’il communiquait aux membres du jury et alentours : ancrage territorial par des emprunts au répertoire d’anciens chanteurs et sonneurs, recours aux instruments du facteur Jorj Botuha à la recherche des tonalités et tempéraments pratiqués par les anciens.

Cette histoire de tempéraments anciens, grande affaire au monde des sonneurs, est insidieuse. Telle couleur intervallique suffira à infléchir votre jugement sans que vous y prêtiez attention sous l’effet d’un charme insidieux, alors que telle autre vous insupportera ou vous paraîtra trop ostentatoire, gratuite, voire approximative. Je n’oserai me prononcer moi-même m’étant un jour ému ouvertement de fascinantes torsions et tensions mélodiques chez un concurrent venu de loin, et m’être fait remarquer « très beau, mais ça n’est pas Pourlet ! »

Spectaculaire par leur façon de marcher et d’occuper l’espace, mais aussi par l’énergie friponne résultant du fait de se savoir là, tous deux ensemble, à Saint-Yves, pour la journée, repas et boisson compris (les épreuves de l’après-midi s’en ressentiront et les privent de la victoire toute catégorie qui serait pourtant à leur portée… mais ils ne sont pas là pour ça), avec en outre quelque chose d’étourdissant dans les “monnayages” fantasques dont ils fleurissent notes et formules, plus la perversité qui anime les fugues et variations de leurs chassés-croisés : Yvon Lefebvre (vainqueur du premier trophée en 1995) et Pol Jezequel n’ont-ils pas aussi particulièrement retenu – détourné ? – mon attention parce que je les retrouve tous les ans, tant ici que parmi le public du festival de Malguénac, Lefebvre, par ailleurs brillant saxophoniste qui accueille désormais dans son Taraf de Kleg cet autre saxophoniste Baptiste Boiron qu’il initie depuis deux ans aux pièges et aux tendresses de la bombarde… et Pol Jezequel, facteur de flûtes en bois recherché. Et ce n’est pas un hasard si, parmi le public venu passé la journée à Saint-Yves, on reconnaissait le flûtiste Sylvain Barou pas totalement inconnu des certains lecteurs de Jazz Magazine, pour l’avoir entendu auprès du regretté Jacques Pellen.

Les souvenirs sonores s’émoussent, les visages s’effacent, sauf ceux d’Anne-Marie Nicol (bombarde) et Céline Le Forestier (biniou) : complices de toujours, elles ont remporté cette année pour la troisième fois le Trophée Pierre Bédard, récompense suprême de la manifestation, du nom de son parrain sonneur de biniou. Elles auront gagné la préférence du jury peut-être par l’élégance naturelle qui les réunit depuis une vingtaine d’années au service de l’idiome du Pourlet. Musicologue (c’est elle qui me soufflait plus haut le mot “hétérophonie” tant évident ici), Anne-Marie Nicol avait sélectionné leur répertoire par un tirage au sort dans les pages consacrées au territoire d’Inguiniel aux archives de Dastum, association de collectage et de sauvegarde du répertoire breton*. Applaudissons ici des deux mains les efforts multidirectionnels d’Anne-Marie Nicol qui fut penn-soner (sonneur en chef) du Bagad Sant Ewan (comprenez de “Saint-Yves”) alors à son apogée à l’époque où j’arrivais dans la commune et qui s’adonne au devoir de transmission, notamment à la tête de l’École de musique de Baud, et qui fêtait l’an passé ses 60 ans.

Je ne citerai pas tout le monde, ayant déjà épuisé cette partie de mon vocabulaire critique que je réserve à l’art de sonner en Pays Pourlet, et parce que l’heure tourne, et par crainte de tirer à la ligne. J’ai déjà raconté au sujet de précédentes éditions la tranche de pâté de campagne, la langue sauce Pourlet, le Rosten forn cuit dans le four du boulanger et la part de gâteau breton. Et j’ai déjà raconté les épreuves de danse de l’après-midi où les candidats portant dossards forment une première ronde fermée de deux couples, le pas des hommes s’envolant parfois dans les airs pour claquer les talons sur le 8ème temps (le décrotté) dans la tradition de la gavotte Pourlet, vedette sur les présentoirs de cartes postales de la côte. Lorientaise. Passé quelques tours, la ronde s’ouvre pour former une chaîne ouverte à tous qui s’agrandit rapidement en de longs méandres serpentant sur l’aire de danse. Il s’y joua deux grands moments. Le premier animé, dans la catégorie “couple libre”, par le sonneur de bombarde Franck Guillou habitué depuis deux ans au Trophée Pierre Bédard, et l’accordéon diatonique de Maël Le Pailh, tous deux quittant la scène pour se placer au milieu des danseurs, donc sans sono. Ce qui les pénalisa auprès du jury qui ne put les entendre. Quant à moi, assis juste face à eux, à proximité, j’ai adoré le côté magique et un peu fellinien de ce moment sans sono, avec les musiciens parmi les danseurs. Le second moment qui restera gravé dans ma mémoire ce fut lorsque Jean-Yves Joanic vétéran des concours de danse en Bretagne entraina sur l’aire de danse Annaïg Rizio-Joannic, qui ne savait pas qu’elle figurerait au palmarès 2026 de Saint-yves

J’avais déjà admiré (et tenté de saisir dans l’objectif de mon portable) le “geste”, sa souplesse et la présence lumineuse de cet homme qui doit bien avoir mon âge, sinon plus, communiquant à la chaîne qu’il entraine tant sa joie que son élégance. Franck Bergerot
Les vainqueurs de l’édition 2026 :
Concours jeunes : Le Gouarin / Bauché (Trophée Louis Bévan)
Concours Braz : Yvonnig Le Mestre / Couriault (qualifié pour le championnat de Gourin)
Concours Koz : Anne-Marie Nicol /Céline Le Forestier (Trophée Pierre Bédard)
Concours Danse Pourlet : Cédric Thomas : Marie Le Goff (Trophée Guy Kervinio)
* Anne-Marie Nicol nous a fourni le détail du répertoire qu’elle a extrait des archives Dastum et qui lui a valu, à elle et sa commère Céline Le Forestier, le trophée Pierre Bédard 2026 :
Marche : Deux chansons humoristiques Zim Zim Zim Zam (chanté par un « inconnu » à Penety dans les années 1970) et A benn Dilun me ye d’er foer (lundi je suis allé au marché et j’ai acheté un coq, etc…) chanté par Alban Le Gourriérec. Le tout collecté par Célestin Le Gallo.
Mélodie : Pardon Leskouet chanté par Madame Manoury d’Inguiniel, et Er hoed eh es un enig bihan chanté par Pascaline Le Roux d’Inguiniel.
Gavotte : des airs traditionnels, mais aussi des « compositions » perso – on pourrait dire des bricolages… – et des airs chantés par Véronique Broussot, collectée dans les années 1950-60 par Claudine Mazeas.
Depuis que je fréquente le Bourg Saint-Yves de Bubry, à
mi-chemin entre Lorient et Pontivy, je n’ai manqué, je crois, pour cause de
rupture d’un ménisque interne il y a 20 ans, qu’une édition du Pardon de
Saint-Yves. Cette fête patronale y met en concurrence deux évènements : la
messe du matin à la Chapelle Saint-Yves (1589, agrandissement d’un édifice
roman antérieur aux proportions digne d’une église de village) que j’évite pour
me rendre à la même heure devant le bar de l’Escale, où se tient une compétition
de sonneurs biniou-bombarde. Tout le village et de nombreux invités des
alentours et de plus loin encore se réunissent ensuite à l’ancien presbytère
devenu Maison des associations, autour d’un grand banquet. Après quoi, le jury
du matin est rejoint par un deuxième jury qui concentrera son attention sur les
danseurs, les concurrents se distinguant des autres danseurs par le dossard
numéroté qu’ils se sont vus attribuer. Je dois avouer ma faiblesse pour les épreuves du matin et,
cette année, ce 23 mai, j’ai retardé une opération de l’autre ménisque interne pour
n’en rien manquer. D’autant plus que cette édition 2026, s’accompagnait de la
publication d’un bel ouvrage : reliure, iconographie, mise en page,
impression des photos d’archive et des coupures de presse, textes, plus 2 CD
réalisés à partir des enregistrements réalisés sur place par Monique Le Boulch
pour Radio Bro Gwened depuis 1990, dans une réalisation sonore de Fabien Robbe,
passe-muraille entre musique bretonne et jazz (compagnon de route de François
Tusques). Pas que le jazz, mais quand même, je ne manque jamais l’occasion de
le laisser sourdre par quelque interstice, ce qui n’est pas rare en Bretagne. Et
j’ai contribué moi-même à ce phénomène de résurgence en répondant à l’invitation
qui me fut faite de rédiger la préface Jour
de fête en Pays Pourlet / Pourrapl ér vro Pourlet. La matinée – je l’ai raconté mille fois, transgressant les
frontières esthétiques de jazzmagazine.com – est consacrée à la marche et la
mélodie. La marche au pas fantasque et funambule, où l’on croirait voir les
sonneurs enjamber des barrière de nuages et des abîmes sans fond. La mélodie
aux accents déchirants, aux contours aussi finement ciselés qu’insaisissables. L’une
et l’autre souvent constituée d’une suite d’airs enchainés. Mon métier de
journaliste m’a souvent conduit, par passion personnelle, à écrire, en marge du
jazz, sur les musiques que l’on appelle tantôt traditionnelles, tantôt
extra-européennes (car il arrive que ces musiques profondément enracinées en
terres paysannes, qu’elles soient bretonnes ou béarnaises, vous fassent sentir
le sol européen se dérober sous vos pieds, parti à la dérive), tantôt “ethniques”,
tantôt “du Monde”. Des mondes faudrait-il dire, tant il est vrai que d’un
terroir breton à l’autre, on change de monde. Le monde de Saint-Yves – Sant
Ewan en bon breton –, c’est le pays Pourlet… On parle “pourlet”, on coiffe
“pourlet”, on mange “pourlet”, on danse “pourlet”, on “sonne” pourlet.
Sonner : car ici, on ne joue pas, on sonne, et il faut bien dire que les
instruments ici n’ont pas à pâlir de la puissance ni de la portée des sonneries
de cloches. Et, pour ne pas faire à moitié, on sonne par couple : bombarde
(sorte de hautbois) et biniou kozh (petite cornemuse, dont le chalumeau sonne –
vrille l’oreille serait-on tenté de dire – une octave au-dessus de la bombarde) ;
ou biniou braz (inspiré de la grande cornemuses écossaise). Je dois dire que ma
préférence va au binious kozh, cette violence sonore plus franche, quitte à me
munir de protections auriculaires. J’ai l’air de m’y connaître, mais là-bas, je ne fais pas le
malin, aussi intimidé que si je me trouvais parachuté dans quelque juke joints du fin fond du Mississippi
sans avoir jamais entendu un blues de ma vie. Contrairement à ce que je peux
appréhender d’un hornpipe irlandais
voir d’un strathspey écossais, il n’y
a rien ici en quoi je pourrais m’attribuer quelque légitimité à émettre un
jugement. Je m’abandonne, comme en vacances de mon métier critique, à la
sidération où me plonge les irrationalités métriques de la marche et l’hétérophonie
stridulante des cheminements variés et souvent labyrinthiques qu’inspire la
mélodie sur chacun des deux instruments dans la paradoxale promesse d’un
unisson qui ne survient jamais vraiment sauf peut-être pour finir. Il m’arrive aussi de m’absenter en moi-même, tant ces
musiques prêtent à rêver, ou à me laisser distraire par une conversation ou le
partage d’un muscadet au bar de l’Escale devant lequel siège le jury.
J’entendais certains concurrents s’inquiéter entre eux des critères très
incertains qui pourraient les départager les uns des autres, l’édition 2026
réunissant une sorte de all stars du genre Pourlet. En couple avec le sonneur de biniou Glen Le Strat, Dominique
Poulerigen dit “Poupou”, peut-être le vétéran du concours quoique, depuis 25
ans que je fréquente ce concours, il ne me semble pas avoir pris une ride. Venu
des confins du Pays Pourlet, cet agriculteur aujourd’hui retraité est un peu le
champion de cœur d’une manifestation pour laquelle il se prépare de longue date
en choisissant avec soin son répertoire. Cette année il avait annoncé une
révolution, des airs en mineur a contrario de la préférence du Pourlet pour le
majeur. Porté par cette conviction, il saisit tout le monde par cette énergie
qui l’habite encore après tant d’années, cette puissance de projection, cet
emportement fantasque dans la marche comme dans la mélodie. Mikaël Jouano, champion par vocation, six fois vainqueur du
palmarès à Saint-Yves, sorte de Wynton
Marsalis du Pays Pourlet (puissance et netteté virtuose, authenticité
pointilleuse), c’est comme sonneur de biniou khoz qu’il remporta ses premières
victoires au début de ce siècle en couple avec Claude Le Gallic. Mais depuis il
a privilégié la bombarde dans un rôle de passeur avec son fils Iban désormais
au biniou, cette année sur un programme argumenté en un petit tract qu’il
communiquait aux membres du jury et alentours : ancrage territorial par
des emprunts au répertoire d’anciens chanteurs et sonneurs, recours aux
instruments du facteur Jorj Botuha à la recherche des tonalités et tempéraments
pratiqués par les anciens. Cette histoire de tempéraments anciens, grande affaire au
monde des sonneurs, est insidieuse. Telle couleur intervallique suffira à infléchir votre jugement
sans que vous y prêtiez attention sous l’effet d’un charme insidieux, alors que tel autre vous
insupportera ou vous paraîtra trop ostentatoire, gratuite, voire approximative. Je n’oserai me
prononcer moi-même m’étant un jour ému ouvertement de fascinantes torsions et
tensions mélodiques chez un concurrent venu de loin, et m’être fait remarquer « très beau, mais ça n’est pas
Pourlet ! » Spectaculaire par leur façon de marcher et d’occuper
l’espace, mais aussi par l’énergie friponne résultant du fait de se savoir là
tous deux, ensemble, à Saint-Yves, pour la journée, repas et boisson compris
(les épreuves de l’après-midi s’en ressentiront), avec en outre quelque chose
d’étourdissant dans les “monnayages” fantasques dont ils fleurissent notes et
formules, plus la perversité qui anime les fugues et variations de leurs
chassés-croisés : Yvon Lefèvre (vainqueur du premier trophée en 1995) et
Paul Jézéquel n’ont-ils pas aussi particulièrement retenu – détourné ? –
mon attention parce que je les retrouve tous les ans, tant ici que parmi le
public du festival de Malguénac, Yvon, par ailleurs brillant saxophoniste qui accueille
désormais dans son Taraf de Kleg cet autre saxophoniste Baptiste Boiron qu’il
initie depuis deux ans aux pièges et aux tendresses de la bombarde… et Pol
Jezequel, facteur de flûtes en bois recherché. Et ce n’est pas un hasard si,
parmi le public venu passé la journée à Saint-Yves, on reconnaissait le
flûtiste Sylvain Barou pas totalement inconnu des certains lecteurs de Jazz Magazine, pour l’avoir entendu
auprès du regretté Jacques Pellen.Les souvenirs sonores s’émoussent, les visages s’effacent,
sauf ceux d’Anne-Marie Nicol (bombarde) et Céline Leforestier (biniou) :
complices de toujours, elles ont remporté cette année pour la troisième fois le
Trophée Pierre Bédard, récompense suprême de la manifestation, du nom de son
parrain sonneur de biniou. Elles auront gagné la préférence du jury peut-être par
l’élégance naturelle qui les réunit depuis une vingtaine d’années au service de
l’idiome du Pourlet. Musicologue (c’est elle qui me soufflait plus haut le mot “hétérophonie”
tant évident ici, Anne-Marie Nicol avait sélectionné leur répertoire par un
tirage au sort dans les pages consacrées au territoire d’Inguiniel aux archives
de Dastum, association de collectage et de sauvegarde du répertoire breton*. Applaudissons
ici des deux mains les efforts multidirectionnels d’Anne-Marie Nicol qui fut penn-soner (sonneur en chef) du Bagad
Sant Ewan (comprenez de “Saint-Yves”) alors à son apogée à l’époque où
j’arrivais dans la commune et qui s’adonne
au devoir de transmission, notamment à la tête de l’École de musique de Baud,
et qui fêtait l’an passé ses 60 ans. Je ne citerai pas tout le monde, ayant déjà épuisé cette
partie de mon vocabulaire critique que je réserve à l’art de sonner en Pays
Pourlet, et parce que l’heure tourne, et par crainte de tirer à la ligne. J’ai
déjà raconté au sujet de précédentes éditions la tranche de pâté de campagne,
la langue sauce Pourlet, le Rosten forn cuit
dans le four du boulanger et la part de gâteau breton. Et j’ai déjà raconté les
épreuves de danse de l’après-midi où les candidats portant dossards forment une
première ronde fermée de deux couples, le pas des hommes s’envolant parfois
dans les airs pour claquer les talons sur le 8ème temps (le décrotté) dans la tradition de la
gavotte Pourlet, vedette sur les présentoirs de cartes postales de la côte.
Lorientaise. Passé quelques tours, la ronde s’ouvre pour former une chaîne
ouverte à tous qui s’agrandit rapidement en de longs méandres serpentant sur
l’aire de danse. Il s’y joua deux grands moments. Le premier animé, dans la
catégorie “couple libre”, par le sonneur de bombarde Franck Guillou habitué depuis deux ans au Trophée
Pierre Bédard, et l’accordéon diatonique de Maël Le Pailh, tous deux quittant la scène pour se
placer au milieu des danseurs, donc sans sono. Ce qui les pénalisa auprès du
jury qui ne put les entendre. Quant à moi, assis juste face à eux, à proximité,
j’ai adoré le côté magique et un peu fellinien de ce moment sans sono, avec les
musiciens parmi les danseurs. Le second moment qui restera gravé dans ma
mémoire ce fut lorsque parurent le danseur Jean-Yves Joanic et sa partenaire
xxxxx, dont je ne savais pas encore qu’ils seraient les vainqueurs de leur
catégorie. J’avais déjà admiré (et tenté de saisir dans l’objectif de mon
portable) le “geste”, sa souplesse et la présence lumineuse de cet homme qui
doit bien avoir mon âge, sinon plus, communiquant à la chaîne qu’il entraine
tant sa joie que son élégance. Franck BergerotLes vainqueurs de l’édition 2026 : Concours jeunes : Le Gouarin / Bauché (Trophée Louis Bévan)Concours Braz : Yvonnig Le
Mestre / Couriault (qualifié pour le championnat de Gourin)Concours Koz : Anne-Marie
Nicol /Céline Le Forestier (Trophée Pierre Bédard)Concours Danse Pourlet : Cédric Thomas : Marie Le Goff (Trophée Guy
Kervinio) * Anne-Marie Nicol nous a fourni
le détail du répertoire qu’elle a extrait des archives Dastum et qui lui a
valu, à elle et sa commère Céline Le Forestier, le trophée Pierre Bédard
2026 :Marche : Deux chansons
humoristiques Zim Zim Zim Zam (chanté par un
« inconnu » à Penety dans les années 1970) et A benn Dilun me
ye d’er foer (lundi je suis allé au marché et j’ai acheté un coq,
etc…) chanté par Alban Le Gourriérec. Le tout collecté par Célestin Le
Gallo. Mélodie : Pardon
Leskouet chanté par Madame Manoury d’Inguiniel, et Er hoed eh
es un enig bihan chanté par Pascaline Le Roux d’Inguiniel. Gavotte : des airs
traditionnels, mais aussi des « compositions » perso – on pourrait dire
des bricolages… – et des airs chantés par Véronique Broussot, collectée dans
les années 1950-60 par Claudine Mazeas.