65ème édition de Jazz à Juan : Goran Bregovic, chargé d’âme  - Jazz Magazine
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Publié le 16 Juil 2026

65ème édition de Jazz à Juan : Goran Bregovic, chargé d’âme 

Chez Goran Bregovic, la joie n’est jamais naïve. Elle danse toujours avec la tragédie, comme le suggère le nom de son «Orchestre des Mariages et des Enterrements». À Jazz à Juan, le compositeur des musiques des films d’Emir Kusturica a rappelé ce 15 juillet 2026 qu’avant d’être une fête, la musique est peut-être une manière de continuer à croire en l’humanité. 

De la tendresse en fanfare

Ni tout à fait concert, ni tout à fait spectacle, plutôt une fête populaire , une procession, une troupe, une noce qui pourrait, quelques mètres plus loin, devenir un enterrement avant de repartir aussitôt en farandole. C’est par une blague juive qu’il ouvre le début du concert . Rebecca Weiss aperçoit chaque jour, depuis soixante ans, M. Horowitz prier devant le Mur des Lamentations à Jérusalem. Elle finit par le questionner ce qu’il demande inlassablement à Dieu. Après un silence, l’homme répond : « J’ai l’impression de parler à un mur. » Bregovic sourit, puis ajoute : « N’attendons pas de Dieu qu’il réconcilie les peuples. C’est à nous de le faire. » La salle applaudit. La plaisanterie a la légèreté des contes populaires mais la gravité de notre époque. Dans la bouche de celui qui a traversé l’éclatement de la Yougoslavie, l’une des guerres les plus meurtrières qu’ait connue l’Europe depuis 1945, ces mots résonnent autrement. Né en 1950 d’une mère serbe et d’un père croate, devenu dès les années 1970 l’une des plus grandes figures du rock des Balkans avant de conquérir le monde par ses musiques de films, Bregovic parle moins de politique que d’humanité. Et sa musique en est peut-être la plus belle traduction. Les premières notes de La Nuit de la Saint-Barthélemy, écrite pour le film  La Reine Margot (1994) de Patrice Chéreau, installent immédiatement cette tension permanente entre beauté et chaos. On  croirait une scène sortie d’un film d’Emir Kusturica, dont Bregovic a composé les musiques du Temps des Gitans (1988) puis d’Underground, palme d’or à Cannes en 1995. Les chœurs résonnent vêtus de noir, deux chanteuses bulgares en costume traditionnel semblent porter plusieurs siècles de mémoire dans leurs voix, les cuivres s’échauffent. Au milieu d’eux, Goran Bregovic, tout de blanc vêtu, ressemble à un personnage qui aurait traversé l’écran pour venir diriger cette étrange cérémonie. Tout, chez lui, relève du contraste. Le noir et le blanc, le sacré et la fête, les fanfares balkaniques et les harmonies liturgiques. On chante en romani, en italien, en latin. Peu importe finalement la langue. L’essentiel est ailleurs : faire de la musique un territoire où personne n’est étranger.

(Sur)vivre en musique

La première partie puise largement dans son univers cinématographique. Les thèmes sont mélancoliques, parfois méditatifs, presque religieux. Puis le compositeur annonce, malicieux : « Maintenant, c’est la partie pour boire et danser. » Les cuivres prennent le pouvoir. Les rythmes s’emballent. Les spectateurs se lèvent presque malgré eux.

Il y a chez Bregovic quelque chose que Romain Gary aurait sans doute aimé : cette façon de répondre au malheur non par le déni, mais par l’excès de vie. Comme si la fête devenait une forme de résistance, comme si l’humour empêchait les frontières de devenir définitives. Le carnaval, ici, n’efface pas les blessures ; il rappelle seulement qu’aucune identité n’est faite pour rester enfermée derrière un uniforme. Dans le public, plus de deux mille personnes accompagnent cette montée en puissance. Les gradins vibrent, les mains battent la mesure, les corps hésitent encore puis finissent par céder à cette énergie irrésistible. Vers la fin, lorsque résonnent les premières notes de Bella Ciao, le théâtre de la Pinède se transforme en immense chœur populaire. La chanson, débarrassée de tout slogan, retrouve sa fonction première : celle d’un chant partagé. Derrière la scène, la Méditerranée en fond d’écran, avec quelques éclats de feux d’artifice au loin, comme un clin d’œil des étoiles. Pendant près de deux heures, Jazz à Juan a retrouvé ce qui fait son âme depuis toujours : un endroit où les musiques circulent plus librement que les hommes, où les histoires les plus douloureuses peuvent encore se raconter sans haine, et où l’on repart avec cette idée simple, presque obstinée, que danser ensemble est peut-être déjà une manière de commencer à se réconcilier.

Hanna Kay

Crédits photos : (c) Jazz à Juan – M. Igersheim