65ème édition de Jazz à Juan : Fatoumata Diawara, la voix avant le corps - Jazz Magazine
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Publié le 16 Juil 2026

65ème édition de Jazz à Juan : Fatoumata Diawara, la voix avant le corps

À Jazz à Juan, Fatoumata Diawara a transformé la Pinède en un espace de liberté avec  le groove pour langage universel. Héritière des traditions mandingues, nourrie de folk, de funk et de jazz, la chanteuse malienne a célèbré la différence, la voix des femmes et l’ouverture aux autres avec une énergie qui fait danser autant qu’elle fait réfléchir.

De l’intime à l’universel 

Il faut voir l’énergie qui se déploie dès les premiers morceaux. Guitariste, chanteuse, meneuse de scène, Fatoumata Diawara entraîne le public dans son mouvement. Peu nombreux sont les artistes capables de faire se lever l’ensemble du public  de la Pinède en première partie de soirée. Mais derrière cette puissance physique, c’est une autre force qui s’impose : celle d’une femme qui parle avec une sincérité désarmante. Née au Mali, d’abord comédienne avant de devenir l’une des grandes voix africaines contemporaines, Fatoumata Diawara rassemble dans son chant les traditions mandingues, ses influences folk et jazz. La musique n’est pas ici résumée à un style mais à une sensibilité au monde.

Quand elle parle de jazz,  Fatoumata Diawara évoque la liberté. Pour elle, le jazz est ce lieu où l’on accepte de sortir de sa zone de confort, où les rencontres obligent chacun à grandir sans renoncer à son identité. Ses collaborations avec Herbie Hancock, Roberto Fonseca ou Matthieu Chedid procèdent toutes de cette philosophie : dialoguer avec d’autres cultures sans jamais oublier d’où l’on vient. « Tu apprends forcément,  ils t’obligent à sortir de ton confort. J’aime prendre des risque », nous confie-t-elle avant le concert.   «Je veux être libre d’être pentatonique et d’aller diatonique, fusionner , à partir du moment où chacun reste soi-même. » Cette liberté est sans doute la meilleure définition de sa musique. Afro-pop, funk, blues mandingue, rock, jazz… Peu importe finalement les étiquettes. Ce qui compte, c’est le groove, cette circulation de l’énergie qui relie les musiciens au public et transforme un concert en confidence universelle. Chez Fatoumata Diawara, la musique est une nécessité. « La musique est pour moi comme un petit monde que j’ai créé pour moi-même, pour pouvoir me réfugier. Quand j’écris ma musique , je ne pense pas trop à ce que les gens vont dire. J’exprime ce que j’ai sur le cœur. » Entre deux chansons, elle évoque son père regretté disparu, celui qui l’a toujours encouragée lorsqu’on lui reprochait d’être différente, « trop sensible  » , dit-elle avec ironie, comme un doux reproche à une société qui ne laisse pas assez s’exprimer la part de sensible, surtout chez les enfants.  Elle célèbre cette différence comme une force. Entre deux morceaux sur scène, elle évoque les enfants autistes, handicapés, ceux qui ne peuvent pas voir avec les yeux, mais seulement avec le cœur, et c’est là où la musique rassemble.

Fatoumata Diawara : « Le jazz, c’est la liberté »

Son histoire de vie commence par une confrontation avec la foi, avec le destin. En interview, elle raconte combien la disparition de sa sœur aînée, alors qu’elles étaient presque des jumelles, a bouleversé son existence vers l’âge de 7 ans. « Ça m’a permis de comprendre que le temps était précieux. J’aime vivre les choses à 200 %. » Vivre comme une survivante et c’est cette urgence de s’émerveiller d’être vivant qui se transmet sur scène.   Cette hypersensibilité, elle ne cherche pas à la cacher. Au contraire. « Je suis une survivante. La musique, c’est l’énergie vitale. C’est une nécessité de composer, de créer, de s’exprimer. » On comprend alors pourquoi son engagement politique ne ressemble jamais à un discours. Il naît de cette conviction que chanter aide à accepter l’inacceptable. « Je chante pour accepter les choses. Comme si c’était un passage nécessaire pour trouver mon équilibre. Pour accepter des choses injustes. » Avec les vibrations de sa voix, son objectif est d’éveiller les consciences sur le monde, de s’ouvrir à l’autre.   Cette même exigence traverse son regard sur les femmes. Avant le concert, elle explique combien le jazz représente pour elle un espace d’émancipation. « J’aime bien voir la femme dans le jazz. Elle est plus dans la voix, il y a plus de profondeur dans le jazz.  Elle n’est pas que le corps, elle est la voix. Il faut que la future génération entende que la femme a le choix de ne pas être qu’un corps. »

Sur scène, ces mots prennent une résonance particulière lorsqu’elle invite les femmes à se rapprocher, à occuper l’espace, à ne pas se laisser intimider. Elle-même soigne son élégance, mais refuse les injonctions qui réduisent les artistes féminines à leur apparence. Elle rappelle son éternelle lutte contre l’excision, contre les mariages forcés. Chez elle, le corps danse parce que la voix parle. 

La dernière partie du concert donne de l’espoir. Fatoumata Diawara reprend Imagine de John Lennon. Quelques mots suffisent à rallumer cette utopie fragile qui traverse les générations : « Imagine all the people living life in peace… » (Imagine tous les gens vivant en paix).  Dans une époque traversée par les conflits, l’hommage sonne moins comme une nostalgie que comme une transmission. Aux grands anciens succède une artiste qui revendique l’héritage tout en le réinventant. Une femme qui puise dans le Mali, le jazz, le funk, le rock et les musiques du monde pour rappeler la nécessité d’un monde égalitaire entre homme et femmes, un monde où l’on ferait attention à l’autre et au vivant  tout simplement.

Hanna Kay

Crédit photos : Jazz à Juan – M. Igersheim