Parfum de Jazz à Buis-les-Baronnies, 27 ème édition - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 15 Août 2026

Parfum de Jazz à Buis-les-Baronnies, 27 ème édition

PARFUMS DE JAZZ 27 ème édition

Parfum de Jazz, festival de jazz en Drôme Provençale | International Jazz Ladies Festival

Teaser Festival Parfum de Jazz 2026 – YouTube

Un festival que je découvre cette année de plus près, ayant eu l’occasion de venir écouter quelques concerts de ce festival itinérant qui se promène en Drôme provençale des Baronnies au Tricastin pendant un mois, du 28 juillet au 22 août. Bel exemple de l’ancrage dans un terroir rural, toujours une expérience instructive à vivre du maillage associatif sur le territoire. Cette année je resterai essentiellement basée sur Buis en Baronnies du 12 au 16 août.

L’une des originalités de ce festival est de privilégier une approche exclusivement féminine, les instrumentistes choisies étant leader de leur formation. Je me souviens quand même de ce concert magnifique il y a deux ans à Mollans sur Ouvèze du sax ténor danois reconnu dans son pays et plutôt ignoré ici Jan Harbeck ! Comme quoi Parfum de jazz sied à tous les genres, tous les styles et enjambe résolument les frontières, puisque cette année le public va découvrir quatre instrumentistes étrangères respectivement Serbe, Allemande, Anglo-Bahreini et Polonaise. Les femmes musiciennes sont à l’honneur dans ces journées en Baronnies. Mais pour mettre en valeur la thématique choisie, nous assisterons à une conférence sur Mary Lou Williams. Nombreuses furent les instrumentistes pionnières à avoir contribué au développement de cette musique, souvent pianistes. Ce sont elles qui ont ouvert la voie, défriché le terrain pour les musiciennes d’aujourd’hui, dont le nombre est en augmentation constante. Dans cette longue marche, célébrons les tentatives de réévaluation de ces jazz women dont le nom nous est souvent inconnu. C’est le portrait exceptionnel d’une femme de jazz qui avait tous les talents, pianiste, compositrice et arrangeuse, Mary Lou Williams. Elle avait deux handicaps, sa couleur et son sexe dans un milieu machiste et une Amérique ségrégationniste. C’est la ténacité de passionnés comme Jean Paul Ricard a contribué à sortir de l’ombre: cette pionnière, femme courageuse qui a traversé l’histoire du jazz et que la jeune génération célèbre aujourd’hui avec le travail formidable de l’équipe d’Umlaut de Paul-Antoine Badaroux. Sans oublier le complément indispensable de l’exposition de pochettes de LP de JP Boutellier ( fondateur de Jazz à Vienne) sur Les femmes dans le jazz. De quoi approfondir la question. Le jazz reste encore trop souvent masculin et la femme, séductrice et fatale comme dans le roman et le film noirs. Quand le jazz est abordé sous l’angle des femmes, elle est admiratrice, inspiratrice, compagne, ou créature idéale, donc rêvée («Laura» alias l’inoubliable Gene Tierney par Charlie Parker avec un ensemble de cordes, ou encore «Audrey»(Hepburn) pour le quartet du pianiste Dave Brubeck et Paul Desmond. Quand on parle des femmes dans le jazz, même aujourd’hui encore, ce sont les chanteuses qui occupent la plus grande place, ce sont elles, les véritables stars avec des pochettes suggestives.

Mercredi 12 Août

Mollans sur ouvèze, Théâtre de verdure, 21h.

Katarina Pejak  (voix lead, piano ) Boris Rosenfeld ( guitare, pedal Steel, chœurs), Sylvain Didou (contrebasse, basse) Johan Barrer (batterie, chœur).

Voilà une jeune pianiste, chanteuse d’origine serbe qui vit à Paris, fascinée par l’Americana, la country, le folk qu’elle parvient à rendre sensuels de sa voix voilée, légèrement rauque, un rien métallique. En tant que vocaliste elle n’explore pas une large palette de techniques ni scat, ni vocalese, sans impro. Le jazz est loin dans son approche qui privilégie un groove très ricain. Des chansons issues du vieux chaudron de la country, réchauffées à point, ce sont « ses » envies d’ailleurs. Première surprise, elle ne creuse donc pas le sillon des musiques trad balkaniques comme l’albanaise Elena Duni accompagnée de la guitare minimaliste de Rob Luft et dans son piano pas vraiment de teinte mélancolique à la Bojan Z.

On s’accroche à l’ancre de deux ou trois titres qui font relief et posent cet ensemble à l’évidence mélodique, musclé d’une contrebasse et batterie bien dosées.

S’appuyant sur le groupe, la musique de Katerina Pejak circule vraiment et ses parteanires sont attentifs à mettre en valeur sa voix . On ne peut pas dire qu’elle sort du lot de l’Americana folk mais elle parvient à nous la jouer country et ce parfum folk dépayse dans les montagnes des Baronnies couvertes d’oliveraies et de pics déchiquetés, royaume de l’escalade : une musique intemporelle qui s’installe dans le théâtre de verdure de Mollans sur Ouvèze, l’une des municipalités fidèles qui accueille et soutient le festival. Un site bucolique en plein village, d’une jauge parfaite de 300 places environ pour un public qui a oublié l’attraction de la soirée, l’éclipse de soleil.

Le son prend son envol et les styles proches cohabitent dans une harmonie certaine, finement orchestrée avec accompagnement délicat des trois musiciens qui entourent et soutiennent de leurs voix leur leadeuse. La rythmique est discrètement efficace et la pianiste a un alter ego qui chiperait presque la vedette en la personne du joueur de pedal steel guitar qui accessoirement mais pertinemment se met à la guitare électrique, le contrebassiste endossant alors la guitare basse.

Un instrument fascinant dérivé de la lap steel guitar qui modifie la tonalité des cordes par l’action des pédales. Très peu pratiqué en France mais célébré par des pointures anglo-saxonnes comme Steve Howe et David Gilmour, ce bel instrument se joue assis avec le pied gauche qui actionne les pédales, les genoux les leviers. En résonance totale avec l’univers pop folk, « It takes only a song to go » est le premier morceau qui met l’instrument en valeur.

Boris Rosenfeld reviendra seul, plebiscité par le public qui a apprécié un incident habilement récupéré par Katerina : une énorme sauterelle vient poursuivre à un moment critique le guitariste qui saute alors de son tabouret et s’enfuit épouvanté, incapable de converser avec la bête comme le fit Ella avec son cricket! Elle enchaîne avec beaucoup d’à propos avec une chanson parfaitement adaptée « Panic Mode » : There are snakes on the ground I’m afraid of the wilderness. Il aura donc son « moment » dans un beau duo à armes égales avec la pianiste dans un blues en do, le seul blues de la soirée en somme.

Katerina développe avec finesse son programme avec le thème de cet été l’Odyssée ( « Ulysses » se prénommant dans le monde anglo saxon « Odysseus ») , une Odyssée westernienne, toujours le mythe du Go west young man  et de la Frontière, quelque peu élégiaque car le voyage de la vie a toujours une fin. Le style roots est visiblement à son goût, de sa tenue de gypsy très seventies à sa façon de chanter, une énonciation assez claire, une scansion plaisante et des paroles qu’elle explique au fur et à mesure de son petit « récital » : elle joue beaucoup de titres de son dernier album à la pochette suggestive et quelque peu vendeuse Pearls on a string (2024 ). Elle enfile en effet les chansons qu’elle compose comme des perles baroques sur un collier. Mais elle reprend aussi des anciens titres car elle en est, malgré son jeune âge, à son quatrième album. Des petites chansons, plutôt courtes au service d’une idée (« Don’t tell the children ») d’une historiette ( « Jeremy’s boat »). Et cet intrigant« Sunglasses » bienvenu le soir de la fameuse éclipse ! Le concert a commencé plus tard peut être pour permettre d’assister au spectacle même un court moment du haut du château.

Entouré de montagnes Mollans n’est en effet pas le lieu le plus propice mais l’atmosphère est tellement agréable, enfin apaisée après la fournaise de la journée. Ce qui contribue grandement au plaisir de cette soirée cool : « Cool Drifter » est d’ailleurs un titre et on se laisse volontiers dériver, planant un peu aux accents si étranges de la pedal steel guitar, une vraie musique de soirées d’étéd’avant… Une merveilleuse façon de se poser et de respirer. Le public ne s’y trompe pas et veut des rappels : deux standards pas jazz pour un sou, un tube « Honey Jar » qui fait l’éloge des petits plaisirs vifs qui ne coûtent pas grand chose de The Wood Brothers, groupe populaire de folk blues et surtout « Ophelia » de The Band, ce fantastique groupe américano-canadien filmé par Scorsese in The Last Waltz en 1975 , une chanson d’ailleurs composée par Robbie Robertson, joueur de pedal steel guitar dans Northern Light and Southern Cross) qui envoie une bouffée de nostalgie. Je pense aussi à Glen Campbell ce musicien chanteur guitariste et à son tube « Southern nights » de 1977 . Disons que ce soir était réussi, loin d’une « Total Eclipse of the heart ».

Jeudi 13 août

Buis-lesBaronnies Théâtre de verdure La Palun, 21h.

Alors que le festival s’installe à Buis pour les trois soirées à venir, changement radical d’ambiance avec un groupe « muy caliente » qui va enflammer la nuit. Ambiance nettement plus agréable qui fait oublier la chaleur caniculaire qui s’abat sur la petite cité drômoise dans la journée.

Une surprise totale avec un groupe insolite pas du tout latin … suisse en fait dirigé par une saxophoniste allemande de Sarre qui vit à Zurich depuis 2005 Nicole Johänntgen. Le groupe entre à la perfection dans le cahier des charges du festival. Autrement dit, Olivier Large, le responsable de la programmation à Parfum de jazz ( et excellent trompettiste par ailleurs, qui fait le bœuf avant et après le concert de soirée) a vu juste : une leadeuse dynamique ( un euphémisme ) qui s’est entourée d’une nouvelle équipe, deux jeunes compagnes musiciennes, la pianiste fribourgeoise déjà reconnue sur la scène intermationale Manon Mullener qui tourne avec son propre groupe et la bassiste Sonja Bossart sans oublier deux percussionnistes très affûtés, les infatigables David Stauffacher et Roberto Hacaturyan.

Du jazz sans aucun doute, la question ne se pose pas mais très particulier qui se fraie un chemin dans diverses directions, sur des rythmiques latines totalement assimilées dans les mélodies originales des trois membres féminins du groupe, sans standards recherchés avec soin dans l’histoire du jazz.

Nicole Johänntgen ne manque pas en effet d’imagination mélodique et ce soir nous présente son dernier Cd Robin de 2025 : l’idée lui est venue à New York à Central Park où elle fut émerveillée du chant d’un American robin (rouge gorge), bien plus imposant qu’en Europe. Et c’est ainsi qu’est né ce Robin ( rien à voir avec Robin Hood évidemment) enregistré une première fois à NYC avec un personnel différent en 2016. On ne sait pourquoi elle a choisi d’y revenir dix ans après, d’étoffer ce programme qui ne faisait que cinq titres alors. Sans doute pour mettre en valeur sa nouvelle équipe. C’est une saxophoniste plus qu’énergique, insaisissable même dans l’éclectisme de ses projets qu’elle développe en série et de ses groupes. Elle peut passer d’un jazz New Orleans pas traditionnel, retravaillé par un trio cuivré avec un tuba vrombissant (les Labyrinths) à la musique dansante afro-cubaine par moments de ce soir drivée par un duo de percussionnistes musclés qui s’en donnent à coeur joie aux congas, bongos, cajon, derbouka? impulsant un rythme plus que soutenu. Le ton est donné dès les premiers titres « Chorongo » qui, réflexion faite, n’est pas si cubain que ça puisqu’il s’agit du charango, ce petit luth andin dérivé des guitares apportées par les colonisateurs espagnols au XVI ème. Le quintet enchaîne avec un« You gotta dance with me » suffisamment explicite au soprano où la bassiste et le batteur également percussionniste attaquent fort !

La saxophoniste enregistre à tour d’anches sans aucun signe d’usure ou d’affaiblissement et multiplie les projets, plus d’une trentaine d’albums à ce jour, élargissant sa palette stylistique dans une diversité maîtrisée. Délicate et impétueuse à la fois, elle aime que ça groove, nous en aurons la preuve.Mais elle n’a pas pour autant peur des solos, trois albums à ce jour utilisant la beauté des lieux et de leur acoustique pour mettre en valeur des textures plus planantes, jouant de la résonance d’un escalier-à-vis ou des pierres de monuments dans le cadre enchanteur de montagnes suisses, soucieuse avant tout dans ce cas du travail sur le son. D’album en album elle se bâtit une œuvre, il semble que chaque enregistrement se démarque du précédent, elle explore le vaste champ musical des jazzs et se produit presque sans interruption, travaille sans relâche sur tous ses projets, favorisant généreusement le collectif. Autre corde à son arc, une certaine conception des femmes et du jazz, on a parlé de « sororité » partagée comme le souligne JazzWomenNetwork – JazzWomenNetwork Cette hyperactive est une militante qui soutient de nombreuses initiatives dont la création d’une base de données pour toutes les porteuses de projets dans le jazz.

Après ce démarrage festif, on change quelque peu de direction avec d’autres mélodies lumineuses, fluides, tout en souffles et en petites touches. Rien de violent mais rien de trop soft non plus . Aucune affectation chez cette saxophoniste, un naturel joyeux qu’elle sait transmettre car elle est aussi pédagogue et coache des enfants. Tout semble facile avec elle.

Vous l’aurez compris une saxophoniste originale, pas facile à situer selon le style et le groupe. Une versatilité au sens (positif ) anglo-saxon qui lui permet de se constituer progressivement une œuvre. Une constante se dévoile pourtant, car d’album en album elle approfondit son sens mélodique et son jeu d’improvisation. Ses solos qu’elle prend le temps de développer sont longs et habités d’une rêverie douce et tendre quand il s’agit de son fils Lionel, elle poétise alors ce« Song for Nenel », plus free, voire frissonnante pour dresser le portrait aimant de sa mère française « Michelle Joséphine Georgette ». Il ne faut trop s’attarder sur les titres souvent prétextes, en anglais car elle a joué et continue à le faire dans un free jazz band à New York ( «Pentatonic City »).

ais pour en revenir à ce titre intrigant de Robin, dans le morceau éponyme elle recrée le chant du rouge-gorge, introduit en notes cristallines au piano puis relayé par les trilles de l’alto avant une rupture de rythme avec les vibrations du cajon (instrument venant du Pérou) sur lequel est assis le percussionniste cette caisse parallélélépipédique, doublé du bruit sec des baguettes sur les fûts des congas./

Et c’est le climax du concert, une composition « Summer Jam » de la pianiste qui déchaîne un tourbillon sonore, un puissant crescendo qui entraîne tout le groupe. La pianiste partie à 17 ans à Cuba connaît bien les rythmes afro-cubains aec un père et un frère batteur, elle a le rythme dans le sang et impose même sa marque sur ce thème où tous la suivent. Avec son jeu de pédales, jouant à la fois rythmique et harmonique, ses années de formation classique resurgissent piquées, voire contaminées de reliefs de plus en plus vigoureux : les motifs rythmiques de danses rituelles , références purement cubaines ( la fameuse « clave ») sont assimilés sans doute depuis son apprentissage à Cuba. Cette échappée plus ou moins improvisée sur tout le clavier prend corps, entraînant le collectif dans une impro fièvreuse… Et sans cuivres entêtants ( dommage) mais avec deux percussionnistes complémentaires qui prennent un duo sur « 12 houses » chacun répondant aux sollicitations de l’autre, dans un échange qui, s’il est réussi comme ici, est quasiment télépathique.

On entend aussi le chant exacerbé d’un saxophone à vif mais le plus souvent, il se fait charmeur, plus moelleux et rond. Saxophoniste et pianiste alternent les solos, se renforçant mutuellement en contrepoints subtils.

Aspérités et élans se conjuguent harmonieusement  dans ses échappées qui sortent volontiers du cadre, Nicole Johänntgen fait des détours, des arabesques avec ses sax, se lance après des ruptures inattendues mais laisse aussi de l’espace à ses compagnons. Elle improvise à sa guise et fait entendre son chant intérieur, nous balade sans nous perdre. Une véritable cohérence dans le groupe, soudé, la musique circule avec fluidité, beaucoup de regards complices et de sourires sont échangés, les partitions de chacun se rejoignent et se répondent volontiers.

Au terme de ce stimulant voyage, on retiendra la musicalité du quintet dans une musique désirante, une  musique en train de se faire au fil des idées de la saxophoniste et de la pianiste.

Tous ont visiblement pris du plaisir à interpréter ces pièces et cette joie de vivre se diffuse dans le public totalement conquis. Jusqu’à l’ultime rappel qui tournera longtemps dans nos têtes puisqu’il s’agit d’« African Marketplace » d’Abdullah Ibrahim, une vision festive, populaire du pianiste du Cap.

Sophie Chambon

Un grand merci pour les photos à Patrick Martineau, le photographe du festival.