Jazz Campus en Clunisois, 49 ème édition - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 21 Août 2026

Jazz Campus en Clunisois, 49 ème édition

Quittant la fournaise marseillaise, me voilà de retour à Cluny pour ce festival qui me rend toujours nostalgique car j’y ai tant de souvenirs. En 1977, le contrebassiste et compositeur Didier Levallet qui avait acheté une maison à Lournand, entre Cluny et Taizé le long de la Grosne, a pensé à des rencontres-ateliers de jazz. Cluny avec son abbaye millénaire, son haras national, ses gars en blouse grise des Arts et Métiers fait partie de ce Jazz Campus en Clunisois baptisé ainsi après quelques vicissitudes. Le festival s’est même recentré autour du Théâtre, des Ecuries de St Hugues. Didier Levallet habité d’ un esprit de partage est un rare connaisseur de l’histoire du jazz qu’il n’hésite pas à enrichir des tendances actuelles pour la prolonger : il prépare le cinquantenaire en 2027.

Cluny est une étape tellement ancrée dans mon parcours estival que je jette souvent un œil sur les années précédentes et je me souviens d’avoir titré non sans satisfaction, Cluny ou les « les derniers feux de l’été » heureuse d’avoir chipé ce titre au film de Martin Ritt de 1959 en anglais The long hot summer. Improbable et détonante fusion « sudiste » entre William Faulkner (l’histoire du film est une de plusieurs nouvelles de l’écrivain dont the Hamlet et Farm burning) autour d’un incendiaire, Tennessee Williams (pour l’ambiance délétère et tendue). Je ne pourrais plus jamais m’appuyer sur ce titre. Ayant très mal vécu cet état caniculaire constant depuis juin, avec des nuits tropicales en ville, j’arrivais avide de vert, de ces collines douces et accueillantes tapissées des vignes ( les grands blancs Pouilly Fuissé et Viré Clessé sont ici sans oublier les Mâcon) , je suis arrivée à Macon, j ‘ai découvert la nature en souffrance, les arbres roussis, les prés desséchés. Un crève coeur ! Les vendanges ont commencé au 12 août. Nous attaquions d’ordinaire les festivals heureux qui ouvrent l’arrière saison, la fin des vacances et des hordes de touristes. J’écoutais alors C’est en septembre de Bécaud, le Toulonnais le savait, la vie reprend à la fin de l’été Las ! Il faudrait corriger car ce serait plutôt en octobre dorénavant. Le jazz et le programme de Didier Levallet seront-ils plus frais ?

Mercredi 19 août Cluny, Théâtre Les Arts, 20h 30.

PUNK MOON Claudia Solal ( voix, textes, compositions), Benjamin Moussay(piano, Synthé modulable , compositions)

Photo de Marc Bonnetain

C’est parti pour un spectacle total, une immersion dans un son spatialisé d’où surgit la voix, le chant à nul autre pareil de Claudia Solal qui a trouvé un partenaire idéal en la personne de Benjamin Moussay. Leur duo remonte à une vingtaine d’années, autant dire qu’ils ont appris à se connaître et leur interaction complice se ressent jusque dans le final où ils se serrent l’un contre l’autre, heureux du partage réussi. A chaque nouveau projet correspond une approche différente qui construit avec le temps une oeuvre singulière. Ce quatrième album lentement maturé entre 2023 et l’enregistrement de 2025 sur le label Jazzdor Series (merci à Philippe Ochem) est à point.

Punk Moon ou des chansons pop travaillées par un orchestre de poche, plus hallucinées que chimériques comme il est souvent écrit, des textes en anglais (qui sonne définitivement mieux) qu’il convient de lire tout en écoutant la voix et les arrangements, plus que cela, le complément sonore machinique dû au synthétiseur modulaire, cet étrange objet qui transforme le piano Yamaha en un édifice de boutons, de câbles de couleurs, transformateur, atelier à sons avec lequel s’amuse le pianiste : Benjamin Moussay s’il n’ a pas besoin de cet artifice pour convaincre de sa technique, de son phrasé pianistiques, n’en aime pas moins jouer avec les boutos et modifier les textures.

Les modules qui constituent ce synthé sont dans des boîtes qui transforment le son du piano acoustique, parfois en réel, mais peut aussi en générer d’autres, envoyer des samples et les retravailler en direct. Processus complexe auquel on assiste en direct quand il patche ces différents modules entre eux. Joli à voir en tous les cas et assurément « satisfaisant » dans ces manipulations, les sensations physiques au toucher de tous ces potards. S’il trafique le son de son instrument, la voix de Claudia n’est que très rarement démultipliée en re-recording pour nous laisser ouïr le grain, la chair, les cris aussi, les « vocalese ».

Marc Bonnetain

Cet accompagnement a aussi une place précise dans la mise en scène des textes très écrits que Claudia S0lal rédige en premier, enregistrant des maquettes avec des mélodies,des bribes qui vont indiquer une direction au synthé. Même si elle sait aussi improviser sur ses textes, ses chansons intimistes tournent, vrillent, sont tordues, étirées au besoin dans l’espace de liberté que prend le duo avec un jeu qui se renouvelle à chaque concert dans les intro, les interludes, certains passages rythmiques aléatoires.

Jouant volontiers sur la dialectique, les mots de Claudia convoquent la chair du désir, l’amour-combat, la lutte de corps qui finissent par lâcher prise et s’abandonner épuisés. Mise en scène de la tension et des conflits avec des motifs minimalistes répétés, tranchés d’éclats sonores, la guerre est déclarée !Géographie des corps, paysages aux figures bien présentes où intime et nature se fondent devenant liquides, corps qui se dissolvent, se démembrent, se désarticulent. Résistance et abandon…

« Blistering sun », « Drill my soul » ou la violence des éléments dévastateurs, incendies et crues. Les obsessions de la chanteuse se révèlent, avec une sensualité plus prononcée , elle ose davantage, « to confound myself with the country of your curves » , l’anglais faisant peut être écran à une timidité naturelle, une réserve qui peut devenir sauvagerie. Insoupçonné, ce dédoublement assez impressionnant, ambivalence mise en mots.

The wanness of the moon /mingles with the mist/the saliva of the river/dissolves in the ocean/and your tongue is/in its own proper place

On aimerait avoir le temps d’analyser les tournures de ces poèmes car souvent l’indigence des textes de chansons fait frémir. Des poèmes que l’accompagnement de Benjamin Moussay souligne, révèle dans des décors sonores cinématographiques, fantastiques avec ces invasions de brume, des échos dissonants, la lune amie en surplomb, dans le clair obscur expressionniste de ces tableaux sonores. Le pianiste peut jouer le rôle de l’autre, de ce partenaire affronté dans un corps-à-corps sonore et textuel, contrepoint indispensable qui fait la force de ce duo et de ce projet en particulier.

CHOCHO CANNELLE

2nde partie, Théâtre les Arts

Léo Danais(batterie, compositions)n Arthur Guyard( claviers, compositions), Timothé Renard ( clarinettes), Camille Heim ( harpe électro llanero, compositions)

Un groupe qui nous fait plonger directement dans un autre univers, celui des musiques du monde et de la danse. Toutes leurs influences- elles sont nombreuses, s’agrègent naturellement et se crée un espace d’expression ouvert à toutes les spécificités, ce qu’apprécie Didier Levallet qui les présente avec un certain enthousiasme.

Marc Bonnetain

Les compositions qui proviennent essentiellement de leur premier CD « Yo te cielo» ( CVE/modulor) sont majoritairement du batteur Léo Danais qui a débuté l’aventure avec la harpiste Camille Heim dans un duo Cam & Léo de bal folk avant que ne s’ajoutent pianiste et clarinettiste pour agrandir le projet. Ainsi est né ce quartet occitan,vainqueur du Concours de la Défense en 2022, à l’instrumentation atypique sans contrebasse, rôle pris en charge alternativement par la harpe électrique et les claviers. On est assurément dans la catégorie des musiques actuelles, on ne peut plus large, pas facile à définir. Chocho Cannelle, nom ludique qui sied bien à l’humeur de ces amis musiciens, évoque une contrepèterie à partir du nom de cette icône avant-gardiste de la mode. Et aussi la chaleur sucrée, épicée de la musique latine .

Le concert commence par un « Prélude » à la harpe électrique sud-américaine, encore un instrument insolite à découvrir. Venu du baroque espagnol, cette harpe llanera colombienne ou vénézuélienne est transformée en un instrument électro-acoustique de 37 cordes en nylon, fabriquée en fibre de carbone. La lutherie moderne permet à l’instrumentiste de se dédoubler, endossant alternativement les rôles de soliste ou de soutien rythmique. Quand elle est soliste, c’est de la main droite au jeu plus axé sur l’improvisation. Le micro individuel de chaque corde lui permet de descendre plus bas qu’une basse électrique et d’ajouter des effets distorsion, delay et reverb dans les aigus. De toute façon Camille Heim passe d’un style à l’autre sans problème du langage classique à la stabilité rythmique que confèrent les musiques du monde, gagnante sur tous les tableaux.

Marc Bonnetain

On enchaîne avec « High Point » qui permet à la harpiste de poser des lignes de basse profondes et ondoyantes avec une main gauche percussive. Sur la rythmique obsessionnelle s’élève la clarinette, le piano lui répond. Puis deux titres couplés « Incubation » et L’hystérie du mec » avec un très long et saisissant solo de batterie qui envoie un déluge de feu, des déflagrations sèches en continu, alimenté des free sons de la clarinette basse. Le batteur est de ceux qui ne renient pas assurément la puissance incantatoire des tambours, ni la force tellurique du groove. Il continue sur sa lancée avec « Cinque terre », référence à cette portion du littoral ligure sur-fréquenté actuellement, un road trip effréné où dialoguent clarinette basse et claviers.

Puis le climat change et revient à la période de formation du groupe en 2021 pendant le confinement, qui leur a plutôt réussi et de leur premier EP Libre à l’intérieur(2023), paradoxalement plus calme sur lequel le duo harpe clarinette basse induit une douce transe. Dans un morceau de Camille Heim joué avant le rappel, les timbres fusionnent enfin comme un seul corps, la clarinette s’ajuste aux claviers électriques, s’élevant au dessus d’un groove obsessionnel qui lentement dévie de son axe. Un moment de lyrisme pur. Dans le rappel « Un piel ardiente » du claviériste, à nouveau une embardée de couleurs et de sons machiniques qui évoquent orchestre de poche, B.O de SF … Plus que les musiques trad d’Amérique latine, plus que ces longues échappées libres, je retiendrai les effets électro avec l’intégration des synthés des claviers Nord, les bidouillages pédales des clarinettes,qui plongent dans ces effets planants et cosmiques. Au terme de ce stimulant voyage, c’est la cohésion et l’entente cordiale du groupe que l’on retient, le grand espace de liberté octroyé à chacun et la complémentarité des timbres qui jouent ensemble. Quand l’un improvise, les autres, complices sont à l’écoute.

Le dynamisme impulsé ouvre une brèche vers un espace plus vaste, un univers volontiers inclassable organique et synthétique…

Jeudi 20 Août

Ecuries St Hugues, 19h.

Spins& Spells

Simon Winsé (n’goni, flûte peul), Raphael Quenehen ( saxophone et percussions diverses),Rafaelle Rinaudo (harpe électrique)

Malicieusement Didier Levallet fait succéder au programme de la veille de Chocho Cannelle un trio où la harpe électrique est encore à l’honneur.Voilà un instrument non répertorié comme tel à l’époque du jazz « classique » qui entre dans la ronde des musiques actuelles. Rafaelle Rinaudo a de la matière à disposition- le jazz touche à tout. Cette défricheuse continue à élargir sa palette stylistique et à sortir son instrument d’un certain « académisme » orchestral qu’elle maîtrise par ailleurs. Après les expériences fort concluantes de Ikui Doki et de Nout respectivement un trio de free jazz de chambre et un autre punk jazz , elle invite l’Afrique de l’ouest en la personne du joueur de kamale n’goni (au son plus brut que le n’goni, cousin de la kora) et de flûte peul, le Burkina bé Simon Winsé. Jazz et africanité, sujet sensible abordé de façon décomplexée, c’en est fini de l’ère du soupçon, stimulant la vitalité et créativité des jeunes musiciens du jazz et des musiques voisines qui enjambent volontiers les frontières de styles et de genres.

La rencontre entre ces deux instruments jumeaux aux techniques radicalement différentes était prévisible quand on connaît le tempérament fougueux de Raphaelle Rinaudo et sa volonté de multiplier les collaborations.

Le n’goni et la kora sont des instruments traditionnels à cordes, issus de la culture mandingue, de la tradition orale des griots. La harpe chromatique sans pédales et le n’goni imposent une gestuelle et une posture différentes. Le n’goni est tenu obliquement contre le buste et seuls les pouces et index en pincent les cordes, les autres doigts stabilisant le manche de l’instrument. Le jeu est plus percussif et rythmique alternant lignes de basse et ostinatos. La résonance est forte et on entend plus nettement le n’goni que la harpe au jeu polyphonique et harmonique tout en accords et arpèges.

Spins & Spells ( filature et envoûtements), un titre intrigant que l’on ne comprend que quand Raphaëlle présente l’initial« Brest ce soir », volontiers transformé en « Cluny ce soir » où le trio se propose de jeter un sort. Il est question de faire entrer dans un cercle magique les éléments selon les points cardinaux, le feu de Simon au Sud et le vent de Raphaël à l’est … Un peu fumeux mais on préfère se concentrer sur la façon dont résonnent le n’goni et la harpe sans oublier le sax et les percussions de ce triangle équilatéral avec Raphaël Quenehen (saxophoniste de Papanosh et du collectif des Vibrants Défricheurs (sic) ! Activiste de l’improvisation participative et d’une «folklorisation » bien pensée, il assure le lien, jouant sur la dimension insolite du jazz qui se glisse ça et là.

Une conversation triangulaire, plutôt équilibrée, joyeuse, s’engage très vite. On entend souvent que la musique est un voyage, mais point d’exotisme de pacotille ici, le répertoire du groupe plonge l’auditeur dans un dépaysement assuré avec des sonorités travaillées, des effets d’inquiétante étrangeté « Agueretou » ça swinguerait presque dans le début de cette chanson où des enfants jouent ensemble jusqu’à la fâcherie : cri rauque, percussions, le sax s’ensauvage, utilise toutes les percussions qui sont à sa portée.

Une musique des lisières dont la fougue manifeste des interprètes est tempérée par la musicalité des timbres ainsi appareillés. Les artifices technologiques ne travestissent pas pour autant le son et sa qualité plastique du son : Rafaëlle Rinaudo maîtrise les effets de sa hyperharpe, parfois avec des coups qui gèlent le son. Dorothy Ashby qui faisait swinguer sa harpe écouterait-t-elle cette descendante au croisement de la musique improvisée et de l’électronique performative ?

Des pièces plutôt courtes, d’autres plus développées ( « l’Aube ») qui laissent le temps de se raconter une histoire. Le rythme s’emballe vers la fin du concert , un crescendo ardent où la tension et la fièvre montent jusqu’à l’irruption finale du cri libérateur de Simon Winsé. Concert complet qui embrase le public dans une salle chauffée à blanc.

Jeudi 20 Août

Théâtre Les Arts, 21h.

Quartet S

Yann-Gaël Poncet ( voix, violon, composition), Jean-Paul Hervé ( guitare), Vincent Lafont ( Rhodes, synthé basse), Philippe «Pipon» Garcia( batterie, machines).

Voilà bien un groupe improbable qui paraît sur scène au Théâtre, le quartet S « S » pour Son et Silence… Le leader chanteur, violoniste et compositeur présente d’emblée le programme des réjouissances, une musique bizarre qui trouve difficilement sa place dans les festivals, réservée à un public volontiers bizarre lui aussi. Une vision de la musique et de la chanson (sans textes mais avec titres loufoques, aphorismes et proverbes en italien, portugais…) aussi peu communes qu’eux. Un groupe qui a totalement passé sous mes radars, pas grave, mais qui n’est assurément pas facile à situer quand on lit sa présentation sur son site. Eloge du silence et d’une certaine lenteur ! Est ce une plaisanterie ? Ce que dément l’explosion initiale à l’énergie très brute, d’ une singulière vigueur d’interprétation du batteur, une figure bien connue, hors norme. Une batterie jamais caressante, sauf quand « Pipon » est d’humeur joueuse, aux balais. Cette dramaturgie en clair-obscur volontiers régie par le jeu stroboscopique des lumières et l’assaut des fumées psychédéliques est accentuée par un violon volontiers râpeux, grinçant, dissonant que souligne le chant acéré, la plainte d’une voix de contre-ténor saisissante qui peut se perdre en élucubrations perchées.

Musique soutenue par la montée en puissance à coups de guitare sobrement heavy ou cristalline et le travail précis sur les textures et les sons au Rhodes ( piano électrique rappelons-le) « augmenté » en synthés basse de Vincent Lafont (que je reconnais de l’ONJ Yvinec). La douceur ne semble pas vraiment au rendez-vous de ce chaos organisé par le drive permanent de la batterie survoltée. Et pourtant la lenteur est une « dynamique » résistante à l’oppression politique, sociale, psychique, un combat contre le cynisme actuel. Faire un pas de côté, réfléchir, “dire non  !

Un électro jazz punk, souvent rock qu’illustre la pochette marrante du Cd à sortir sur Jazz Village  Balancement au-dessus du vide… On est bien suspendu(s) au bout de l’élastique au-dessus d’un vide sidéral…

A suivre

Sophie Chambon