Les Émouvantes 2026-1 : Abysskiss et Franges
Soir le quartette de Camille Maussion et Pierre Tereygeol, et le quintette de Léa Ciechelski, des musiques s’apparentant cependant bien peu à l’imaginaire que suscitent ces mots de quartette et quintette. Telles sont les Émouvantes de Marseille où l’on attend ce soir deux autres “inattendus” : le quartette de Maria-Laura Baccarini et François Merville et le quintette de Claude Tchamitchian.
Quelques martinets noirs ce matin dans le ciel de Marseille. J’apprends par la presse locale que les martinets noirs qui ont passé l’été à Marseille ont déjà pris la route du Sud, mais que ceux qui ont séjourné dans le Nord migrent encore début septembre, la cité phocéenne leur servant d’escale avant la grande traversée méditerranéenne. On pourrait dire grossièrement que le monde du jazz – musiciens et amateurs confondus – semble animé d’un mouvement inverse. Disons un peu moins grossièrement que le jazz migre en cette toute fin d’été des grands rassemblements touristiques aux manifestations tournées vers des publics régionaux, décentralisé, moins gourmands en quantité, plus exigeants en qualité, qualité musicale allant de pair avec la qualité acoustique des petites et moyennes jauges.
Chaque année à pareille époque, le contrebassiste Claude Tchamitchian invite le public marseillais à feuilleter les pages de son catalogue phonographique Émouvance, pages réelles de ceux qui y figurent au titre d’une référence de disque, pages imaginaires où l’on croise des artistes et des projets de sensibilités voisines. Des pages dont il a ouvert la “rédaction” à une personnalité plus jeune, celle du trompettiste Fabrice Martinez auquel on doit l’ouverture de la programmation du festival Les Émouvantes à de nouvelles générations.
Pour l’occasion, le Conservatoire Pierre Barbizet ouvre ses portes à une série de concerts sous les hauts plafonds de la bibliothèque entièrement “habillée” pour faire honneur aux sonorisationx de Matteo Fontaine formé à l’éthique acoustique des studios La Buissonne. Ouverture néanmoins en fin de cette après-midi dans la cour du conservatoire, avec la restitution de trois jours d’un travail en orchestre dirigé par Léa Ciechelski. Cour bien peu fréquentée en cette heure de concert, comme si cet établissement était désert, cas de figure hélas fréquente d’une sorte d’indifférence de ces institutions, de leurs professeurs et de leurs élèves à la musique vivante hors des salles de classe.

L’occasion de découvrir avec Léa Ciechelski d’autres modes de jeux que l’improvisation sur grille des standards, d’autres rapports à la partition, à l’orchestre, à la virtuosité soliste, à la durée harmonique, à la mesure du temps, occasion pour chacun des étudiants de faire l’expérience du solo improvisé selon ses moyens. Des moyens fort disparates, mais jamais malmenés, avec en outre la présence d’une jeune pianiste (20 ans) qui avait déjà participé très discrètement l’an passé à la masterclass de Marc Ducret et qui cette année, outre sa participation parmi les pupitres et solistes, fut invitée à faire interpréter une pièce orchestrale de son cru, et à faire la démonstration d’une prometteuse maturité de soliste, déjà constatée en juin dernier par le public de la scène Cybèle à Vienne : Salma Blanchard.

À 19h, passé à la “salle de concert”, je découvrais une formation, Abysskiss, dont j’ignorais l’existence pourtant déjà ancienne, n’ayant retenu des nombreuses contributions de Pierre Tereygeol que celles de sa guitare acoustique et de sa voix, également virtuoses et sensibles. Ici, les doigts sans médiator, également sensibles et déliés, agissent sur une guitare électrique associée à toute une table d’effets et un rack de pédales qui vont revêtir une multitude de fonctions : extension de la palette des timbres de la guitare et de la voix, celle-ci plutôt discrète et tissée dans la trame orchestrale ; génération d’événements sonores qui, s’ils prennent leur source dans la voix et la guitare, le font à notre insu ; et d’autres rôles discrets, lorsque par exemple, au début d’un solo de saxophone non accompagné, Tereygeol oriente vers lui et l’air de rien son micro de voix, pour une “partition” crescendo (qu’au début on devine comme une sorte d’accident de sonorisation) qui s’impose comme un authentique contrepoint, certes un peu fou. Cette “folie” et d’autres aspects de l’écriture frisant l’injouable me rappelant le blindfold test lu dans le train Paris-Marseille (Jazz News, juillet-août) où le guitariste disait son admiration pour l’écriture de Frank Zappa.

Quant au saxophoniste lui, c’est elle : co-leadeuse du groupe, Camille Maussion dont j’avais salué il y a cinq ans à Nevers la contribution au duo Mami Jotax, puis observé d’un peu loin l’évolution au sein du quartette Nefertiti jusqu’à ce nouveau disque du groupe non encore paru mais parvenu il y a peu dans ma boîte aux lettres, que j’écoutais avant-hier en faisant mes comptes, parvenant à des totaux totalement erronés à la fin de chacun de ses ébouriffants solos. Co-leadeuse donc, et compositrice d’une partie d’un répertoire dense, inattendu, de développements orchestraux intenses et continus, où le solo individuel est rare, ou alors intimement lié au bouillon instrumental où les notions “d’accompagnement”, de “front line” et “section rythmique” sont obsolètes, tant chacun est impliqué et auteur de sa propre contribution gestuelle, coloriste… C’est le cas d’Illya Amar qui, sur le vibraphone, a des gestes relevant de l’inédit, du fantastique et du rêve. C’est aussi le cas de Victor Auffray dont l’euphonium et l’étonnant flugabone (sorte de trombone à pistons de marche replié sur lui-même entre le bugle et l’euphonium) dont il tire des parties solos d’une légèreté qu’on n’attendrait pas d’eux, plus des parties vocales délicatement yodelée, mais surtout, quelle qu’en soit la source, des couleurs admirablement fondues à cet ensemble où le drame confine parfois à la farce.

Que dire encore ? J’ouvre mon calepin où, en concert, je note des mots dans l’obscurité des salles de concert qui s’avèrent illisibles une fois la lumière allumée, ou parfaitement vains. Je parviens à déchiffrer ceux-ci: « Zappa – textures – Amar – orchestral – petits drames – dynamique – farce – préciosité chambriste… » Ça ne nous mène pas très loin. Ah si ! Ceci : « Charles Juliette – Bram van Velde – Un être dilué » Ça, je pouvais m’en douter. Pierre Tereygeol est un littéraire. Et j’aurais pu me douter qu’il aime Charles Juliet. L’autre grand commentateur, avec Samuel Beckett, de l’œuvre du peintre Bram van Velde, dont je ne pouvais me douter que Tereygeol en était connaisseur. Mais puisqu’il lit Charles Juliet. Et à écouter hier la pièce Une être dilué de Tereygeol dédiée à Bram van Velde, j’ai cru entendre – et revoir – les peintures de ce dernier, ces formes tout à la fois dans le renoncement et dans le regret d’elles mêmes.
Il y a avait entre ce premier concert et le second de la soirée, pas vraiment une continuité, tant les propos de l’une ou l’autre formations sont singuliers, mais une évidente parenté générationnelle, un rapport au collectif et à l’orchestre. À lire l’intitulé “Les Émouvantes, festival de musiques d’aujourd’hui” d’où le mot jazz est absent, je me faisais cette réflexion de ce que ces musiciens sont désormais bien éloignés de ces racines du jazz tellement présentes à mon esprit que j’écoute encore Archie Shepp ou John Scofield. Et pourtant, cette aisance dans le temps et dans l’espace de la musique, cette faculté d’anticipation, cette maîtrise de l’impromptu, cette souplesse de l’écriture la plus savante soit-elle me renvoie à ces premiers miracles que furent les quatre chorus sur le blues de King Oliver du 6 avril 1923 (Dippermouth Blues), cette irruption majestueuse, grâcieuse et sportive de Louis Armstrong parmi les pupitres encore bien corsetés du Fletcher Henderson Orchestra sur Mandy Make Up Your Mind un beau jour d’automne 1924, ou beaucoup plus tard cette entrée de piéton de l’espace sur One for Helen à laquelle se livre Bill Evans en début de concert à Montreux en 1968, etc. Et tant pis pour les grognons de tout poil.

Donc, “Franges” de la saxophoniste et flûtiste Léa Ciechelski. Je vous en avais déjà touché trois mots le 3 octobre 2025 lorsqu’elle rodait ce programme quelques semaines avant qu’elle ne le présente en décembre à la grande messe de l’AJC dans le cadre des Jazz Migrations, dispositifs dont elle bénéficie désormais, avec son groupe. Car, comme c’est le cas d’“Abysskiss”, si le programme “Franges” est à son initiative, c’est aussi un groupe, une écriture dédiée à ce groupe soit Hector Lena-Schroll (trompette et trompette piccolo), Vincent Audusseau (piano, claviers), Maïlys Maronne (moog et piano électrique), Axel Gaudron (batterie). Un univers sonore totalement onirique, habité par des voix uniques, Léa Ciechelski en tant que saxophoniste étant peut-être la plus directement rattachée au fil conducteur historique du jazz, du côté d’Ornette m’a-t-il semblé à certains détours, tout en s’imposant par une autorité de chacune de ses prises de parole d’instrumentiste dans la trame serrée d’un programme où elle mêle un certain moment le son de sa voix à celui de sa flûte sur un poème de son cru. Hector Lena-Scholl est un trompettiste dont le nom circule déjà dans le milieu professionnel. Fabrice Martinez, désormais co-programmateur des Émouvantes et trompettiste de son métier ne tarit pas d’éloges à son sujet, non seulement pour la précision et la musicalité de son jeu sur la trompette piccolo qu’il nous débarrasse de son ingratitude, voire de son grotesque, mais parce que c’est un instrumentiste-improvisateur entier.

Le pupitre de claviers que se partagent Maïlys Maronne et Vincent Audusseau est incomparable de complémentarité, d’efficacité : harmonies, lignes de basse, improvisation en ligne claire, polyphonies de timbres où le piano-piano, le piano préparé et les différentes claviers se complètent sans surenchère, sans redondance, au service d’une musique qui alterne l’art de la fresque à celui du récit, la méditation et la course poursuite, auxquels Axel Gaudron prête une batterie jamais attendue mais toujours impromptue guidée par des gestes aussi surs qu’imprévisibles. S’il y a des musiques dont le chroniqueur peut se sentir impuissant à retranscrire le charme et la puissance, celle de “Franges” est bien de celles-ci. Franck Bergerot