Michel Alibo : "Ce concert sera un voyage dans le temps" - Jazz Magazine
Concert
Entretien
Publié le 30 Sep 2026

Michel Alibo : « Ce concert sera un voyage dans le temps »

Michel Alibo et sa légendaire basse rose. Photo : Maimouna Torvic.

Le 7 octobre au New Morning, l’incontournable bassiste fêtera cinquante ans d’une carrière sans pareille avec des membres de la nouvelle génération et des invités surprise. Pour Jazz Magazine, il est revenu sur son parcours et en dit plus sur ce concert immanquable.

Vous célébrez cinquante ans de musique : quel est pour vous le véritable point de départ de votre carrière ? L’année 1976, quand je pars de ma ville natale de Paris pour aller au Cameroun accompagner un artiste africain, Elvis Kemayo, alors que je ne jouais de la basse que depuis deux ans, en autodidacte, en écoutant de la soul music et du rhythm’n’blues. Je suis tout de suite propulsé de cet anonymat de musicien débutant à la scène avec quelqu’un qui est une star là-bas, qui joue dans des stades ! On l’appelait l’Elvis Presley local. À la rythmique, c’étaient les Gibson Brothers, de leur vrai nom les frères Francfort : Christian le percussionniste, Alexandre le claviériste et Patrick le batteur, qui ont cofondé le Baiser Salé à Paris. En plus de ça, les Gibson Brothers avaient connu un succès mondial avec le titre Cuba et j’ai été intronisé dans ce milieu des musiques populaires urbaines, le disco… Je me retrouve à faire plein de séances studio dans les musiques africaines mais aussi la variété et les musiques populaires. Au début de cette aventure, je suis encore lycéen. Mais après avoir découvert la scène, en rentrant à Paris, je n’ai pas voulu reprendre mes études. Au départ je me projetais, au mieux, dans une carrière de dessinateur industriel, peut-être d’architecte, mais la basse a été comme un cadeau du ciel. A cette époque je ne suis pas encore vraiment connecté avec le jazz mais j’accompagne beaucoup d’artistes. En rentrant d’Afrique, j’avais une petite réputation de bassiste un peu original, et beaucoup pensaient d’ailleurs que j’étais camerounais – même mon confrère Etienne Mbappé qui m’a confié un jour qu’il m’avait vu sur scène quand il avait 12 ans ! Dans ces années-là, je joue beaucoup de makossa, souvent au Caf’Conc’ à Châtelet, le Baiser Salé commence à se développer… puis je rencontre Manu Dibango. J’ai alors 19 ans, je veux apprendre des choses nouvelles, j’écoute plein de musiques.

C’est une époque très riche pour la basse électrique. 1976, c’est aussi l’année où Jaco Pastorius publie son premier album… Avant Jaco j’écoute beaucoup d’Earth Wind & Fire, Donny Hathaway, Jimi Hendrix, Cameo, James Brown, du blues, de la musique latine, d’Afrique et de Martinique évidemment, Herbie Hancock, les Headhunters, les premiers disques de Weather Report… Avec Jaco je prends une grosse claque. J’aimais Alphonso Johnson, Stanley Clarke avec Return To Forever, mais Pasto c’est une révélation. Je me mets à relever tous ses solos, et peu à peu je trouve mon style en tant que bassiste qui aime toutes ces musiques : du makossa et de certaines de ces musiques, j’ai toujours gardé ces lignes de basse très mélodiques, chantables.

Depuis environ 2020, c’est pourtant la contrebasse qui est la nouvelle grande aventure de votre vie. Oui, j’avais acheté une contrebasse un peu pour la déco, sans intention de vraiment y toucher à part pour m’amuser. Quand le Covid est arrivé, je me suis retrouvé enfermé avec. Entre temps, pendant toutes ces années de carrière, en faisant mes armes avec mes groupe Sixun ou Sakesho en compagnie de Mario Canonge qui faisait partie d’Ultramarine, un peu des rivaux de Sixun, je m’intéressais peu à peu à la contrebasse, de loin, en écoutant Stanley Clarke, Miroslav Vitous, et Avishai Cohen et tout ce jazz israélien incroyable, ça me touchais vraiment. C’est aussi la jeune génération de musiciens qui m’a donné envie de m’y intéresser, comme Arnaud Dolmen, Jonathan Jurion. Mais la contrebasse est aussi au cœur du groupe de Léon Phal par exemple, et de formations qui ont une approche plus organique et acoustique. Certains de ces jeunes m’ont encouragé à continuer à travailler cet instrument en me disant que j’avais un truc particulier. Je leur disais que je n’étais pas encore prêt, et eux disaient que si !

La contrebasse, une nouvelle aventure instrumentale passionante pour Michel Alibo. (Photo : Frédéric Thaly)

C’est l’histoire qui recommence, comme en 1976 ! Exactement ! J’ai regardé des tutos, des vidéos sur Mezzo, sans prendre de cours comme à mes débuts, pour apprendre la contrebasse. On pense parfois que la basse électrique serait le prolongement de la contrebasse mais ce sont deux instruments différents. J’ai appris à poser les notes qu’il faut, à jouer avec l’espace et les silences, et à faire des musiques beaucoup plus organiques à mon sens, notamment en trio, et ça me plaît énormément. Je ne m’y suis pas mis pour compléter mon C.V ou ajouter une corde à mon arc mais parce que c’est un instrument qui me parle beaucoup.

On a l’impression qu’on vous sollicite aujourd’hui plus pour des rôles de contrebassiste que pour la basse électrique… Ça me flatte beaucoup d’être apprécié aussi comme contrebassiste, ce n’était pas évident pour moi que j’aurais le bon langage, ni d’abandonner la vélocité et l’aisance de la basse électrique et de jouer d’un instrument sur lequel je ne peux pas faire ce que j’ai appris toutes ces années. J’ai discuté avec plein de bassistes électriques dont Hadrien Féraud, et ils m’ont dit « ah si je ne peux pas faire ce que j’ai appris sur la basse électrique, c’est pas la peine ! ». Il faut une certaine sagesse pour accepter ça mais c’est génial parce qu’on en apprend autant que sur l’électrique. Je me suis fait de nouvelles ampoules sur les doigts, c’est un autre rapport engagement avec l’instrument.

Le 7 octobre au New Morning, comment allez-vous faire pour retracer 50 ans de carrière en un concert ? D’abord, le New Morning est l’une de mes scènes préférées, où j’ai joué pour la première fois à 17 ans avec Henri Guédon, et ma première scène avec Manu Dibango c’était aussi au New, quand j’avais 19 ans. Quant au concert, les trois groupes phares de ma carrière sont Sixun, les antillais de Sakiyo et Sakesho avec Mario Canonge, Andy Narrell et Jean-Philippe Fanfant et j’ai donc un très grand répertoire à proposer. Dans toutes ces formations, tout le monde apportait plein de morceaux et certains ont été enregistrées mais jamais jouées sur scène. Etonnamment, la jeune génération qui va m’accompagner le 7 octobre, Ralph Lavital à la guitare, Xavier Belin au piano, Tilo Bertholo, Arnaud Dolmen à la batterie et Mélodie Spartacus à la flûte connaissent très bien tous ces répertoires et me citent souvent des morceaux vieux de plusieurs décennies qu’ils aimeraient jouer. Je me dis donc que la musique est intemporelle : on ne va pas vraiment faire un concert anniversaire de carrière, ce sera un voyage dans le temps car certains morceaux ne vieillissent pas.
On a fait un premier concert à l’Atrium en Martinique, et ça m’a fait beaucoup d’effet d’entendre ma musique jouée par ces jeunes. Je n’avais jamais vraiment endossé ce costume de leader ni eu l’occasion de jouer en mon nom et c’était une super expérience. Cette nouvelle génération a aussi aidé à développer une perception très différente des musiques comme la mienne, car pendant longtemps on n’était pas considéré comme un vrai jazzman si on n’était pas dans les standards, dans une certaine tradition. Quand on défendait aussi un jazz “caribéen”, un jazz créole, c’était difficile de faire tomber les barrières et ce que Ralph avec son album “Carnival” ou encore Arnaud Dolmen qui remet le gwoka au goût du jour en le jouant avec des gens qui ne viennent pas de cette culture, ça permet une autre écoute de la musique c’est super important. On peut créer une vraie identité à partir de cette musique, comme il y a le jazz israélien ou le latin jazz. Nous, on pense qu’on peut aujourd’hui proposer quelque chose de très cohérent et crédible qui ne soit pas dans une catégorie “cocotiers” ! Je suis en tous cas très fier de tout ce que j’ai fait mais on a besoin pour se renouveler d’explorer de nouveaux sentiers, et j’ai envie de proposer des choses vraiment personnelles aussi.
Au micro : Yazid Kouloughli

Concert Le 7 octobre à Paris (New Morning), avec Laurent-Emmanuel « Tilo » Bertholo, batterie, Xavier Belin, piano, Ralph Lavital, guitare électrique, Mélodie Spartacus, flûte et des invités surprise !