Confirmations et révélations au Pégaz Festival - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 4 Oct 2026

Confirmations et révélations au Pégaz Festival

Hier à l’Espace culturel Gérard Philippe de Fontenay-sous-Bois, deuxième journée du festival de l’association Pégaz et l’Hélicon avec une masterclass d’Ellinoa, le quartette Netertiti et une création imaginée par Grégoire Letouvet. Final cinématographique et symphonique aujourd’hui*.

18h30 : c’est la compositrice et chanteuse Ellinoa qui nous propose la restitution d’un travail de deux jours avec les élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris et du Pôle supérieur d’enseignement artistique Paris – Boulogne-Billancourt (PSPBB). Et la redécouverte d’un programme, La Ville totale, fable écologique dystopique qui n’a pas connu le destin que son auteure aurait rêvé, et qu’elle dirige avec une passion communicative devant un ensemble de musiciens (dont deux récitantes et chanteuses). Unes et autres ont su s’emparer avec ferveur de cette longue partition à tiroirs. Encore trop tôt pour que le presse distribue bons points et mauvais points, mais on ne serait pas étonné de croiser bientôt certains d’entre eux dans les clubs parisiens (si ce n’est déjà fait) ou dans l’Orchestre national de jazz des jeunes.

20h : le quartette Nefertiti. Treize ans qu’on les ignore, qu’on les découvre, qu’on les observe, qu’ils nous intriguent, qu’ils nous interpellent (au point d’avoir suscité un pour-contre dans Jazz Magazine) jusqu’à ce “Maze in Köln” enregistré en concert à Cologne en novembre 2025 et qui m’a sérieusement distrait de diverses travaux que j’espérais accompagner d’une musique de fond (parce qu’une écoute attentive de tous les disques que je reçois encore jusque dans mes retraites outrepasserait un plein-temps et supposerait quelque rouerie). Un quartette soudé, des compositions comme des nouvelles compactes et saisissantes ou comme des romans captivants d’un solo à l’autre s’enchainant comme des chapitres. Delphine Deau, l’articulation, la vivacité, l’élan, tout le contraire de ce “beau piano” dont on a les oreilles rabattues, des propos nets, passionnés et tranchants (on pense ici à Paul Bley, là à Lennie Tristano, à Keith Jarrett aussi pour ce qu’il doit à l’un et  l’autre et qu’il fait sien, peut-être du Corea de “Now He Sings”), un usage discret et dynamique de la “préparation” des cordes. Camille Maussion au ténor comme au soprano, s’interdit tout cliché… ou plutôt elle semble les méconnaître, joue sa partie avec cette entièreté avec laquelle on endosse un personnage au théâtre. Et tout ça interagit parce qu’on se connaît et joue ensemble depuis 13 ans avec un contrebassiste (Pedro Ivo Ferreira) et un batteur (Pierre Demange) qui s’entendent à merveille pour mettre en scène et en espace. Un mot particulier pour Pierre Demange, parce que j’entends aujourd’hui beaucoup de très très bons batteurs excitants, actifs, attentifs même et interactifs… Mais j’ai le sentiment d’un oubli de la dynamique, d’un confinement dans le forte-fortissimo, une méconnaissance des balais, voire d’un sens de l’espace (au sens orchestral comme au sens domestique… la mesure de l’espace où l’on joue, des 30 sièges de  la cave voutée du 38 Riv’ à l’auditorium de 400 places). Pierre Demange m’a semblé répondre idéalement à ces préoccupations et au nécessités de ce quartette.

21h30 : Raw Material, un création inattendue, quoiqu’avec Grégoire Letouvet on peut, il faut s’attendre à tout. Moins par paresse que pris par le temps, mais aussi parce que Letouvet est quelqu’un qui a les idées claires et sait les exprimer, je restitue ici sa note d’intention : « Depuis 15 ans, je rencontre d’extraordinaires musicien·ne·s de jazz, musiques traditionnelles et musiques improvisées, jouant des instruments extra-européens exclus de la nomenclature traditionnelle des orchestres de jazz et qui ne trouvent malheureusement pas leur place au sein de grands ensembles. De ces rencontres est née l’envie de créer Raw Material, formation originale vouée à rassembler ces instruments et la personnalité de ces artistes dans un instrumentarium unique. En s’appuyant sur la culture traditionnelle spécifique de chaque instrument, nous composerons un programme croisant les musiques traditionnelles avec la composition et l’improvisation contemporaines. À la recherche d’une musique à la fois brute et métissée, d’une écoute vierge et renouvelée, l’orchestre jouera en acoustique pure. » Et je restitue le personnel qui associe des personnalités avec lequel le jazzfan est familiarisé et des membres actifs de l’ensemble 2e2m, orchestre singulier à géométrie variable fondé au siècle dernier (1972) par le compositeur Paul Méfano. Soit méli-mélo : Grégoire Letouvet (compositions, direction artistique, piano Fendre-Rhodes), Naïssam Jalal (flûte, ney), Farnaz Modarresifar (compositions), Yapin Wang (yangqin), Abdallah Abozekry (saz), Louise Jallu (bandonéon), Claire Merlet (alto), Louis Siracusa (contrebasse), Médéric Debacq (basson), François Vallet (percussions), Léo Margue (direction). Un programme qui se traverse comme un rêve éveillé et qui se termine dans un sentiment d’irréalité sans que l’on ait eu le sentiment de voir l’heure passer, ni avoir eu conscience de l’existence d’une frontière entre l’écrit et l’improvisé. Une première qui mérite de connaître des suites, Franck Bergerot

* Le festival se termine aujourd’hui au Théâtre Jean-François Voguet de Fontenay-sous-Bois. À 15h programme Méliés pour le jeune public (mais Méliès rend jeunes même les plus vieux) sur les musiques imaginées par Grégoire Letouvet avec la guitare électrique de Paul Jarret, le violoncelle de Juliette Serad et les claviers de Marc Benham. À 17h, grand final symphonique concertant sur les partitions de Raphaël Schwab (direction et contrebasse), avec Julien Soro (saxophone), Rafaël Kœrner (batterie) et l’orchestre Ondes Plurielles. Je n’y serai pas, mais je penserai à eux.