Jazz sur le Vif : Stéphane Guillaume, James Carter
Beau concert contrasté pour cette deuxième date de la saison ‘Jazz sur le Vif’ pilotée par Arnaud Merlin pour Radio France. Le précédent item consistait en deux groupes différents, mais du même leader , évoquant Coltrane pour cause de centenaire. Cette fois Coltrane sera de retour en seconde partie avec un autre J.C., James Carter. Mais la première partie nous offrait tout autre chose : un saxophoniste, en quartette sur le fil du rasoir entre musique de chambre et jazz, avec égale densité de part et d’autre du fil ; et une musique conçue par Stéphane Guillaume

photo Maxim François
Stéphane Guillaume ‘Impression Stream Quartet’
Stéphane Guillaume (saxophone soprano), Sedef Erçetin (violoncelle), Maria Papapetropoulou (piano), Antoine Banville (percussion)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 10 octobre 2026, 19h
Stéphane Guillaume avait d’abord rassemblé un trio avec violoncelle et piano, joués par deux musiciennes du versant classique : la violoncelliste turque Sedef Erçetin et la pianiste grecque Maria Papapetropoulou, dans l’idée d’un trio de chambre où le sax soprano tiendrait le rôle du violon. Puis s’est adjoint un ami et complice musical de très longue date, en la personne d’Antoine Banville

Pour cette première partie au format du direct radio (une heure hors-tout) le groupe a joué huit des douze titres du CD ‘Impression Steam’ publié fin 2024. Jazz de chambre serait-on tenté de dire, mais c’est plus que cela : écriture chambriste dans les règles du Grand Art (nuances, expression, forme, équilibre, pertinence des rôles attribués à chaque instrument….) ; mais aussi terrain de jeu, de liberté, d’évasion par l’improvisation : Stéphane Guillaume possède, au plus haut point, ces deux talents. Et cela fait merveille

photo Maxim François
Ses consœurs du classique jouent le jeu avec ferveur, stimulées par la qualité de la musique, et son confrère percussionniste trouve dans cet écrin un espace naturel pour le jazzman qu’il est. Je devrais d’ailleurs écrire un espace ‘culturel’, car nous attribuons souvent à notre nature ce qui relève de la culture qui nous a construit. Ici le violoncelle est pour quelques mesures à l’unisson du soprano ; là, sous les phrases torrentielles du saxophone improvisant, la violoncelliste tient une sorte de contre-chant qui dialogue avec le miracle de l’instant, tandis que la pianiste déploie des arpèges ascendants et descendants qui deviennent le tremplin de l’euphorie. Les compositions sont majoritairement celles du saxophoniste, inspirées par sa mélomanie, son goût de toutes les musiques qui sont grandes, même quand elles sont populaires. Habanera, où j’entends furtivement, dans un enchaînement d’accords, Blue in Green de Bill Evans, me rappelle que Parker et Gillespie s’étaient fait une spécialité de citer la habanera de Carmen (celle de Bizet) dans leurs impros sur Hot House de Tadd Dameron , ou sur le standard de Cole Porter qui lui servit de trame : What Is This Thing Called Love? . Mais l’auditeur rêveur que je suis s’égare…. Et aux côtés de ces compositions originales, un thème de Vince Mendoza, un autre de Jim Beard, et en rappel L’île aux signes , composé par Michel Graillier. Mickey avait enregistré ce thème en duo avec Christian Escoudé en 1976, après (si ma mémoire est bonne, mais elle l’est de moins en moins….) un concert du duo au studio 105, car L’île aux cygnes est au milieu de la Seine, juste devant la Maison de la Radio. Mais je digresse, je bavarde. Écoutez le magnifique concert de Stéphane Guillaume et de ses partenaires, en réécoute de l’émission ‘Jazz Club’ de Nathalie Piolé, en suivant le lien ci-dessous

photo Maxim François
JAMES CARTER ‘Coltrane, A Centennial Supreme’
James Carter (saxophones ténor & soprano), Gerard Gibbs (piano), Hilliard Greene (contrebasse, Alex White (batterie)
Paris, Maison de la Radio, studio 104, 10 octobre 2026, 20h20

photo Maxim François
Autre atmosphère, autres registres, avec l’évocation de John Coltrane par le groupe de James Carter, évocation centrée sur les dernières années de la vie du saxophoniste : la période du label Impulse, à partir de 1961, et les années Atlantic Records (1959-1960). Le groupe commence du côté du disque ‘A Love Supreme’ (1964), entre exposé littéral et envols successifs. La verve du saxophoniste est stimulée par ses partenaires, auxquels il laisse aussi régulièrement le champ libre. La douceur de Naima (thème qui traversera les deux périodes) se prolongera dans une très grande effervescence

photo Maxim François
Au ténor comme au soprano, James Carter aime sortir du cadre : modes de jeu, transitions périlleuses, jouant souvent le soprano dans des aigus que ne lui attribuait par l’organologie. Joie de jouer plus que cabotinage semble-t-il, il aime surprendre. Le jazz est aussi une musique de l’excès, et c’est pour cela aussi que nous l’aimons. Impro débridée et paroxystique sur My Favorite Things , exposé respectueux pour In A Sentimental Mood , avec référence, et révérence, à la partie pianistique du Duke dans le disque ’Duke Ellington & John Coltrane’ (1962), mais avec me semble-t-il le souvenir de Body and Soul dans l’intro de sax. Digression vers un jeu en harmoniques, diversion avant le coda , qui tarde et dérive. On suit le saxophoniste dans cette griserie qui semble l’habiter, et nous contamine joyeusement. Dans l’intro d’une séquence précédente, un souffle de ‘Round Midnight avait peut-être aussi traversé l’esquisse d’une phrase. Ovation verticale comme il se doit de la part d’un public enthousiaste : au milieu de ses trois partenaires demeurés près de leurs instruments le saxophoniste, seul sur l’avant-scène, nous offre après quelques mesures d’intro-mystère, une courte version en solo absolu de La Vie en rose . Je vais vous épargner mon bavardage : rendez-vous à l’écoute d’une bonne partie du concert (créneau limité à une heure hélas) qui sera diffusé sur France Musique le samedi 31 octobre à 19h dans l’émission ‘Jazz Club’.
Xavier Prévost