Abhra et Shan au-delà de nos frontières
Parmi les tentations parisiennes de 15 octobre, le hasard des humeurs m’a conduit hors du festival Jazz sur Seine qui bat son plein, vers le Studio de l’Ermitage et des musiques imaginées par le guitariste Pascal Charrier, le saxophoniste Julien Pontvianne et leurs amis, pour lesquelles les mots tant galvaudés de “spiritualié” et de “transes” retrouvent de leur sens.
Voici une quinzaine d’années que le pianiste Alexandre Herer, l’initiateur du label Onze heures onze, explore de nouvelles textures, d’abord à la tête de son quintette Oxyd où figurait déjà le contrebassiste Matteo Bortone et le saxophoniste Julien Pontvianne. Renonçant dès le début des années 2010 à une prometteuse virtuosité jazzistique acquise au CNSM auprès de Riccardo Del Fra, ce Pontviane osa avec le trio Khoom une sorte de miniaturisme du geste qu’il approfondit bientôt avec le grand ensemble Aum et la plus petite forme Abhra, deux terrains d’exploration de la lenteur, du presque rien, de cette recherche du vide où l’être doit se réaliser.

Arrivé avec quelque minutes de retard, je trouvais l’orchestre en état stationnaire sur pédale harmonique aux couleurs orchestrales imperceptiblement mouvantes, à laquelle Isabel Sörling vint donner de la voix. Chanteuse, diseuse, “sonneuse”… la chanteuse suédoise qui fait désormais partie du paysage musical française navigant avec une aisance bien à elle entre ces fonctions de la voix (dire, chanter, crier, pleurer), empruntant ses textes anglophones empruntés à diverses sources : les français Claude Esteban et François Saint-Pierre, l’américaine Sylvia Plat, la canadienne Lucy M. Montgomery, le palestinien Mahmoud Darwick, la germanophone Rose Ausländer, l’uruguayenne Ida Vitale, l’indienne Jacinta Kerketta. Je recopie ici les titres figurant sur la pochette de l’album dont on célébrait hier soir la parution “Eight Poems on Drought” (label Onze heure onze), sans être certain qu’ils fussent tous au programme hier. Mais il y avait cette atmosphère de suspension, de déportement du discours musical vers le spectral, selon une mobilité souvent réduite dans le temps et l’espace, et soudain, toujours très lente, une vraie chanson accompagnée comme en choral par tout l’orchestre : Julien Pontvianne (saxophone ténor et clarinette), Adèle Viret (violoncelle), Francesco Diodati (guitare électrique), Alexandre Herer (claviers), Matteo Bortone (contrebasse et voix).
En seconde partie était célébré la parution de l’album “Montagne sauvage” du groupe Shan. Dans la pile de disques récemment reçus et qui m’accompagnèrent lors de mon dernier séjour breton, ce disque s’est trouvé glissé dans ma platine de lecture, comme à mon insu, alors qu’il s’était trouvé séparé de sa pochette dans mes bagages. Aussi la voix, s’exprimant là accompagnée de quelques percussions non identifiées, m’a d’abord fait croire à quelque collectage ethnographique réalisé quelque part au nord de la péninsule scandinave. C’était tellement saisissant qu’il me fallut interrompre toute activité pour en retrouver la pochette, sur laquelle mon regard se porta d’abord sur l’identification de cette voix tellement prenante : Canan Domurcaki. Sans même prendre le temps de regarder les noms des artistes qui l’entouraient, je cherchai sur internet à identifier un peu mieux cette chanteuse : Anatolie. Cette voix dont je cherchais l’identité dans les pages de mon Atlas consacrée à l’Europe du nord, était donc anatolienne… vous voyez ? Cette péninsule qui constitue la plus grande partie du territoire turc au sud de la Mer noire.

Mon regard s’était alors reporté sur la pochette retrouvée : Shan, c’est le nom du groupe de Pascal Charrier ici à la guitare folk acoustique, avec (le revoici) Julien Pontvianne (saxophone ténor, clarinette), Sigrid Afret (saxophone ténor, flûte traversière) hier remplacé par Alexandra Grimal (saxophones ténor et soprano), Ariel Tessier (batterie). Le concert est moins nuancé que le disque qui prête plus à la rêverie, à l’abandon de la berceuse. Sur scène, cette musique nous livre à la sauvagerie de la montagne en de lentes progressions vers le paroxysme, la voix s’aventurant au-delà des mots vers la vocalise, sur un geste minimal du médiator balayant les cordes d’un accord de guitare presque bruitiste qui se combinent aux drummings obsédants d’Ariel Tessier et aux drones et phrasés vociférant des instruments à vent ; vers un intense tissage polyrythmophonique qui m’évoque le grand rassemblement des bêtes et le meurtre du renard dans L’Âne culotte d’Henri Bosco. Tenez, je vous le offre à lire ceci :
« Il y avait là des bêtes… Lesquelles ? Je ne les voyais pas ; peut-être toutes les bêtes de la forêt, de la montagne… Du sol montait une colonne de poussière et l’odeur du sauvage. C’était bien cette odeur de poil, de sueur et de gibier noir qu’exhale le sanglier à bout de forces ; mais il s’y mêlait des senteurs moins loyales : le puant de la fouine, peut-être fétidité du loup. Ils dansaient. Je ne les voyais guère ; mais ils dansaient. La masse oscillait lourdement en mesure ; les petits perdus sous les gros, sans doute, les gros serrés flanc contre flanc, le museau bas, mais tournés vers l’homme. Lui, il ne les regardait pas, il contemplait obstinément le rocher clair ; et il jouait. Il jouait de plus en plus vite ; il poussait un air plus impérieux dans les quatre ou cinq roseaux de sa flûte ; il jouait comme un démon il étendait son cercle magique par-delà la vallon dans lequel hâtivement se glissait, de temps à autre, un retardataire. Il appelait, il appelait, comme si quelque bête obstinée à ne pas répondre eût manqué à ce rassemblement nocturne. Il cherchait partout cet absent, par deux notes sifflantes, et alors tout la multitude gémissait. Il hâtait sa venue ; il voulait ; c’était une lutte ; il haletait lui-même ; par moments son souffle devenait court, menaçait de mourir, mais toujours il reprenait, car c’était un homme, ou tout au moins une âme incarnée dans cette figure, et qui ne voulait pas être vaincue. Mais souvent on sentait la souffrance, et la maîtrise de son cœur faiblissait. Alors il forçait son élan, il respirait plus vite, il précipitait son débit et la dernière note lancée à bout de souffle, n’était qu’un cri… »
Je vous laisse découvrir la suite… et ce qui précède. En dépit de ce que pourrait donner à deviner son titre, L’Âne culotte n’est pas un livre pour enfant. Franck Bergerot
Abhra se produira ce soir à Nantes au Pannonica, le 14 novembre à 22h dans le cadre de La Grand Journée en guise de final au Festival Jazzdor de Strasbourg. Shan est annoncé en tournée en Bretagne du 28 au 30 novembre sans plus de détail. Pascal Charrier sera rejoint au Petit Faucheux de Tours par les membres du Kami Octet et son invité Karim Ziad pour une résidence autour d’un nouveau programme “Echoes from Morcocco”. Concert à Tours ce 24 octobre, puis Aix-en-Provence au Théâtre du bois de l’aulne le 16 novembre, au Théâtre de Grasse le 17, à Pantin à la Dynamo de Banlieues bleues le 18.