Fondation Louis Vuitton & Herbie Hancock Competition
HHIJ Vocal Competition, Paris, Sunday, Oct. 11, 2026
À la Fondation Louis Vuitton, ce 11 octobre se tenait la finale de la Herbie Hancock International Jazz Vocals Competition. Pour la première fois à Paris, cinq jurés et quelques légendes du jazz ont tenté de départager le talent des trois finalistes. Une soirée où la virtuosité s’est mesurée à l’impondérable, et où le mystère de la note bleue est resté entier.
Élémentaire, mon cher Watson ?
Il y avait quelque chose d’une enquête policière dans cette soirée. Trois suspectes, cinq jurés, quelques indices semés au fil des notes et, au bout de l’histoire, une seule coupable : celle d’avoir remporté la prestigieuse compétition. Élémentaire, mon cher Watson ? Pas tout à fait. Car en matière de jazz, les preuves sont rarement irréfutables. Une note bleue peut valoir tous les discours, un silence renverser une certitude, et le plus grand virtuose n’est pas nécessairement celui qui vous fera pleurer. Comment mesurer le talent ? La virtuosité ? L’émotion ? L’originalité ? Et surtout, comment départager trois artistes dont le principal mérite est précisément de ne ressembler à personne ?

Le jazz en habit de lumière
Des clubs de jazz à la Fondation Louis Vuitton, Herbie Hancock aura réussi ce petit prodige : faire du jazz un événement mondain dans l’un des plus beaux écrins culturels parisiens, sous les voiles de verre imaginées par Frank Gehry. Dehors, le ciel gris de la nuit se reflète sur les marches d’eau derrière les immenses baies vitrées. Les lumières se décomposent en reflets moirés. Dedans, les invités se croisent, les conversations s’entremêlent. On ne sait plus très bien où donner de la tête. Il faut dire que le casting donne le vertige. Monty Alexander, Arturo Sandoval, Danilo Pérez, Dee Dee Bridgewater, Gregory Porter, Terri Lyne Carrington, Gretchen Parlato, Roberta Gambarini, John Patitucci. Et puis Herbie Hancock lui-même, qui prend place au piano à plusieurs reprises. À 86 ans, celui qui a traversé toutes les métamorphoses du jazz continue d’en écrire l’histoire. Ce soir, il a pour mission d’honorer une des définitions de l’art : donner du rêve dans des dimensions parfaites.

La soirée s’ouvre sur Autumn Leaves, interprété par les jeunes musiciens du Herbie Hancock Institute of Jazz Performance, formés à l’UCLA (Los Angeles). Un standard, des étudiants venus du monde entier, une mélodie que des générations de jazzmen ont traversée. Voilà déjà une belle manière de poser le décor : dans le jazz, on n’invente jamais tout à fait seul. On hérite, on transforme, on transmet. L’acteur britannique Jeremy Irons, bottes cavalières et redingote à carreaux, maître de cérémonie d’un soir, entre en scène. Le concours peut commencer.
Les trois femmes
Première suspecte : Georgia Heers, venue de Greenville, en Caroline du Sud.
La jeune Américaine a suivi un parcours qui ferait rêver bien des musiciens : Oberlin College, puis la prestigieuse Juilliard School de New York. Elle a déjà partagé la scène avec Cyrus Chestnut, Nicholas Payton ou encore Rodney Whitaker. Et, détail inattendu, elle a participé à l’adaptation de Good Night, and Good Luck de George Clooney à Broadway. Le jazz mène décidément à tout.
Ce soir, Georgia apparaît dans une sublime robe turquoise. Elle possède cette élégance naturelle des chanteuses qui semblent ne jamais avoir besoin de forcer leur talent. Après Moon Don’t Come Out Tonight, elle interprète Thou Swell, standard de Rodgers et Hart, avec une délicatesse qui nous enveloppe. Sa voix raconte davantage qu’elle ne démontre. Chaque phrase semble habitée, chaque silence pesé. Elle nous rappelle qu’une ballade de jazz ne se mesure pas au nombre de notes, mais à la manière dont on les fait vivre.
Deuxième suspecte : Lucy-Anne Daniels, venue de Leeds, en Angleterre.
Son histoire commence loin des grandes institutions américaines, dans les églises et les traditions du gospel, avant de poursuivre ses études au Royal Birmingham Conservatoire. Lauréate du Tina May Young Jazz Musician Award en 2025, elle s’est déjà produite au Royal Albert Hall, notamment lors d’un hommage à Sarah Vaughan avec l’orchestre de la BBC.
Chez elle, le jazz n’est pas seulement une affaire de standards. C’est une musique qui porte en elle les traces de ses voyages, de ses origines et de ses métissages.
Avec une interprétation afro-cubaine de Nature Boy, puis une version personnelle d’Old Devil Moon, Lucy-Anne Daniels dévoile une voix puissante, un ancrage rythmique et une présence scénique indéniable. Là où Georgia Heers semble caresser les contours d’une mélodie, Lucy-Anne Daniels en bouscule les lignes avec une personnalité artistique déjà bien marquée et un charisme rare sur scène.

Enfin, troisième suspecte : Malou Oheix, 27 ans, originaire de Nantes.
La Française a commencé par étudier le piano classique avant de se tourner vers le chant jazz. Major de promotion au Centre des Musiques Didier Lockwood, elle y est depuis revenue comme enseignante invitée. Elle a notamment travaillé avec André Charlier, Benoît Sourisse et Louis Winsberg, et obtenu le deuxième prix soliste des Sunside Jazz Awards.Un parcours français, construit patiemment, entre formation classique, apprentissage du jazz et rencontres musicales. Sur scène, elle arrive timidement et choisit deux univers contrastés. D’abord la vulnérabilité de I’m Glad There Is You, puis l’audace de Madame Toulouse, composition de Michael Brecker. Deux visages d’une même personnalité, capable de passer de l’intimité d’une ballade à une proposition plus aventureuse, plus joueuse.
Le jury a rendu son verdict : Malou Oheix remporte le premier prix, accompagné d’une dotation de 50 000 dollars. Georgia Heers décroche la deuxième place et Lucy-Anne Daniels la troisième. L’enquête est résolue. Mais une question demeure : qu’a-t-on réellement départagé ?

Le jazz est-il un sport de compétition ?
On pense alors à Whiplash, le film de Damien Chazelle, dans lequel un jeune batteur de jazz subit les méthodes impitoyables d’un professeur convaincu que la grandeur artistique ne s’obtient qu’au prix de la souffrance. Le film pose une question dérangeante : faut-il briser un musicien pour faire naître un génie ? Mais il en soulève une autre, peut-être plus essentielle : à partir de quel moment la recherche de la perfection devient-elle l’ennemie de la musique ? Le jazz est né de la liberté, de l’improvisation, de l’accident heureux. Il s’est construit sur des musiciens qui ont précisément refusé de jouer comme les autres, et dont la musique représentait également un engagement socio-politique. Thelonious Monk aurait-il remporté un concours de piano ? Billie Holiday aurait-elle satisfait un jury soucieux de justesse académique ? Rien n’est moins sûr. On peut mesurer la précision d’une attaque, la maîtrise harmonique, la justesse d’une intonation. Mais comment mesurer le frisson ? Et pourtant, parfois, l’histoire donne aussi raison aux concours.
Depuis sa création en 1987, la compétition aujourd’hui portée par le Herbie Hancock Institute a contribué à révéler quelques-uns des plus grands noms du jazz contemporain. Joshua Redman, Chris Potter, Cécile McLorin Salvant, Ambrose Akinmusire : autant d’artistes qui ont trouvé dans cette compétition un tremplin vers une carrière internationale. La question n’est donc peut-être pas de savoir si l’on peut classer les artistes, mais ce que l’on fait de ce classement. Car si Whiplash nous montrait un jazz transformé en sport de combat, la compétition Herbie Hancock semble proposer une autre philosophie : faire de l’excellence non pas une fin en soi, mais le point de départ d’une transmission.
Ici, les jeunes musiciens ne sont pas seulement jugés. Ils sont accompagnés par Carmen Staaf au piano, Ben Williams à la contrebasse et Kendrick Scott à la batterie. Ils partagent la scène devant des artistes qui ont consacré leur vie à cette musique.
Une flamme olympique
Car la véritable beauté de cette soirée se trouve peut-être ailleurs que dans son palmarès. Elle réside dans cette extraordinaire cartographie du jazz réunie sur une même scène. Monty Alexander, le pianiste légendaire jamaïcain au regard d’enfant malicieux, accompagne Dee Dee Bridgewater dans J’ai deux amours, hommage à Joséphine Baker. Arturo Sandoval, trompettiste cubain, reçoit un prix saluant sa carrière et son engagement dans la transmission. Danilo Pérez, pianiste panaméen, présente pour la première fois The Ever-Changing World, une création contemporaine en hommage à Frank Gehry, après quelques mots d’introduction de Gustavo Dudamel, chef d’orchestre star. Ici le classique se mêle même au jazz, et ce n’est pas commun dans une compétition officielle.

Enfin, Herbie Hancock retrouve le trompettiste Ambrose Akinmusire, ancien lauréat de la compétition, pour un So Whatcélébrant les centenaires de Miles Davis et John Coltrane. La boucle est presque parfaite : un ancien lauréat revient jouer auprès de celui dont l’institution lui avait ouvert les portes. La Jamaïque, Cuba, le Panama, les États-Unis, la France. Autant de géographies, de générations, de façons de raconter une musique qui n’a jamais connu de frontières bien longtemps.

Il y a quelque chose d’une flamme olympique dans cette réunion. Les anciens la portent, les jeunes s’en approchent, et personne ne sait encore quelle lumière ils en feront. Herbie Hancock sait mieux que quiconque que la fidélité à une tradition ne consiste pas à la répéter. Celui qui a joué avec Miles Davis, exploré les frontières du funk, de l’électronique et du hip-hop, n’a jamais cessé de chercher de nouvelles manières de faire vivre le jazz.
Le mystère de la note bleue
Alors, bien sûr, il fallait une gagnante. Ce fut Malou Oheix. Mais en quittant la Fondation Louis Vuitton, sous les voiles de Frank Gehry, une dernière énigme demeure. Peut-on vraiment gagner en musique sans que les autres aient perdu ? Car le jazz possède cette étrange particularité : il ne connaît ni ligne d’arrivée, ni record du monde, ni vérité définitive. On peut y jouer faux et avoir raison, jouer juste et ne rien dire. On peut perdre un concours et gagner le cœur du public. Sherlock Holmes aurait sans doute rangé sa loupe. Il n’y avait pas de crime, ce soir-là. Seulement trois voix, des centaines de notes et quelques instants de grâce. Et peut-être un indice que nous avions négligé depuis le début : le jazz n’a jamais eu besoin de vainqueurs pour avoir des héros.
Hanna Kay / Photos : (c) Fondation Louis Vuitton et John Eidel