Jazz live
Publié le 20 Fév 2023

Deux soirées avec l’Orchestre des jeunes de l’ONJ

La première de ces soirées était le deuxième concert de cet orchestre dans sa nouvelle et quatrième mouture placée sous la direction de Laurent Cugny. La seconde était le concert final de l’Académie de composition jazz co-produite par Real Time Music et l’ONJ.

On ne saluera jamais assez ici Fred Maurin pour cette énergie, cette efficacité, cette intelligence et cette générosité entrepreneuriale, combinées à ces qualités artistiques que sont la sensibilité, l’imagination et la culture et qui auront fait de son mandat à la tête de l’ONJ – frappé de plein fouet par le Covid, compliqué par l’injonction ministérielle comptable de promouvoir la place des femmes mais dont il a su faire un atout, confronté enfin à une indifférence grandissante des médias et des décideurs pour les musiques ne répondant pas à des critères de rentabilité –, mandat donc, le plus brillant par sa largeur de vue et sa productivité. En témoigne notamment l’équilibre trans-générationnel qu’il a introduit dans son cahier des charges, d’une part en faisant recréer des œuvres du passé – Anna Livia Plurabelle d’André Hodeir en 2021 et prochainement le répertoire du Dodecaband de Martial Solal – et en constituant un Orchestre des jeunes de l’Orchestre national de jazz renouvelé de saison en saison pour le confier à chaque fois à un ancien chef de l’ONJ.

L’orchestre des jeunes de l’ONJ Saison 4

Après François Jeanneau, Franck Tortiller et Denis Badault, c’est Laurent Cugny qui présentait ce 17 février sur le campus Pierre et Marie Curie à Jussieu la quatrième saison de cet orchestre au personnel chaque fois renouvelé. C’était son deuxième concert, en voici la photo officielle légendée par nos soins – ingénieur du son compris, en partenariat avec le CNSM –, soit un personnel international (tant par les pays ou régions d’origine que par les écoles d’où ils sont issus, témoignages de pépinières dispersées comme Graz, Cologne, Barcelone, Lausanne, Bruxelles, Lyon ou Paris).

On découvre un effectif dominé par les cuivres, six au total contre trois saxophones et une flûte, soit un ensemble à vents où le pari de l’égalité hommes-femmes est gagné (même si la rythmique reste “macho”). Distribution rare à ma connaissance, notamment chez Laurent Cugny dont on a connu les débuts à l’orée des années 1980, lorsque l’on peinait à recruter des embouchures sur la scène française, ce qui l’avait conduit sur son premier album “Lumière” de 1981 à remplacer les trompettes par une section de flûtes en complément d’un pupitre à deux trombones-deux tubas. Dès les premiers accords sur la reprise de Guinnevere – comme un hommage à son auteur David Crosby décédé il y a un mois –, on reconnaît la patte de Laurent Cugny, ces grooves apparemment tranquilles sous d’inquiétants nuages harmoniques et timbraux, pas les plus faciles à faire vivre d’emblée par un orchestre qui vient de s’en emparer. Mais l’on sent que l’ensemble a de la réserve sous le pied, ce dont il témoigne en s’emparant des traits rapides de Merci Merci Merci que Cugny composa pour son mandat 1994-1997 à la tête de l’ONJ. Suivront Un Rêve de tortue dont le petit côté I Remember Clifford fin de siècle autrefois endossé par Claus Stötter est ici revisité par Dmitriy Loginov, tandis que Harriet Tubman est l’occasion de faire rejouer en section le solo que Wynton Marsalis enregistra dans les années 1990 au Village Vanguard.

 

Loan Buathier © Maxim François

Loan Buathier © Maxim François

Je ne citerai ici ni tous les morceaux ni tous les solistes dont il nous tarde de faire plus ample connaissance lors de prochains concerts, mais il y un musicien qui crève l’écran (et pas seulement parce que la composition qui le met en valeur est une reprise de Binky’s Beam tiré du légendaire “Extrapolation” de John McLaughlin) : le guitariste Loan Buathier a tellement bien assimilé le meilleur des principaux visionnaires de la guitare post-montgomery, que ce serait lui faire injure de les citer. Et lorsque sur Fun, si bien titré parce que l’un des moments les plus espiègles de l’œuvre de Miles Davis, l’ancien complice de Laurent Cugny au sein de l’ONJ, Frédéric Favarel, vient lui donner la réplique en une courtoise guitar battle, son jeune interlocuteur ne se laisse nullement intimider.

L’Académie de composition jazz 2023

Le lendemain, 18 février, moyennant le remplacement momentané au tuba de Manon Barcelo par Fanny Meteier et la participation de Raphaël Schwab pour les parties de contrebasse (l’une et l’autre titulaire de l’ONJ), on retrouvait ce même Orchestre des jeunes à La Dynamo de Banlieues bleues, où il venait de consacrer la journée de répétition aux partitions résultant du travail réalisé durant la semaine écoulée par les huit compositeurs de l’Académie de composition . Xavier Prévost se charge d’en exposer le principe dans ces mêmes pages. On pourrait d’ailleurs s’en tenir là, tant cet exercice qui faisait l’objet d’une restitution publique relève encore d’une certaine façon du domaine privé. Même si aucun de ces huit musiciens n’arrive sans bagage, ni expérience, ils sont venus se remettre sinon en cause, du moins en chantier, soumettre leur travail à l’expertise et aux conseils éclairés de Frédéric Maurin pour le grand ensemble et de Stéphane Payen pour le petit format (ou plus exactement moyen, le combo pour reprendre l’appellation qui s’imposa dans les studios d’enregistrement américains des années 1930), et ceux-ci n’ont pas ménagé le potentiel de délicatesse, d’exigence et d’enthousiasme mis à leur service. Et juger ces compositeurs pour une partition de quelques minutes interprétée par de jeunes musiciens qui l’ont découverte le matin même, dépasse probablement les compétences et l’ordinaire du jazz critic.

Combo

Mais après tout, acquérir du métier, c’est aussi apprendre à entendre la critique, tout en faisant face aux lacunes de celle-ci, ses malentendus, ses silences, les injustices qu’on peut en ressentir avec raison ou non. Ainsi, si je ne dis rien du travail de l’une ou de celui de l’autre, c’est que Hélène Duret s’est déjà montrée  plus convaincante avec son premier disque “Rôles” à la tête de son groupe Synestet (“Choc Jazz Magazine” dans notre numéro d’août dernier) et qu’on la sait clarinettiste de premier plan ; et qu’il ne me reste rien en mémoire, ni d’exploitable dans mes notes concernant la partition de Maxime Mantovani dont on découvrira par ailleurs avec un intérêt plus certain une œuvre “contemporaine” en partie dévolue au traitement et à la génération électronique sur son site. Un point d’exclamation cependant dans mes notes, en face du mot piano : celui-ci étant tenu par Gaspard Louët, confiné aux claviers électroniques la veille, et époustouflant sur la partition de Mantovani, ce que ne démentiront pas ses contributions ultérieures dans la soirée.

En revanche, si mes notes en son endroit sont assez floues, j’ai gardé bon souvenir de la distribution des parties écrites et des initiatives individuelles imaginée par Karen Van Schaik (saxophoniste et compositrice formée au Conservatoire nationale de Bruxelles) dans une pièce concise de son déploiement à son repliement sur elle-même, avec quelque chose qui m’a rappelé une certaine scène anglaise et plus précisément certaines pages de Barry Guy, tandis que pour me saisir de la pièce présentée par Floran Chaigne (batteur issu du Conservatoire de Nantes en 2011), j’ose la facilité de faire référence à un autre batteur compositeur, John Hollenbeck, dont on se souvient qu’il fut l’un des invités de l’ONJ Daniel Yvinec.

Grand orchestre

Cette académie était répartie en deux groupes de travail : combos (de l’octet au tentet) en première partie, puis grand orchestre. C’est Hugo van Rechem qui ouvrit cette seconde partie. Violoniste aux propositions ambitieuses et éclectiques depuis son séjour au CNSM, il plaçait hier sa composition sous l’exergue d’un poète persan et laissa deviner une œuvre prometteuse par la densité de ses nappes et de sa polychromie, mais qui dépassait totalement les possibilités d’interprétation d’une orchestre “de passage”, aussi bon soit-il.

Venu de la prolifique scène de Cologne, la flûtiste Néerlandaise Jorik Bergman s’est ensuite emparé du plateau avec la tchatche et le charisme d’une meneuse expérimentée qui m’a suffisamment distrait pour que j’en oublie de prendre la moindre note. J’en garde le souvenir d’une irrésistible brillance, mais qu’aura estompé la prestation rondement menée de Quentin Lourties (par ailleurs trompettiste) avec une expérience certaine de la grande formation, partition captivante dans sa dimension narrative, dénonciation brillamment assumée des tueries de masse dans les écoles américaines, le titre JR 15 faisant référence au fusil semi-automatique conçu pour les enfants américains afin de leur permettre de se défendre de ces tueries… et accessoirement de les commettre.

Le cas Boiron

Je ferai un cas particulier de la pièce présentée par Baptiste Boiron. D’une part se trouvait ici soulevé l’un des écueils de la critique, désigné du terme facile de “copinage”. Ce que l’on désigne ainsi va du coup de main critique donné à un cousin ou un voisin de palier, à l’intérêt spécial que l’on prête à certains musiciens par affinité esthétique, parfois même en n’ayant jamais échangé deux mots avec eux. Il s’avère que Baptiste Boiron habite le village voisin du mien lorsque je séjourne en Bretagne et, quoique notre différence d’âge soit de presque trente ans, nous partageons des goûts communs qui vont de la musique bretonne au jazz le plus contemporain en passant par le quartette d’Anthony Braxton 1974-75 (avec Kenny Wheeler) ou les stop chorus de Keith Jarrett et Jan Garbarek sur The Windup dont nous nous sommes surpris à fredonner à l’unisson des fragments entiers en pratiquant le co-voiturage vers le festival de Malguénac ou vers quelque concert de Marc Ducret et Samuel Blaser à la Barge de Morlaix. « Dis nous d’où tu parles ! » était l’une injonctions fréquemment faites aux orateurs des AG en mai 1968. Hé bien voilà, d’où je parle !

Saxophoniste et compositeur ayant une déjà une longue expérience tant sur le terrain de l’improvisation que celui de la composition dans le domaine contemporain, Baptiste Boiron est l’auteur d’un disque remarqué, enregistré en trio début 2020 avec Frédéric Gastard et Bruno Chevillon (“Là”, Ayler Records). Alors que je travaillais moi-même sur la rédaction d’un petit ouvrage consacré à John Coltrane, Baptiste Boiron m’avait fait part de son intérêt conjoint pour les nappes de son du dernier Coltrane et  l’usage analytique par les compositeurs spectraux, Gérard Grisey en tête, du son dans sa matérialité physique. Intérêt qui l’avait déjà incité à bâtir un projet jusqu’ici non réalisé. À l’annonce de la résidence de composition proposée par l’ONJ, connaissant l’intérêt de Frédéric Maurin pour la musique spectrale (voir le magnifique programme Ex Machina co-imaginé avec Steve Lehman pour l’ONJ, à paraître prochainement sur disque), Boiron s’est naturellement posé en candidat, ce qui ne tombait pas sous le sens aux yeux de Maurin, fort de l’expérience des problèmes posés par le recours à la micro-tonalité en orchestre. J’étais moi-même inquiet par ce que je devinais vaguement comme un excès d’ambition et le compositeur m’a avoué lui-même s’être trouvé un peu nu confronté à l’épreuve de ces journées d’écriture dirigée. Ça n’est que dans la nuit du 17 au 18 que, galvanisé par celles-ci, il a finalisé sa partition avant de l’apporter aux répétitions en orchestre du 18.

Et le rendu par l’Orchestre des jeunes de sa pièce Mr. Steps aura été une belle surprise. Non que Boiron ait pu éviter les problèmes de réalisation de ses ambitions micro-tonales peu adaptées à un tel contexte, mais il circulait dans ces nappes sonores quelque chose des harmonies de Giant Steps que, même faute d’en identifier l’origine précise, on humait comme une saveur s’échappant d’une bonne casserole. Et bien plus, ayant repéré, la veille au concert de l’Orchestre des jeunes, les qualités de la trompettiste Ysaura Merino, il lui confia une sorte de parenthèse en solo absolu qui s’avéra bouleversante, s’imposant comme une vision, à un niveau de musicalité où la flûtiste Ketija Ringa-Karahona également remarquée la veille sut la rejoindre lorsqu’elle y fut invitée ramenant l’orchestre et sa partition sans aucun effet de hiatus.

Légère ombre au tableau, dont Boiron convint à la sortie du concert comme une facilité qu’il aurait dû éviter, la citation trop appuyée de la mélodie de Mr. P.C., cet autre thème de l’album “Giant Steps”, référence au titre en forme de jeu de mot Mr. Steps, finalement trop anecdotique et d’une lisibilité anachronique au regard du spectre sonore qu’il parvenait à titre de Giant Steps.

Où il est finalement moins question de “copinage” et de préjugé que de connaissance des tenants et aboutissants d’une œuvre au moment d’y exercer son pouvoir critique. Franck Bergerot