Atlantique Jazz Festival : The Amazing Keystone Big Band et No Tongues

14 Oct 2019 #

Avec l'Amazing Keystone Big Band et No Tongues, l'Atlantique Jazz Festival témoigne une fois de plus de son goût pour le divers, entre euphorie et recueillement.

Le Quartz de Brest était plein à craquer pour recevoir The Amazing Keystone Big Band, fort de ses dix-huit musiciens et d’une chanteuse, Célia Kameni, dont on est certain du peu de chemin qu’il lui reste à parcourir avant d’être définitivement reconnue en tant que majesté vocale. Elle fait du répertoire interprété par Ella Fitzgerald de véritables sculptures aériennes en y ajoutant de ces couleurs qui appartiennent tout à la fois à Brittany Howard et à Amy Winehouse. Le trompettiste David Enhco tenait l’emploi de maître de cérémonie, aussi dextre à son instrument qu’à l’art de présenter cet ensemble configuré selon les codes de chef d’orchestre de Duke Ellington. Des musiciens mis sur leur trente-et-un et dont l’expertise ne faisait aucun doute : virtuoses, sensibles, admiratifs des élans de chacun. Ce n’était pas qu’un spectacle à l’ancienne car il faisait vibrer les oreilles de nouvelles sensations notamment dues aux arrangements du tromboniste Bastien Ballaz et du pianiste Fred Nardin qui n’est plus, depuis longtemps, une promesse, mais la pierre d’achoppement du piano réinventé. Tout de même, c’était bien un spectacle, euphorisant et mélancolique, un transport dans le temps où l’on pouvait se croire, un peu, transporté à Berlin en 1960, devant Ella Fitzgerald qui vous déchirait le cœur en chantant How High The Moon. En reprenant ce titre, Célia Kameni insufflait une énergie particulière, celle d’une voix puisant aux sources et c’était l’âme revenue d’Ella, non pas son fantôme mais son être tout entier habité de pulsations actuelles et qui n’hésitait pas à regarder du côté de Beyoncé pour accrocher à la fois la lune et arrimer nos corps infusés de soul contemporaine. Fred Nardin infléchissait Moon Indigo vers des langueurs inattendues tandis que Cry Me A River, l’hymne d’Arthur Hamilton, revisité par tout le monde, sonnait comme un éloge, au tempo tempéré, du blues faisant couler des larmes universelles.

 

No Tongues

Cette démonstration d’envergure avait été précédée au Vauban d’un quartet ambitieux qui s’était constitué autour d’un enregistrement publié en 1996. “Les Voix du Monde” était une collection de musiques sacrées remontées de ces régions du monde où le paganisme est un contact avec le divin sous toutes ses formes. No Tongues est la réunion de quatre musiciens (Ronan Prual, Ronan Courty, Alan Ragardin et Mattthieu Prual) qui se sont nourri de ces notes, et s’en sont imprégnées en se rendant notamment en Guyane, afin d’en restituer la valeur profonde, spirituelle et cosmique au moyen de leurs instruments préparés ou connectés à des machines. À partir d’appels de chasse pygmées, de chants de gorge inuits, de voix chamanes, de commandements donnés par un paysan vendéen à des bœufs de labour, ils orchestrent une métamorphose de sons réglés par des jeux de anches, des grattages et martèlements de contrebasse, des soufflements de trompettes transformées en cheminée de locomotive, des ostinatos de bruits d’essieux ou de chaînes remontant un seau du puits, et cela forme une battle de bois, de cuivres et d’appeaux qui pourraient sembler aride à première ouïe mais qui se révèle profonde et surtout convaincante. Le public suit ces prières cosmico-telluriques dans un recueillement d’expérience mystique. Mais l’on ne peut ignorer cette autre expérience musicale qui convoque tout en même temps l’art brut et contrapuntique de Moondog, les avancées de John Cage et de Morton Feldman, le Lux Æterna de Ligeti et bien d’autres sources lumineuses qui se répandent dans une salle conquise par toutes ces répartitions de fréquences.

De même que Aum Grand Ensemble, programmé le jeudi 10 octobre au Mac Orlan, la présentation du Grand Ensemble Koa sur la scène du  Quartz et de The Amazing Keystone Big Band avait été permise grâce à la collaboration de la fédération Grands Formats. Co-productrice de l’événement, elle participait ainsi de la Rentrée Grands Formats qui couvre, par ailleurs, plus d’un mois de concerts en grandes formations. On ne peut que tirer notre chapeau à cette initiative ambitieuse qui verra dans les jours à venir se déployer sur plusieurs scènes françaises l’Orchestre Franck Tortiller (dans son vigoureux hommage à la musique de Frank Zappa), l’Orphicube, Le Sacre du Tympan (jouant son Odyssée), The Very Big Expérimental Toubifri Orchestra et, de nouveau, The Amazing Keystone Big Band notamment à Reims le 17 octobre et le 19 à la Philharmonie de Paris.

Guy Darol

 

Crédits photo : Walden Gauthier pour The Amazing Keystone Big Band et Thomas Langouet pour No Tongues

 

Brève de jazz

Raphaël Imbert à la tête du CRR de Marseille

La Ville de Marseille vient d’annoncer la nomination du saxophoniste Raphaël Imbert à la tête du conservatoire à rayonnement régional de Marseille, quelques jours à peine après avoir fait l’affiche du festival de jazz des cinq continents avec sa compagnie le Nine spirit.

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

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20191101 - N° 722 - 100 pages

Pour la première fois, Kyle Eastwood le fils et Clint Eastwood le père sont réunis dans les pages de Jazz...