Baptiste Herbin : passion brésilienne

12 May 2020 #Entretien

Le saxophoniste vient de sortir “Vista Chinesa”, hommage à la richesse des musiques du Brésil. Nous lui avons posé cinq questions pour en savoir plus sur ce projet longuement mûri.

Pour “Vista Chinesa”, vous avez puisé dans les musiques très riches et diverses du Brésil, où vous avez effectué plusieurs voyages. D’où vous vient cette affinité avec ce pays et son univers musical et en quoi vous touche t-il particulièrement ?

J’ai toujours aimé la musique brésilienne, sans vraiment la connaître, mais cette culture et ce pays ne me passionnait pas particulièrement avant de m’y rendre. C’est lors d’une invitation à participer à un festival à Brasilia en 2015 que j’ai découvert sa richesse.

J’ai d’abord constaté que les fameux clichés que nous connaissons (les plages, le soleil, les boissons, la samba, les garotas…) concernent surtout la région de Rio et des plages du littoral, que la culture brésilienne est beaucoup plus vaste. J’ai enfin découvert les musiques locales, le frevo, le forro, le Baião, le choro surtout, et des artistes pour la plupart inconnus (ou presque) en France : Pixiguinha, Johnny Alf, Gal Costa, Ed Motta, Mauricio Einhorn, Marcelo Martins…

Surtout, j’ai rencontré deux saxophonistes fabuleux qui ont changé ma vie : Ademir Junior et Idriss Boudrioua. Ils m’ont fait découvrir le Brésil des soirées en famille, des bars et des communautés (eh oui, on ne dit plus favelas aujourd’hui), des concerts, des jams ensemble…J’ai appris le Portugais, car la connaissance d’une culture et de sa musique passe aussi par l’apprentissage de sa langue. Après huit voyages là bas, je continue à pratiquer et découvrir. Le deuxième voyage en 2016 m’a permis de découvrir Rio la culture carioca, et Idriss Boudrioua m’a permis de donner des cours, des masters class et des concerts. J’ai commencé à connaître tous les musiciens de MPB [musique populaire brésilienne, NDR] et de jazz, et nous avons enregistré “Base and Brass” en 2016, malheureusement distribué seulement au Brésil.

Ce qui me touche beaucoup, c’est l’intérêt des Brésiliens pour la musique instrumentale, mais aussi leur manière “relax” de jouer, les harmonies et les rythmes. Enfin, j’aime l’humour brésilien, la sensibilité et la curiosité, la joie et la spontanéité.

Selon vous qui connaissez intimement ces musiques, sur quels éléments essentiels repose la réussite d’un album qui leur rend hommage ?

C’est un sacré défi à relever, mais je pense qui faut rester soit même, et faire simple. Je me inspiré des grands compositeurs brésiliens, mais pas directement, je les ai digérés, “buvardisés”, pour qu’il en reste naturellement quelque chose.

Vous avez privilégié vos propres compositions plutôt que de remettre sur le métier les standards de la bossa nova très célèbres dans le jazz. Les éviter était-il délibéré ?

Les standards de la bossa ont tellement été repris que je n’en voyais pas l’intérêt. Le Brésil ce n’est pas que la bossa, et les morceaux de “Vista Chinesa” s’inspirent d’une multitude de styles : le frevo (Confusão Geral), la samba (Esquisitice), la soul, le choro (Swing valse)…J’ai d’abord voulu rendre hommage à mes amis, leur signifier toute ma gratitude. Je voulais une musique inspirée de leur personnalité musicale et de leurs influences : Transfigura pour Ed Motta, Irmãos pour Idriss Boudrioua, Esquisitice est inspiré par Bud Shank et Laurinho De Almeida. Deux morceaux sont des commandes de ma part : Não me deixe (“ne me laisse pas”), une bossa de Idriss Boudrioua, et Scene on Seine, une ballade de mon ami et producteur Xavier Felgeyrolles.

 

C’est une musique joyeuse, aux sonorités brésiliennes, mais pas trop éloignée de mon univers, avec lequel j’ai trouvé beaucoup de similitudes : le frevo et le choro peuvent s’improviser grâce à mon experience du bebop, la musette française se rapproche du chorinho, d’où ma reprise de Swing Valse de Gus Viseur. J’ai aussi fait le choix d’intégrer des chansons, avec les merveilleux Ed et Thais Motta, sur des paroles de l’immense Mauro Aguiar. J’ai voulu montrer la couleur de mon âme après huit voyages au Brésil, présenter les fabuleux musiciens avec qui je joue, qui sont aussi des jazzmen. Certains morceaux sont vraiment dans le style hard bop : Gêmeos, Irmãos, Pasiphaé

Comment avec vous rencontré les musiciens qui constituent ce groupe et les invités qui ont participé au disque ?

Ademir Junior m’a fait présenté Ed motta en 2016, mais aussi Idriss Boudrioua et la plupart des musiciens. Le quartette autour duquel s’est constitué ce projet est en fait celui avec lequel je joue à Rio. La chanteuse Thais Motta, je l’ai repérée dans le programme musical Um café la em casa sur YouTube, auquel j’ai déjà participé. Et comme tous le monde se connait à Rio, ce fut facile de la joindre et lui proposer de jouer avec nous. Le tromboniste Rafael Rocha était une connaissance d’une amie, qui vit depuis deux ans à Rio. Aquiles Moraes, un trompettiste de la région du Minas, spécialiste du choro mais qui peut jouer tous les styles, est incroyable d’humilité et de musicalité. Emile Saubole est un batteur Français qui vit depuis huit ans à Rio, et il était essentiel pour moi de l’inviter. Tous ces musiciens, au delà du fait qu’ils jouent et chantent merveilleusement, sont des amis qui ont enrichi ma culture et ma musicalité.

C’est la première fois sur l’un de vos albums que certains morceaux sont chantés : en quoi “Vista Chinesa” s’y prêtait-il mieux que vos précédents disques ?

J’adore la langue Portugaise, la chanson et le chant sont essentiels au Brésil. J’ai d’abord pensé à Ed Motta et Hamilton de Holanda, mais il n’était pas disponible. J’ai donc contacté Thais Motta, et eut l’idée de créer des chansons originales, avec l’aide du parolier Mauro Aguiar. C’est très grisant d’écrire des thèmes qui seront chantés, avec des paroles, une manière différente de faire vivre sa musique, et ça me donne d’autres idées pour de prochaines aventures…Au micro : Yazid Kouloughli

Photos © Anne Bied

Brève de jazz

Report du Festival Jazz Magazine

Compte-tenu de l’épidémie de Coronavirus et des décisions du gouvernement interdisant les réunions de plus de 100 personnes, nous sommes contraints de reporter le Festival Jazz Magazine, qui devait se tenir la semaine prochaine, les 19, 20 et 21 mars. Nous en sommes navrés, merci de votre compréhension et de votre soutien

Adieu McCoy Tyner

Il restera pour l’éternité l’un des pianistes les plus influents et respectés de l’histoire du jazz moderne, McCoy Tyner est mort vendredi 6 mars, et c’est le monde du jazz qui est en deuil. Jazz Magazine est triste, très triste.

Jazz Magazine de mars (N°725)

Ce mois-ci, Thomas Dutronc est rédacteur en chef invité de Jazz Magazine. Un numéro à retrouver en kiosque !

EN KIOSQUE

20201001 - N° 731 - 84 pages

Billie : ce bouleversant documentaire actuellement sur les écrans retrace la vie incroyable d’une des icônes féminines et des chanteuses...