Jazz em Agosto : résistance ! (2)

19 Aug 2019 #Le Jazz Live

Les premières parties de soirée se déroulent à l’auditorium 2, à la sonorisation optimale, pour une série de duos, un trio et un quartette. On y entend certains des meilleurs concerts de cette édition, ainsi que des propositions osées qui partagent l’auditoire. Prière d’éteindre vos téléphones portables.

2-11 août

Lisbonne, Fondation Gulbenkian

Maja S. K. Ratjke

Maja S. K. Ratjke (voc, elec)

La Norvégienne est l’une des figures remarquables de la musique contemporaine des années 2000, avec une personnalité assertive, des collaborations fertiles et des albums sur Tzadik et Rune Gramofon. Équipée d’un matériel conséquent, elle génère, empile et modifie en direct des sonorités cristallines de percussions et objets. Mais ce que je préfère, c’est sa belle et envoûtante voix, entre séduction et menace, tantôt dans sa langue maternelle aux glottales prononcées, tantôt dans des incantations relevant, qui sait? de la sorcellerie. Une voix capable de modulations extrêmes, distordue plus avant par les machines. On y devine à moment donné le verbe « resist » subissant toutes sortes de transformations. Cette musique repose sur la spatialisation et une écoute exclusive. Avec une dimension visuelle, l’artiste faisant crépiter un plastique d’emballage, situé entre le micro et son visage qu’il finit par recouvrir, jusqu’à provoquer l’inconfort du spectateur. Confrontation intéressante de la dimension organique et immémoriale de la voix humaine et de l’ingénierie électronique, la passerelle entre les deux représentée par un piano à pouces amplifié, greffé sur un soleil (jouet? fétiche?) en bois.

Ingrid Laubrock & Tom Rainey

Ingrid Laubrock (ss, st), Tom Rainey (dm)

Si les groupes de la scène extérieure ont des revendications à formuler, ce duo sans paroles exprime son message par la seule abstraction sonore. Une musique sans préméditation ni forme préexistante, qui trouve sa voie chemin faisant, sans idéologie ni interdits. Cela demande une totale disponibilité mutuelle et autant de répondant de la part de partenaires qui se connaissent bien, avec au moins trois albums en duo et moult aventures communes dans les groupes de l’une et de l’autre. La saxophoniste est heureuse d’être là et de jouer. Les sons s’élèvent avec beaucoup de naturel, d’entrain et sans effort apparent. L’amplification est minimale, sans excès de décibels à déplorer. La salle est suspendue à chaque action. La moindre inflexion, mouvement sur les touches, y compris celui des baguettes fendant l’air, le passage du souffle dans les bois, tout est audible. Les phrases de Laubrock sont complexes, rapides et s’étalent sur toute la tessiture, d’autant qu’elle alterne entre différents mode de jeu, franchissant à l’envi et sans ostentation la barrière entre phrasés jazz et techniques étendues. Cette free music exemplaire laisse du temps au temps, ménage l’espace et soigne les dynamiques. Elle est empreinte d’une certaine quiétude d’âme, semble couler de source, et reste de mon point de vue comme l’un des concerts les plus accomplis du festival. Tom Rainey alterne entre maillets, battes et balais, ou les délaisse pour poser les mains sur les peaux. Une identité musicale s’épanouit, sans brandir de pancartes. Le couple joue aussi sur de précieux moments de quasi-flottement. Ce qui se fait de mieux en musique improvisée, et la confirmation des « CHOC » récemment attribués à ces artistes.

Un seul concert s’est tenu à la salle polyvalente de la Collection moderne du Musée : celui d’Abdul Moimême (elg, objets). Des échos unanimement favorables l’ont salué comme « hypnotique », « plus qu’un concert, une expérience »… De quoi regretter de ne pas en avoir été, suite à un contretemps. On a précédemment pu apprécier l’artiste sur disques, et lorsqu’on le croise il nous remet deux nouveautés en guise de séance de rattrapage, sur le label Creative Sources : « Exosphere – at the Pantheon », solo live immersif, et « Dissection Room » en trio avec Albert Cirera (ts, as) et Alvaro Rosso (b), plus piquant.

Toscano/Pinheiro/Mira/Ferrandini

Ricardo Toscano (as), Rodrigo Pinheiro (p), Miguel Mira (cello), Gabriel Ferrandini (dm)

Moment attendu que ce quartette quatre étoiles de free jazz portugais, que leur éminent collègue le saxophoniste Rodrigo Amado est venu écouter. L’auditorium est rempli comme un œuf. Pas de basse, « remplacée » par un violoncelle. Un nuage onirique nous accueille et nous happe, puis la suite s’épanche d’un seul jet, au gré d’une vaste geste ne pouvant manquer d’évoquer celle de John Coltrane, par le jeu du saxophoniste (alto) et la capacité du groupe à faire monter la température au moindre signal pour des passages fulgurants, puis à la faire baisser tout aussi prestement sans perdre le fil d’un lyrisme constant. Ricardo Toscano s’est établi dans le champ du jazz le plus orthodoxe mais semble aussi à l’aise avec les formes ouvertes ici arpentées. Même quand le quartette est lancé à pleine vitesse, l’alto conserve une certaine distanciation qui, loin de constituer un handicap, emmène l’ensemble plus loin. Comme chez Coltrane, l’expressivité va de pair avec une notion de plénitude, éventuellement spirituelle. Tous nous parlent, de Mira au jeu ferme et sensible en pizzicato puis à l’archet, à la mobilité éperdue de Ferrandini, au pianiste semblant se confondre avec son piano, avec ses vagues de notes. Divers duos se succèdent rapidement : violoncelle-batterie, piano-alto… Le quartette est très soutenu par le public, qui connaît ces musiciens pour les suivre régulièrement. On retrouve, hors cadre du festival, Ricardo Toscano au Hot Club, sur un répertoire de standards, dont un Body and Soul langoureux de près de trente minutes, autre facette à sa prestation libertaire à Jazz em Agosto.

Abacaxi

Julien Desprez (comp, elg, elec, lumières), Jean François Riffaud (elb, lumières), Max Andrzejewski (dm, cla, lumières)

Alors que l’on apprend le décès de l’irrévérencieux Jean-Pierre Mocky, le non moins turbulent Julien Desprez prend les manettes. Accrochez vos ceintures. « Glitch rock funky », « sculpture sonores » selon son concepteur, et aucune raison de le contredire.  Avec le relief supplémentaire de lumières stroboscopiques déclenchées par les trois larrons et participant de l’effet global. Le trio joue avec l’électricité, ouvre et coupe le courant, évoquant une autre acception du mot résistance. Le trio promeut un rock tout en brisures, mâtiné de saillies funk princières et drapé dans des textures synthétiques, les cordes tirant des sonorités inédites d’un copieux arsenal de pédales sur lesquelles tous trois bondissent comme des diablotins. Impressionnant, convaincant par la précision tranchante, la logique de la démarche, l’originalité farouche. On peut y entendre plusieurs références, des années 60 à 80, à commencer par le jazz-rock des années 70, haché menu et parsemé d’inserts saisissants organisés, pour rester dans le cinéma, selon des montages radicaux à la Jean-Luc Godard. Cette esthétique coup de poing est finement ouvragée. Me trouvant au fond de la salle, par précaution pour un set potentiellement dangereux pour l’audition (il n’en est rien, le son est impeccable), le lien entre la musique et les flashes lumineux m’échappe. A défaut d’un horizon dégagé je me concentre sur l’écoute. Le batteur est une tornade. Trois pièces sont données, dont un 1984 explicite. La mécanique déglinguée de la deuxième pièce est un délice, l’arythmie devenant rythme avec des riffs funky acérés de Desprez en cerise sur l’ananas (abacaxi : épineux dehors, sucré dedans) pendant que Riffaud balance des jets d’acide à la ronde. Fantasmatique, futuriste et retrouvant l’esprit frondeur de la no wave, c’est l’un des meilleurs moments du festival. Et, pour l’anecdote, la première fois que ce répertoire est joué devant un public assis. Sur des chaises électriques ?

Joey Baron & Robyn Schulkowsky

Joey Baron (dm, perc), Robyn Schulkowsky (perc)

Le festival cultive les contrastes, et entre les intransigeants Abacaxi et Eris 136199, reçoit un duo transversal, composé d’une percussionniste de musique contemporaine et de Joey Baron que l’on ne présente plus. Pour un set tout en douceur, empathie et délicatesse. Derrière leurs copieux sets de percussions, les musiciens se font face, frémissants par le jeu, tendres par les regards échangés. Le sens du toucher est intimement lié à la production des sons, comme un retour aux racines. Ils commencent avec les mains sur les instruments, sans intermédiaire. Un abord méditatif qui m’enchante mais auquel tout le monde n’est pas sensible: le calme et la concorde ont la faculté de déranger. « Just listen » a-t-on envie de dire aux grognons en reprenant une expression chère à Baron. Au fil du dialogue, l’un emboîte le pas à l’autre et vice-versa. Pas de formule, de gimmick ni de stagnation. La confiance, l’envie d’échanger permet au duo de proposer une pièce rapide, qui inclut un passage funky de Baron à la batterie. On passe par le jazz bleu nuit, une danse des mains, en symbiose avec les cymbales, toms, cylindres, cloches, puis on se pose sur une plage contemplative, aux portes du silence. « La résistance n’est pas toujours bruyante. Elle se manifeste aussi sous une forme personnelle et quotidienne » énonce Schulkowsky dans le micro. Une pièce est dédiée à Rosa Parks, symbole de la résistance américaine déjà célébrée par Marc Ribot. Le duo se lève et passe aux lithophones : deux petits cailloux dans les mains de chacun, entrechoqués sans forcer, suffisent à faire de la musique. L’éclat de rire de Baron toujours en embuscade, témoigne de son pur plaisir de jouer. Deux styles compatibles, un langage partagé, un grand moment.

Zeena Parkins & Brian Chase

Zeena Parkins (harp, el), Brian Chase (dm, perc)

Prenant d’emblée la parole, Zeena Parkins annonce la couleur : il va s’agir d’un solo de Brian Chase (entendu auprès du pianiste Thollem McDonas), puis d’un solo de Parkins, et pour finir d’un duo. Active sur la scène « New York downtown » depuis des lustres, Parkins collabore avec Fred Frith, Elliott Sharp, mais aussi avec Björk, Yoko Ono ou Matmos, sur plusieurs instruments. C’est à la harpe, son principal outil, qu’elle se produit ce soir. Instrument de taille imposante, associé à des dispositifs électroniques. Cela débute de manière austère, Brian Chase frappant doucement une caisse posée sur ses genoux, avec une baguette, puis deux. Presque rien, une suite de micro-événements invitant à l’introspection. Le même traitement est adopté sur une cymbale, chaque contact avec le métal ayant pour but d’éprouver la résonance dans l’auditorium. Une approche anti-spectaculaire au possible. Après quoi Parkins arrive avec partitions et compositions, peu soucieuse de l’ambiance installée par son collègue. Elle ne s’économise pas : jeu à deux archets croisés dans les graves, cordes pincées en cavalcade, effets électroniques utilisés libéralement, mélodies chargées d’une aura de mystère, percussions sur le cadre… Parkins ne développe guère ses idées, optant plutôt pour un catalogue de techniques. Alors qu’elle produit un bourdon, Chase revient en scène. On entrevoit alors l’éventualité d’un décollage, qui n’arrivera hélas jamais. Parkins compense son relatif manque d’inspiration en se reposant sur des automatismes. Chase quant à lui est investi dans le moment présent mais ne sauve pas les meubles. A défaut d’une direction décidée, d’une idée forte à transmettre au public, on reste sur une déception.

Eris 136199

Han-earl Park (elg, elec), Catherine Sikora (ts), Nick Didkovsky (elg)

Ouch! Pour la dernière soirée, le directeur artistique Rui Neves nous a réservé un trio d’une radicalité absolue, proposition courageuse voire casse-gueule dans le contexte d’une salle de plusieurs centaines de places. Une musique improvisée plus apte à être partagée en petit comité, la proximité physique aidant à l’adhésion, du moins à l’acceptation. Pour la première fois, des spectateurs quittent la salle en vagues successives. Pour les néophytes et curieux en balade, venus parfois en famille, c’est une douche froide. Et même pour les spectateurs aguerris, il s’est agi sans nul doute du concert le plus difficile d’accès du festival, présentant peu de repères auxquels se raccrocher. Il faut ici saluer la grande majorité des spectateurs, déterminés à suivre les musiciens dans leur recherche ou idée fixe, voir où le voyage va les mener. Le son est magnifiquement restitué. Park joue beaucoup de l’accordage de la main gauche, dans le registre de la basse. Les guitaristes dessinent des paysages métalliques, via un jeu non conventionnel, selon leurs propres codes, multipliant les dissonances. Les interactions ne sont pas évidentes à percevoir, les échanges de regard peu nombreux, chacun semblant suivre son propre chemin. Catherine Sikora est une révélation, son jeu oblique, sensible et lumineux offrant un contrepoint aux élucubrations crépusculaires de ses partenaires. La ténor adopte une approche tonale et mélodique, et néanmoins exploratoire. D’un bout à l’autre un set sans concession, dont on ressort essoré, mais ravi que de telles expériences soient tentées. Art music ! DC

Photos © Jazz em Agosto / Petra Cvelbar

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