les 40 ans du Sunset au Châtelet

01 Feb 2022 #

 

Ce vendredi 28 janvier, le Sunset a fêté en beauté ses quarante ans au Châtelet. L’affiche était spectaculaire. Elle rassemblait une partie des grands musiciens qui ont fait de ce lieu un sanctuaire du jazz parisien.

 

 

Saisissant paradoxe que de voir le lieu alternatif fondé par Jean-Marc Portet en 1982 et repris par son fils Stéphane (1993) fêter son anniversaire sous les ors du Châtelet. En quarante ans, le petit restau confidentiel ouvert tard dans la nuit (premier nom, le Diable vert, en 1976) où Coluche et Higelin allaient raccourcir leurs nuits a parcouru du chemin. Il est devenu une sorte d’institution. Entre temps plusieurs générations de musiciens en ont fait leur QG. Jaco Pastorius, Paco Séry, Didier Lockwood, pour commencer (le lieu s’est longtemps spécialisé dans le jazz-fusion), mais aussi les frères Belmondo, Stefano di Battista, Paolo Fresu, Alain Jean-Marie, David Lynx, Laurent de Wilde, Aldo Romano, Simon Goubert, et tous les grands américains de passage (Brad Mehldau venu plusieurs années de suite dans ce club, alors qu’il remplissait déjà de très grandes salles, Lee Konitz, Steve Grossman, Tom Harrell, Mark Turner…).  Petit à petit le club a quitté l’histoire des rades parisiens pour entrer dans celle de la musique, comme une sorte de mixte entre le Vanguard et le Smalls. De sa relative étroitesse il a su faire un atout, avec ce sentiment unique de pouvoir presque toucher le musicien qui joue devant vous. C’est le lieu idéal pour départager les grands musiciens des habiles virtuoses. Dans une telle intimité, impossible de tricher : on ne confondra jamais les canards avec les cygnes, ni les cigales avec les libellules. Stéphane Portet, à partir de 1993, a développé le lieu sans changer son âme, créant en 2001 une deuxième salle au sous-sol (le Sunside) ainsi que des événements réguliers qui ont fait leur trou (Festival Jazz et  Goûter le dimanche, festival pianissimo, Trophées du Sunside). Pour en savoir plus on peut écouter la série d’émissions où Stéphane Portet égrène ses souvenirs (enfin ceux que l’on peut détailler à une heure de grande écoute). Parmi les musiciens évoqués, certains étaient là ce soir au Châtelet pour célébrer les 40 ans du Sunset.

C’est Jean-Jacques Milteau qui ouvre le bal. Quelle force dans ces riffs de blues à l’harmonica avec lesquels il introduit le premier morceau ! Son chanteur Carlton Moody se réchauffe come un bon whisky, et sa voix aux graves somptueux prend de plus en plus d’ampleur au fil des morceaux. Le feu tranquille qui habite les musiciens se communique à la salle.

Après quoi, plaisir des contrastes, c’est Yaron Herman en solo. La musique est recueillie, presque solennelle. Jeu intérieur, méditatif. Ensuite à partir du deuxième morceau, elle se déploie, en particulier dans une très belle version de Night and Day, où le morceau de Cole Porter semble emporté par un torrent. On entend bien les influences jarretiennes et les délicieuses gouttes orientales qui perlent de temps en temps dans sa musique. Le dernier morceau est admirable par sa décantation. Yaron Herman semble n’avoir voulu retenir que les notes les plus essentielles.

 

Un autre pianiste lui succède, Jacky Terrasson, avec Lukmil Perez et Géraud Portal à la basse. Atmosphère plus joyeuse, plus sensuelle. On reconnaît le style de Terrasson, cette manière de tenir en laisse la musique, de lui lâcher la bride, de presque s’absenter du débat, avant de revenir au premier plan dans une injection soudaine d’énergie. Belle version de Smile, où Terrasson fait admirer sa capacité à inventer des riffs entêtants au coeur des mélodies les plus connues. Présence énorme de Géraud Portal à la contrebasse.

La programmation est variée. A ce trio succède un magnifique duo, celui de Sylvain Luc et Stéphane Belmondo. Ils se connaissent par cœur, s’aiment comme des frères, et la musique porte la trace de cette absence totale de frottement des ego entre eux. Souvent, dans un duo, celui qui accompagne est moins libre que le soliste. Ce n’est pas le cas ici. Même liberté et même inventivité quand Sylvain Luc accompagne Belmondo, en variant son soutien, en prenant soin de laisser respirer la musique. Quant à Stéphane Belmondo, il fait entendre son jeu par éclats, avec des notes un peu écrasées, enveloppées de souffle, et d’autres , d’une incroyable puissance, comme des éclats de diamant. Le dernier morceau (Ménilmontant de Charles Trénet) est magnifique, plein de flamme, de nostalgie, avant que Sylvain Luc ne l’emmène peu à peu dans des régions plus abstraites au fil de son improvisation.

Le groupe suivant, le nouveau trio du bassiste ganté de noir, Etienne M’Bappé, est visiblement mort de faim. Le vilain microbe a attisé ses frustrations, en privant le groupe, récemment formé, des retours du public. Alors ce soir, on sent que chacun des trois musiciens goûte chaque note. Etienne M’Bappé peut tout jouer : jazz, world, pop…Son nouveau trio est résolument jazz, notamment grâce à son merveilleux pianiste, Christophe Cravero (également violoniste, ce qui est une rareté) dont le jeu plein de flamme, de swing, d’allégresse est un enchantement (tout cela propulsé par les baguettes incendiaires de Nicolas Viccaro). L’alliance entre le son d’Etienne M’Bappé, brut, mordant, et le swing perlé de Christophe Cravero fait l’effet d’un sortilège. Etienne M’Bappé interprète une bouleversante chanson en douala. Le trio se sent si bien qu’il refuse de se contenter des trois morceaux requis. Il maraude quelques minutes supplémentaires. Voilà un groupe qu’on sera heureux d’aller écouter sur la longueur au Sunset.

La soirée se termine en apothéose avec le Lady’s quartet de Rhoda Scott (où jeanne Michard remplace exceptionnellement Sophie Alour). La fille de Stéphane Portet a annoncé le nom des musiciennes sans se tromper et d’une voix éclatante. Cet orchestre est une publicité vivante pour le jazz. Les appels et réponses entre l’orgue de Rhoda Scott et la section de cuivres sont délectables. De l’orgue de Rhoda Scott émergent d’irrésistibles riffs buesy. Les solistes sont excellents : Lisa Cat-Berro, au ténor, et ses lignes mélodiques élégantes, Géraldine Laurent, sa manière toujours si impressionnante d’entrer en éruption en quelques secondes, et Julien Alours (seul soliste masculin) qui semble, depuis quelques années, gagner en autorité et en assurance à chacune de ses prestations. Quelle belle soirée !

 

Texte JF Mondot

Desssins : AC Alvoët (dessins, peintures, gravures, à découvrir sur son site www.annie-claire.com)

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20221001 - N° 753 - 84 pages

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