L’utopie vivante de Surnatural Orchestra

22 Apr 2021 #

En attendant le déconfinement des concerts, voici le compte-rendu d’un concert pour happy few donné par l’excellentissime Surnatural Orchestra. Studio l’Ermitage, 17 avril 2021

Avec Léa Ciechelski (flûtes), Clea Torales (sax alto, flûtes, voix), Camille Secheppet (sax alto, clarinette, baryton) , Jeannot Salvatori (Sax alto, cavaquinho), Basile Naudet (sax alto), Guillaume Christophel (sax tenor, clarinette) , Nicolas Stephan (sax tenor, voix), Morgane Carnet (sax baryton), Pierre Millet (trompette, bugle), Julien Rousseau (trompette, bugle, mellophone, saxhorn), Antoine Berjeaut (trompette, bugle), François Roche-Suarez (trombone) Hanno Baumfelder (trombone, voix), Judith Wekstein (trombone basse), Boris Boublil (claviers, synthétiseur, guitare) , Fabien Debellefontaine (sousaphone), Iannik Tallet (batterie) Sven Clerx (percussion)

Au moment où les oreilles des amoureux du jazz sont encore confinées, j’avoue n’être pas tout à fait à l’aise en rédigeant ce compte-rendu d’une soirée réservée à quelques initiés. Mais je mets un mouchoir sur mes scrupules en me disant que c’est pour la bonne cause : parler d’un très chouette orchestre, Surnatural Orchestra, qui vient de sortir un très bon disque, Tall man was here. (par ailleurs, il est possible d’écouter ce concert en allant sur le site de France musique, sur la page du jazz-club d’Yvan Amar qui retransmettait l’émission).

Pour ce grand orchestre festif, si habitué à dispenser la joie et les bonnes ondes musicales, le moment était un peu spécial. Au début du concert, on a senti l’appétit de jouer, et en même temps la frustration de ne pas partager avec un vrai public.

Alors le groupe a formé un cercle, au milieu duquel se trouvaient le batteur et le percussionniste, comme s’il se repliait sur lui-même, pour trouver la solution à cette bizarre équation : un concert sans vrai public à bousculer, chahuter, enivrer. Mais après un morceau, l’orchestre retrouvait ses marques et son énergie. La joie de jouer l’avait emporté.

Cette configuration en cercle ne disait pas seulement l’incertitude des états d’âme. Elle disait quelque chose de la musique que produit cet orchestre. Malgré son effectif (18 personnes) Surnatural Orchestra délivre une musique compacte et organique. Ici, pas de solos routiniers qui s’enchaînent l’un après l’autre. Le son d’ensemble est privilégié, et les solos n’interviennent que quand ils répondent à une impérieuse nécessité musicale (ce fut le cas de celui de Camille Secheppet à la clarinette, ou celui de Fabien Debellefontaine au sousaphone).

L’orchestre navigue entre jazz débridé et fanfare post-moderne. Le sousaphone élastique de Fabien Debellefontaine donne son homogénéité à la pâte sonore. Les thèmes recherchent la vivacité et le groove, c’est ce que l’on perçoit d’abord, mais il y a derrière cette volonté affichée de faire danser (ou au moins battre du pied) une remarquable recherche sur les textures sonores.

 

L’utilisation des voix est un des éléments de ce travail sur les textures, comme le montre le dernier morceau joué ce soir (à mon sens le plus réussi) où s’esquisse une chorale qui prend peu à peu le pouvoir sur les cuivres.

Plus la soirée s’avance, et plus l’allégresse est perceptible. L’orchestre vit et bouge, le cercle se désassemble puis se reforme. Aucun musicien n’est ici un rouage. Chacun d’entre eux contribue à transformer la  lourde machine que pourrait être ce big band en organisme qui bouge, vibre, palpite. Un grand orchestre, cela devrait toujours être ça : une utopie vivante.

 

Texte : JF Mondot

Dessins : AC Alvoet (autres dessins, peintures, gravures à découvrir son site www.annie-claire.com et sur instagram, ses autoportraits qu’elle publie chaque semaine)

 

Dessins en bonus:

Brève de jazz

Michael Mantler Edition publie les partitions du Jazz Composers Orchestra !

À partir de la seconde moitié des années 1960, un certain nombre de musiciens s’inscrivant dans la mouvance free développèrent une réflexion sur la manière dont on pouvait résoudre un paradoxe : comment marier l'exigence de l’écriture avec l’absence de contraintes autoritaires donnée à un soliste ? De multiples solutions se développèrent comme par exemple les tenants du Third Stream ou des expériences plus ou moins proches comme les "Intuitive Muzik" de Stockhausen ou celles du théâtre instrumental. Dès 1964, à l’initiative de Bill Dixon, un groupe de musiciens très impliqués dans l’avant-garde jazzistique s’empara de cette question comme de celle d’une pratique free pour grand ensemble. Unissant leurs forces, les membres de ce Jazz Composers Guild avaient pour noms Cecil Taylor, Archie Shepp, Sun Ra, Roswell Rudd, John Tchicai, Burton Greene, Paul Bley, Carla Bley et Michael Mantler. Les premiers concerts du Jazz Composers Guild Orchestra se tirent en décembre 1965. À cette occasion, Michael Mantler pu évaluer ce qu’il avait envisagé pour articuler et équilibrer jeu d’ensemble coordonné avec présence d’un soliste improvisateur. Conçues entre 1963 et 1968, titrées "Communications" et suivi d’un simple numéro, ses pièces présentent chacune une solution différente selon le soliste pressenti. Quasiment cinquante plus tard, Michael Mantler remettra ses ouvrages sur le métier pour aboutir à une version actualisée de sa série, bien vite enregistrée par le Jazz Composers Orchestra Update. L’ensemble de ces partitions est dorénavant accessible sous la forme d’un volume papier de très belle facture distribué par ECM (https://ecmrecords.com/shop/1614851464/michael-mantler-bundle-1-michael-mantler-editions). Il se révèle du plus haut intérêt pour tous ceux qui voudront approcher et/ou entrer de manière approfondie dans la musique de Michael Mantler, passionnés comme chercheurs. Ce volume 1 des Michael Mantler Editions se présente sous la forme d’un ouvrage de 255 pages au papier d’excellente qualité. L’aspect éditorial s’avère irréprochable : remarquable introduction synthétique de Richard Williams ; une première partie qui donne à lire les pièces initiales dans un format réalisé avec un éditeur de partition et sous forme manuscrite en fac similé ; la seconde partie comporte les versions « update » mais sans manuscrits cette fois – car sans doute n’y en a-t-il pas eus. Curieusement, pour les versions du XXIe siècle un changement de disposition instrumentale a été adopté, les cuivres passant au milieu de la page alors qu’ils étaient placés en haut de la partition pour les pages des versions princeps de la première partie. Toutes les parties sont par ailleurs notées en sons réels, un usage qui aurait dû se répandre après les initiatives en ce sens de Prokofiev et Honegger, par exemple, dans la première moitié du XXe siècle. Chaque partition se présente à la fois sous la forme d’un score d’orchestre et de sa réduction pour piano en bas de page, ce qui facilite réellement la lecture. Les intérêts à posséder un tel objet sont multiples. Ecouter une musique partition en main permet d’abord d’aller chercher dans le son certaines parties que la prise de son des albums du XXe siècle n’a pas pu/su rendre audibles. L’œil, en ce cas, aide l’oreille, y compris pour percevoir certaines logiques musicales quelques fois difficilement repérables à la seule audition, ou du moins parfois plus rapidement. Des aspects stylistiques de Michael Mantler ressortent-ils ainsi d’autant mieux, l’usage des techniques de relais de timbre, de mélodie de timbre et d’aléatoire contrôlé par exemple. La partition permet surtout d’apprécier d’autant mieux les propositions des solistes parce que l’on « voit » ce qui relève chez lui de l’invention pure, de l’improvisation dirigée, de l’extemporisation (c’est-à-dire un jeu entre interprétation et improvisation) et/ou du simple respect de la partition. Ces scores d’orchestre apportent aussi, bien sûr, des réponses à tous ceux qui se posent la question de « comment cela fonctionne ? » abordée en introduction de ce texte. In fine, cet élégant objet possède surtout la vertu d’appeler à la réécoute, ce qui n’est pas la moindre des qualités ! Ludovic Florin

Chick Corea s’en est allé

C’est avec une grande tristesse que nous venons d'apprendre la disparition du légendaire pianiste Chick Corea, à l'âge de 79 ans. Sideman inoubliable, leader à nul autre pareil, il n'avait jamais cessé de partager les musiques auxquelles il avait dédié sa vie.

Dispositif Jazz Migration

Musicien.ne.s, vous avez jusqu'au 15 janvier 2021 pour proposer votre candidature au dispositif Jazz Migration et bénéficier d'un accompagnement artistique et professionnel ainsi que d'une tournée en France et en Europe. https://jazzmigration.com/postuler/

EN KIOSQUE

20210501 - N° 737 - 80 pages

Tandis qu’au micro de Marion Rampal Archie Shepp, qui vient de publier le somptueux “Let My People Go” en duo...