Málaga: Jazz Eñe pour trouver des pépites ibériques

01 Oct 2019 #

À Málaga, Andalousie, Jazz Eñe se veut à la fois un festival et une «muestra ». Soit une rencontre professionnelle entre musiciens, organisateurs et producteurs dans le « mundillo » du jazz. Pour sa sixième édition managée par la SGAE, Fondation gérant les droits d’auteurs des musiciens espagnols, cet événement a mis en relation trois journées durant douze groupes et orchestres ibériques avec quatorze programmateurs de festivals de jazz internationaux.

Du noir total à une explosion de lumière. Sous les spots allumés d’un coup d’un seul sur la scène du Teatro Echegaray de Málaga les mouvements accélérés de bras et mains derrière caisses et cymbales de la batterie s’en trouvent comme soudain stroboscopés. Sun Mi Hong jeune batteuse sud coréenne du Dahouf Salim Quintet fait danser son ample chevelure noire dans un solo corps et coups effrénés. Le jazz, alors, fait spectacle.

Maria Berasarte (voc), Pepe Rivero (p)

Yul Ballesteros Canarian Quintet: Yul Ballesteros (elg), José Alberto Medina (p), José Ángel Vera (ts), Carlos Meneses (b), Suso Vega (dm)

Miryam Latrece (voc), Mario Mezquida (p), Pablo Martin Caminero (b), Michael Olivera (dm)

23 Collective: Manu Masaedo (perc, voc), Kike Terrón (perc, voc), José Maria Pedraza (p), José Manuel Leal (as, fl), Yarel Hernández (b)

Jazz Eñe, Teatro Echegaray, Málaga (Espagne), 26 sept

José Vera (b), Jacob Sureda (p), Ariel Bringuez (ts), Andrés Litwin (dm)

Miron Rafajlovitc (tp), Ariel Bringuez (ts), Daniel Garcia (p), Toño Miguel (b), Shajan Fathi (dm)

Juan Galiardo (p), Enrique Oliver (ts), Voro Garcia (tp), Borin Alvera (b), Juanma Nieto (dm)

Daahoud Salim (p), Bruno Calvo (tp, Pablo Martinez (tb), Hendrick Müller (b)

Jazz Eñe, Teatro Echegaray, Málaga (Espagne), 27 sept

De Diego Brothers: Juan De Diego (tp), Victor De Diego (ts), Abel Boquera (org), Caspar Saint Charles (dm)

Los Aurora : Max Villavecchia (p), JoséManuel Álvarez (danse), Joan Carles Mari (dm), Javierr Garrabela (dm)

The Machetazo: Jorge Castañeda (p), Nacho Fernandez (g), Daniel Juárez (s), Dario Guibert (b), Mikel Urretagoiena (dm)

Jazz Eñe, Teatro Echegaray, Málaga (Espagne), 28 sept

 

 

« Dans ce rassemblement ponctuels d’artistes espagnols, de programmateurs de festivals internationaux, de producteurs et d’acteurs professionnels du monde du jazz nous voulons faire connaître et reconnaître les talents actuels qui créent, qui œuvrent dans ce type de musique en Espagne. Par la rencontre, pour la découverte, par l’écoute et via l’ouverture que procure l’opportunité de tels échange des deux côtés, celui des musiciens comme pour les organisateurs ou producteurs » Javier Estrella directeur de Jazz Eñe situe clairement l’objectif de cet événement organisé à Malaga (Andalousie) pour sa sixième édition à l’initiative de la SGAE, la société des droits d’auteurs version espagnole. En matière de jazz, il s’affiche à la fois comme un festival et une « muestra » soit une série de show cases et de points de rencontre entre musiciens et diffuseurs. Cette année 208 projets catalogués jazz auront été présentés à un jury composés de cinq professionnels  (musiciens, journalistes,producteurs ) représentant un groupe de travail de chargés du jazz au sein de la Société Générale des Auteurs-Compositeurs Espagnols. Le choix s’est porté sur douze projets retenus. « Nos critères de sélection se fondent essentiellement sur l’originalité de la musique, la qualité artistique, la diversité de provenance des musiciens dans la géographie de la péninsule ibérique. Et enfin, sur la viabilité du travail de création de nos musiciens à notre sens dans un contexte artistique mondial » justifie Javier Estrella au nom de la Fondation SGAE. Les concerts se tenaient dans une des salles de spectacle de la ville sur la côte sud-est de l’Andalousie, le Teatro Echegaray. En quatre sessions live de 45 minutes chacune, réparties sur trois soirées successives. Suivies le lendemain d’une rencontre possible entre les musiciens et douze organisateurs ou programmateurs de festivals invités cette année: Jazz & the City (Autriche), Jazz Plus (Bulgarie), JazzKaar (Estonie), Athens Jazz Festival (Grèce), Tel Aviv Jazz Festival (Israël), Südtirol Jazz Festival (Bolzano, Italie), Kaunas Jazz (Lituanie), Philippine  Internationnal Jazz Festival (Philippines), Flamenco Biennale Amsterdam (Hollande), Veldegimeni Jazz Festival (Turquie), Jazz at Lincoln Center (USA), Fundarte Miami (USA) « La qualité des musiciens distingués démontrent clairement, si besoin était le bon niveau de production du jazz actuel en Espagne » analyse  Juan Antonio Ipiña le président de la Fondation SGAE.

Effectivement, dans une opération d’écoute directe et resserrée dans le temps, difficile de faire une post sélection parmi les douze groupes ou orchestres entendus en live trois soirées durant. D’autant que les musiques produites sur cette scène reflètent des modes de jazz plutôt différents. Diversifiés en tous cas. En tenant compte du fait ègalement que, de par son histoire, sa géographie, des cultures régionales souvent fortes en matière identitaire se retrouvent en marqueur sous jacents dans le jazz créé en Espagne. Ainsi peut-on y dénicher des traces de flamenco comme de folklore des Îles Canaries ou encore des marques de rumba catalane. Reste que certains projets ressortent de par leur qualité, leur originalité surtout dans la restitution live de ces sessions de jazz conjugués au pluriel de la péninsule. À franchement parler, il suffit de parcourir les affiches de concerts ou festivals chez nous, voire consulter les listings de disques répertoriés, pour constater que le jazz made in Spain demeure peu connu -pour ne pas dire sous-estimé- dans l’hexagone. Jauger de ces contenus participe ainsi d’abord d’une simple démarche d’information. Sous le prisme de la subjectivité, certes. Mais fort de l’avantage de la première fois,  donc du plaisir immédiat de la découverte. Dont acte.

 

23 Collective

Un look, une attitude, un affichage de leur musique et de leurs mots plein de punch, sans détour, une formule originale au total pour un mix entre formules afro-cubaine, jazz caraïbe, graine de flamenco et sons dignes du Spanish Harlem: le dit 23 Collectif base ses contenus musicaux sur le triangle effervescent congas/percussions-voix-basse, cette dernière paraissant se jouer de la métrique des temps. Le sax ou la flûte et le piano viennent en mode d’enrichissement harmonique. Ça pulse question dynamiques, les lignes se croisent, incisives. Surgissent des breaks, des plans de ruptures pour autant de relances immédiates. On goûte à une savante polyrythmie. La langue de Cervantes mute dans des dires urbains latinos aux échos de rap.. Le Giant Steps de Coltrane revit ainsi sous la poussée conjuguée de tambours tendus à fleur de peau. Et comme pour corser l’addition des musiques plurielles le leader, Manu Masaedo à la barbe noire purement Fidel se plait à crier en mode de revendication « Nous sommes des flamencos ! » (D)étonnant 23 Collective !

 

Manu Masaedo

Flamenco, cette marque de fabrique made in Spain brille chez Los Aurora comme le sceau d’un orfèvre. Un quintet au total avec voix et « bailador » (danseur) inclus. Un trio pour la partie strictement instrumentale, doté d’un beau savoir faire en matière d’improvisation. Aucun d’entr’eux ne vient du monde des gitans. Pourtant la voix typée profonde,  maîtrisée du cantaor Pere Martinez vaut signature. Comme d’ailleurs les figures fulgurantes dessinées, corps, visages, zapateo (claquettes) par le danseur surgissant en prolongement des lignes rythmiques.

 

José Manuel Alvarez, bailador, Los Aurora

Les phases d’impro, le mode trio jazz donc n’est jamais loin pour autant -ces jeunes musiciens sont passés par le Taller de Musics, véritable conservatoire specialiste jazz de Barcelone. Batterie et un piano notamment très inspiré, s’emploient en développements et décalages savants. Jazz et/ou flamenco: aucun conflit à noter entre les deux genres abordés. Sans fusion, naturellement. Donc sans confusion.

 

Myriam Latrece

 

Une voix venue de l’intérieur, réceptacle étrange d’accents quasi enfantins,  avec un débouché sonore comme cristallin. La voix de Myriam Latrece s’affiche très particulière. Chanteuse dotée d’un  sens de la nuance dans le phrasé. D’un vrai impressionnisme au fil des inflexions de sa voix. La jeune chanteuse s’est dotée d’un autre atout dès lors qu’elle bénéficie de l’appui du piano de Marco Mezquida, sans doute aujourd’hui ce qui se fait de mieux en la matière dans le jazz espagnol.

 

Marco Mezquida

Piano dans le ton, l’écoute toujours juste question accompagnement. Le jeune pianiste a le sens de la formule harmonique apte à mettre cette voix soft en valeur au sein du trio quel que soit le contexte, swing, ballade, Brésil etc.

 

L’effet Sun Mi Hong

Question volume, amplitude et qualité de jeu ou gestuelle, déjà la batteuse fait le spectacle sinon le buzz. (Cf haut du papier) Le pianiste leader Daahoud Salim, lui, marque son terrain à la fois via le piano et le discours qui va avec. Chaque morceau se trouve introduit par une petit speach d’intro en rapport aux « forces de l’esprit » ou « au devenir de la planète ». La sillon du piano passe par de fortes séquences d’accords très marqués façon Mc Coy Tyner ou Dollar Brand/Abdullah Ibrahim. La musique d’essence coltranienne, sonne en encres fortes de mouvements, d’énergie et de contrastes en matière d’intensité. À noter deux solistes de qualité, trompette et le trombone notamment, costaud, constructeur, tête chercheuse de Pablo Martinez. Ce groupe, générateur d’un jazz bien actuel  avait gagné le concours d’orchestres  du Festival de Getxo il y a deux ans maintenant. De ce fait il se trouve avoir déjà eu l’occasion de fréquenter quelques scènes de villes européennes. Un challenge dès lors que Daahoud Salim vit une partie de l’année au…Népal tandis que ses compatriotes exercent leur talent à Amsterdam.

 

Daahoud Salim

Pour le reste des orchestres et groupes écoutés sur la scène du Teatro Echegaray, chouet petit écrin incrusté dans la le vieux centre historique du port station balnéaire andalou encore envahi de visiteurs en cette fin de septembre très ensoleillée, on en restera à des infos, sensations, coups de feelings engrangés sous forme de notes prises à chaud.

Le duo Maria Berasarte/Pepe Rivero, chanteuse basque venue du classique et pianiste cubain, voix puissante un peu trop dans le forte permanent peut-être, le théâtral aussi avec l’aide d’un accompagnement piano d’un musicien qui sait y faire, s’adapter. Entre chanson et jazz. Le groupe de Yuli Ballesteros, guitariste « canario » (Îles Canaries): un jazz ouvert, sax ténor au beau son droit, matière musicale aisée à aborder.  Recevoir en écoute. Avec, à noter, une magnifique guitare que le musicien a fabriquée, façonnée lui même.

JVera Quartet: une sonorité d’orchestre très feutrée d’où ressort un sax soprano traçant des lignes douces elles aussi. Groupe homogène. On pourrait souhaiter un peu plus de relief, quelques sailles au long des solos. Qualités particulières que l’on retrouve dans le travail du Miron Rafajlovic Quintet. Le trompettiste croate vivant à Madrid imprime quelques lignes sonores teintées d’ombres et lumières, reflets des musiques des Balkans. De longues piëces révèlent un vrai art de la composition originale. Structures riches, variées pour un jazz qui n’obère pas les nécessités de l’improvisation. Au contraire. Avec un plus dans l’expression: un batteur iranien porteur de figures rythmiques complexes. Originales.

Julian Gallardo : une version de Cherokee…en mode balade trës sentie, idée originale et adaptation en forme de pari réussi. Sinon le quintet fonctionne avec une section rythmique mise très en avant. Gage de dynamique.  De Diego Brothers: installés depuis vingt ans à Barcelone les deux frangins basques de Bilbao polissent toujours un jazz mode hard bop et phase d’après (ils citent également Dexter Gordon et Coltrane comme influences avérés) en club ou disques successifs enregistrés. Avec l’apport d’un son d’orgue  groovy en diable.

The Machaetazo: voilà un nom singulier pour un quintet de forme classique avec trois solistes en figures de proue. Les compositions paraissent très travaillées, les lignes mélodiques solidement construites. Un jazz au goût du jour  joué  avec un bon bagage technique et du métier. Simple idée sans doute (simpliste, why not) mais les combinaisons de couleurs peuvent rappeler des trames de Steps Ahead

 

Diego Amador

Et puis, on l’a gardé pour la bonne bouche, enfin…pour la fin, ordre qui correspond d’ailleurs à celui de la clôture véritable du festival Jazz Eñe: Diego Amador « Celui là il est flamenco de tout partout » commentait un membre de l’organisation au bout de l’heure de concert et plus par affinité…évidement rapidement passée (Occasion de dire que le pianiste n’occupait pas forcément le même rang  parmi les douze orchestres sélectionnés, lui qui s’est produit dans nombres de salles, de festivals de flamenco où pas d’ailleurs, dans nombre de villes du monde…d’où l’autorisation exceptionnelle de dépasser le temps de jeu d’une mi temps) Flamenco oui, de par sa famille d’artistes gitans andalous réputés. Flamenco via sa voix intense, incandescente. Par sa chanson de gestes vécue une fois encore. Par son allure d’apparence un peu ténébreuse. Par les accents ombres et lumières de sa musique. Mais très jazz aussi, chez lui qui a partagé des scènes avec Bireli Lagrène ou Chick Corea. D’ailleurs s’il fallait le prouver une introduction chargée d’un feeling profond, puis un duo spectaculaire, accords sur le clavier suivi d’un épisode  d’exploration des cordes dans le ventre du piano avec des mailloches au bout de doigts, soit le moment fort d’une improvisation totale avec son batteur, y suffirait.

 

Israël Varela, percu « un poco loco » et fou d’Hendrix

Conclusion vécue sous le souffle d’un peu d’air de folie. Et pour Jazz Eñe la marque d’une ouverture musicale en vraie grandeur.

Robert Latxague

Brève de jazz

Raphaël Imbert à la tête du CRR de Marseille

La Ville de Marseille vient d’annoncer la nomination du saxophoniste Raphaël Imbert à la tête du conservatoire à rayonnement régional de Marseille, quelques jours à peine après avoir fait l’affiche du festival de jazz des cinq continents avec sa compagnie le Nine spirit.

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

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20191101 - N° 722 - 100 pages

Pour la première fois, Kyle Eastwood le fils et Clint Eastwood le père sont réunis dans les pages de Jazz...