VERNON : CARTE BLANCHE à MARTIAL SOLAL COMPOSITEUR

25 Aug 2019 #Festivals

À Vernon, dans l’Eure, le festival ‘Musique de chambre à Giverny’ offrait le 24 août une carte blanche à Martial Solal compositeur : Voyage en Anatolie, puis le concerto Échanges par Éric Ferrand N’Kaoua, avant la création du concerto pour saxophone et orchestre de chambre For Sax and Strings, que Martial a composé pour le saxophoniste Jean-Charles Richard, son gendre et le père de sa petite fille Amalia. Et pour que la fête soit vraiment familiale autant qu’artistique, le duo de Claudia Solal avec Benjamin Moussay.

Le chroniqueur quitte sa banlieue et fait escale dans la 18ème parisien pour embarquer dans sa jazzomobile l’Amie Martine Palmé, membre elle aussi du fan club solalien, non agréé par la préfecture mais riche de bien des membres. Pour contourner les embouteillages de ce samedi de transhumance aoûtienne, et échapper au cauchemar saturé de l’A13, le GPS nous entraîne vers le Vexin français pour gagner la Vexin normand via le Val d’Oise. Ayant prévu ces embarras de la circulation, nous avions anticipé le départ et sommes en avance sur l’horaire : avant de franchir la Seine en venant de Giverny, nous nous offrons une pause thé-glacé au bord de Seine en contemplant, à l’entrée de Vernon, le Vieux Moulin de l’ancien pont médiéval, à quelques mètres du Château des Tourelles. Et nous arriverons pile à 17h30 pour l’ultime filage du concerto pour saxophone qui sera la création du jour.

Assis en bord de scène côté jardin, le compositeur écoute le filage du concerto qu’il a composé. La perception fragmentaire qu’il en avait, tant au moment de la composition qu’à celui des répétitions auxquelles il a déjà assisté, se trouve soudain unifiée par cette exécution intégrale, et manifestement Martial est heureux de constater que l’œuvre dans son entier coïncide avec le projet qu’il avait conçu.

Dans l’orchestre, côté jardin, le tromboniste Denis Leloup : sa présence ravit Martial Solal qui le tient en très haute estime, et l’a souvent accueilli dans ses projets. Avec Jean-Charles Richard, et le percussionniste Alain Huteau (familier de la musique contemporaine comme du Berklee College de Boston), ils sont le noyau de jazzmen qui donnent à cet ensemble de musique de chambre la couleur qui rejoint l’univers originel du compositeur. Après un repas amical autour d’un sauté de veau façon Marengo, c’est l’heure du concert : c’est alors qu’arrive Alex Dutilh, autre membre avéré du fan club clandestin.

Carte blanche à Martial Solal

Vernon, Espace Philippe Auguste, 24 août 2019, 20h

Après une présentation sur scène de la soirée, le violoncelliste Michel Strauss, directeur artistique du festival, vient vers Martial Solal, demeuré assis au sein du public, et lui confie le micro. Martial nous parle alors de la soirée qui s’annonce, et d’abord du pianiste auquel il a confié sa musique, et dont il brosse un portrait artistique très élogieux.

Éric Ferrand N’Kaoua (piano)

Coutumier de l’univers de Martial dont il est un fervent admirateur, et avec lequel il a enregistré en duo de pianos, Éric Ferrand N’Kaoua délaisse ce soir Lizst et Debussy. Mais avant Solal il va nous offrir les Trois préludes pour piano de George Gershwin, soulignant finement au passage la couleur blues du deuxième. Puis il se lance avec brio dans les escarpements du Voyage en Anatolie, suite solalienne de variations enchaînées sur le harmonies de I Got Rhythm, formule harmonique que les jazzmen d’ici ont baptisée anatole voici plus d’un demi-siècle…. Décidément ce pianiste mérite largement l’admiration que lui porte son glorieux aîné.

Martial Solal Échanges, concerto pour piano et orchestre à cordes

Éric Ferrand N’Kaoua (piano)

Sarah Decamps, Nikita Boriso-Glebsky, Anton Ilyunin, Wendi Wang, Jaewon Kim, I-Jung Huang (violons), Xavier Jeannequin, Andrew Gonzalez, Mélissa Dattas (altos), Alexis Derouin, Laura Castegnaro (violoncelles), Jean-Édouard Carlier (contrebasse)

Florian Bonetto (direction)

Puis le pianiste est rejoint par l’ensemble de cordes. Le festival de Giverny est une académie, dans l’esprit du célèbre festival de Marlboro créé aux USA au tout début des années 50. De jeunes musiciens y sont encadrés par leurs aînés et jouent avec eux un répertoire de musique de chambre. Au cours de ce festival ces musiciens vont aussi se retrouver autour des musiques de Brahms, Schumann, Fauré, Mendelsshon…. mais aussi Peter Eötvös et Vladimir Cosma. Le concerto Échanges de Martial Solal est une pièce qu’il avait composée, et lui-même créée en 1989 au Théâtre de l’Agora d’Evry avec la Camerata de France, dirigée par Daniel Tosi. Il se trouve que j’avais eu le plaisir de chroniquer cette création dans le numéro 383 de Jazz Magazine. Et je retrouve, intact, le plaisir d’alors : ce dialogue parfois espiègle entre le piano et l’orchestre, sur un mode voisin des répons du temps jadis. Éric Ferrand est familier de cette pièce, qu’il a jouée à plusieurs reprises avec d’autres orchestres de chambre. Le piano mêle parties écrites et improvisations, tandis que l’orchestre s’en tient strictement à la partition. Et le chef d’orchestre, Florian Bonetto, ordonne l’ensemble, conduisant les cordes, parfois surprises, à réagir au moment opportun. Manifestement Éric Ferrand N’Kaoua est parfaitement en phase avec l’univers de Martial, aujourd’hui comme les fois précédentes où il me fut donné de l’écouter dans ce répertoire.

‘Butter in my brain’

Claudia Solal (voix), Benjamin Moussay (piano, synthétiseur basse)

Cette fois ce ne sont plus les compositions de Martial Solal, mais une musique qui prend sa source dans son entourage immédiat : sa fille Claudia (qui parfois chante avec lui dans divers contextes), et le pianiste Benjamin Moussay (lauréat en 1998 du concours international de piano jazz Martial Solal). Ce duo, rôdé par quelques années de pratique régulière et toujours renouvelée, frappe décidément par sa liberté et son inventivité. Cela fait un certain temps maintenant que je les écoute, en concert et sur disque. J’avais eu le plaisir d’assister à un concert confidentiel qui marquait les débuts de leur collaboration, et depuis je suis chaque fois impressionné par cette maîtrise enjouée, cette sorte de folie raisonnée qui les saisit au début du concert et ne les quitte plus. En cours de route un incident technique (un câble du système d’effets endommagé par les installations-désinstallations-réinstallations, entre la balance et le concert) met provisoirement en suspens le concert ; pour quelques instants seulement car Claudia se lance dans l’une de ces improvisations audacieuses dont elle a le secret, et son partenaire la rejoint bien vite pour enchaîner le programme prévu. C’est celui du disque «Butter in my brain», publié l’an dernier. Inutile de préciser que le concert ne reproduit pas le disque, mais donne de chaque titre une version très renouvelée qui conjugue à merveille savante élaboration et fantaisie, construction méticuleuse et folie de l’instant, dans la transgression comme dans l’émotion la plus palpable. Une fois de plus, un enchantement.

Martial Solal For Sax and Strings changes, concerto pour saxophone et orchestre

Jean-Charles Richard (saxophones baryton & soprano), Denis Leloup (trombone), Alain Huteau (marimba), Chritophe Bredeloup (batterie), Sarah Decamps, Nikita Boriso-Glebsky, Anton Ilyunin, Wendi Wang, Jaewon Kim, I-Jung Huang (violons), Xavier Jeannequin, Andrew Gonzalez, Mélissa Dattas (altos), Alexis Derouin, Laura Castegnaro (violoncelles), Jean-Édouard Carlier (contrebasse)

Florian Bonetto (direction)

Le concerto pour saxophone et orchestre ne redouble pas le dispositif du concerto Échanges. On n’est plus dans le répons ni dans la juxtaposition de langages. Cela procède d’une démarche plus concertante, où les cadences (écrites, mais apparemment parfois improvisées par le saxophone (et aussi le marimba?) rejoignent l’orchestre dans un processus plus collectif. Et le matériau thématique circule davantage entre soliste et orchestre. C’est tendu, parfois lyrique (je ne peux pas m’empêcher de penser aux intervalles de Bartók, mais c’est chez moi une manie qui tourne à l’obsession ou au déni….). C’est puissant, riche de méandres, et comme souvent chez Solal pas exempt d’humour. Belle réussite que ce concerto. Heureux sommes nous que Martial ait eu le désir de l’écrire, et que le festival ‘Musique de chambre à Giverny’ ait eu le bon goût de l’accueillir en création. Le fan club est enchanté, le public (et les artistes) aussi.

Rappelé par des auditeurs-spectateurs enthousiastes, Jean-Charles Richard nous a offert un court solo de soprano : une variation très singulière sur Happy Birthday. En effet la veille Martial Solal avait fêté ses 92 ans. On attend avec impatience les sonates qu’il est paraît-il en train d’écrire. Dans cette attente, une fois encore, MERCI MARTIAL !

Xavier Prévost

 

Brève de jazz

Raphaël Imbert à la tête du CRR de Marseille

La Ville de Marseille vient d’annoncer la nomination du saxophoniste Raphaël Imbert à la tête du conservatoire à rayonnement régional de Marseille, quelques jours à peine après avoir fait l’affiche du festival de jazz des cinq continents avec sa compagnie le Nine spirit.

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

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20190901 - N° 720 - 100 pages

Laurent Coulondre et son magnifique hommage à Michel Petrucciani, Ahmad Jamal et les disques de sa vie, les bonnes feuilles...