Yonathan Avishai et Avishai Cohen au plus haut des cieux

28 Nov 2019 #Le Jazz Live

L’ouverture du Festival Jazz N’Klezmer proposait une affiche exceptionnelle : Yonathan Avishai et Avishai Cohen.

Yonathan Avishai (piano), Avishai Cohen (trompette), 26 novembre 2019

Yonathan Avishai (piano) et Avishai Cohen (trompette) viennent de réaliser un des plus beaux disques de l’année 2019 : Playing in the room (chez ECM). Mardi soir, dans le cadre inédit de la synagogue de la rue Copernic, ils se retrouvaient pour la première fois à Paris pour jouer en direct en duo, pratique dont ils sont familiers puisque ces deux amis jouent ensemble depuis trente ans : « Avec ce disque nous avons voulu retrouver l’insouciance de deux enfants qui jouent de la musique ensemble, mais qui surtout s’amusent. Et nous avons aussi voulu rendre hommage à nos idoles : Duke Ellington, John Lewis, Stevie Wonder, Abdullah Ibrahim… Et maintenant je vais arrêter de parler pour garder toute mon énergie et ma concentration pour le duo…» a déclaré Avishai Cohen en préambule du concert.

 

Ensuite, il n’a plus ouvert la bouche , à part des « Hmmm » et des « Yes » en réponse à certaines notes délicieuses de son pianiste. Mais l’essentiel, bien sûr, était dit par le truchement de sa trompette. Avishai Cohen (à ne pas confondre avec son homonyme contrebassiste de jazz) fait partie de ces trompettistes qui chantent à travers leur instrument. C’est un virtuose qui ne se soucie pas de faire entendre des traits supersoniques ou des notes aigües à décrocher la lune. S’il est capable de tout cela, il se concentre surtout sur le travail du son. Doux, chaud, et feutré dans les mediums, comme si chaque note était enveloppée dans du papier de soie ; riche et large dans les graves ; éclatant dans les aigus. Et son phrasé est unique, mélange de notes légèrement écrasées, élimées, nuageuses, et de notes franches, qui donne à son discours une sorte de sensualité et d’intimité.

Au piano, Yonathan Avishai dont le disque Joys and Solitudes, chez ECM, a confirmé l’éclatant talent. Il fait partie de ces pianistes qui retiennent leurs mains, et qui bâtissent un univers poétique reposant sur l’économie de moyens. Il vénère ces poètes de la rareté que sont John Lewis ou Count Basie. Un ascète ? Je l’ai cru en l’écoutant pour la première fois, mais je n’en suis plus du tout persuadé aujourd’hui. Car ses notes, parfois égrenées goutte à goutte, sont aussi un moyen de mettre chacune d’elle en valeur, comme un metteur en scène qui voudrait que ses comédiens, des vedettes aux figurants, apparaissent dans toute leur beauté particulière. Par ailleurs, cette apparente austérité est subvertie de l’intérieur par de vibrantes coulées d’émotion. Et de swing : Yonathan Avishai fait partie de ces pianistes qui savent amalgamer le lyrisme et l’émotion à leur plus haut degré, avec des contrepoints de swing ravageur. Cela donne un drôle de mélange : voilà qu’il nous foudroie en même temps par la grâce et la danse. On se retrouve avec le cœur qui bat et le pied qui tape…

Séparément, ces deux musiciens sont merveilleux. Ensemble, ils sont fantastiques. Ils se devinent et s’anticipent, et peuvent ainsi se permettre tous les changements de cap, de tempo, de couleurs, avec l’assurance d’être toujours suivi par leur partenaire. La musique produite ce soir était donc passée au tamis de leur humeur changeante.

 

Ils ont joué un mélange de vieux standards du jazz dans la tradition (Azalea, de Duke Ellington) puis un peu moins et des compositions personnelles (on retiendra notamment The Opening et Crescent). Mais à chaque fois, on les sentait libres de passer d’un registre à l’autre. On les sentait aussi aimantés par le blues qui a coloré nombre de leurs improvisations (à commencer par le premier morceau Ralph’s new blues, de Milt Jackson). Ils terminent le concert par un morceau dans lequel Avishai Cohen atteint un niveau d’intensité exceptionnel, comme si chacune de ses notes était la dernière. C’est beau, intense, profond. Mystique ? Je ne sais pas. Le mot vient naturellement sous la plume à cause du cadre de ce superbe concert. Mais on peut dire tout simplement que cette beauté était porteuse d’une vibration particulière, enrichie des harmoniques fraternelles entre ces deux hommes, amis depuis l’enfance, et unis dans l’idée que la musique se définit comme une recherche patiente, incessante, infinie. Mais ce soir-là, pendant quelques instants, ils avaient trouvé.

 

Texte: JF Mondot

Dessins: Annie-Claire Alvoët (Autres dessins, gravures, peintures à découvrir sur son site www.annie-claire.com). On peut acheter les dessins parus sur cette chronique en s’adressant directement à leur auteure annie_claire@hotmail.com

 

Post-scriptum: Prochain concert de Jazzn’klezmer: ce soir jeudi 28 novembre à la Bellevilloise, avec Pad Brapad et Jewish Monkeys, Lamma orchestra. Et le 1er décembre, le pianiste Guy Mintus et le saxophoniste Uri Gurvich à la Scène Watteau.

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